Suite de notre analyse de la couverture médiatique des 28 pages, suite à l’émission 60 Minutes du 10 avril 2016.

“Et le 25e jour, Le Monde s’éveilla…” (avec un bon article au demeurant, hélas bien isolé)

Source : Le Monde, Alain Frachon, 05-05-2016

le-monde

Le document est mince, 28 pages. Mais il pourrait bientôt déstabiliser l’une des relations les plus stratégiques du Moyen-Orient : l’alliance entre l’Arabie saoudite et les Etats-Unis. Ces pages reposent quelque part dans un sous-sol du Congrès, à Washington, au fond d’un coffre. On n’en connaît pas précisément le contenu, qui pourrait être rendu public dans quelques semaines. Et alourdir plus encore le climat déjà orageux entre Riyad et Washington.

Vieux ménage, la Maison Blanche et celle des Saoud sont en phase de désamour. Le mariage remonte à février 1945, quand Franklin Roosevelt et le roi Abdel Aziz Al-Saoud nouent une solide union « d’intérêts » : les Etats-Unis garantissent la sécurité du royaume, qui garantit leur approvisionnement pétrolier. Soixante-dix ans plus tard, rien ne va plus.

Par la grâce des schistes bitumineux, les Américains sont moins dépendants que jamais du pétrole du Golfe. Barack Obama adresse de langoureux clins d’œil à l’Iran – la puissance régionale rivale de l’Arabie saoudite. Riyad accuse : les Etats-Unis laissent la République islamique d’Iran étendre son influence sur le Moyen-Orient par l’intermédiaire de ses alliés arabes – régime de Bachar Al-Assad à Damas, Hezbollah libanais, pouvoir chiite à Bagdad, milices houthistes au Yémen.

Gros malaise malgré la venue d’Obama

La maison des Saoud se sent trahie. La dernière visite du président américain, fin avril à Riyad, n’a pas dissipé ce gros malaise. A vrai dire, il remonte à plus loin, bien avant le « traître » Obama. Il faut revenir à ce mercredi 12 septembre 2001, quand, au lendemain des attentats du « 9/11 », Washington annonce cette nouvelle : quinze des dix-neuf terroristes sont des Saoudiens. L’affaire des vingt-huit pages commence.

Peu après l’attaque la plus meurtrière jamais perpétrée sur le sol des Etats-Unis (près de 3 000 morts), le Congrès forme une commission d’enquête. Elle est chargée d’établir les responsabilités, intérieures et extérieures. Son rapport – 838 pages – est rendu public en juillet 2004. La commission confirme la « signature » d’Al-Qaida : l’organisation de Ben Laden, alors hébergée dans l’Afghanistan des talibans, est bien le maître d’œuvre des attentats. La commission absout l’Iran et l’Irak de toute responsabilité.
Mais l’Arabie saoudite ? Après tout, les quinze Saoudiens ont été biberonnés à la version saoudienne de l’islam. Dès la petite enfance, ils ont été nourris au wahhabisme : une école de haine de toutes les autres religions. Y a-t-il une responsabilité de Ryad ? La commission a conclu qu’il n’y avait « aucune preuve que le gouvernement saoudien, en tant qu’institution, ou que des responsables saoudiens de haut niveau, en tant qu’individus », aient financé ou appuyé l’attaque du 11 septembre 2001.
Soit. Et qu’en est-il d’une éventuelle responsabilité saoudienne de « bas niveau » ? On ne le saura pas. A la demande du président Bush, les 28 pages suivantes ont été censurées. Mais, aujourd’hui plus que jamais, les familles des victimes réclament la publication de ce chapitre. De son côté, le Congrès prépare une loi autorisant un citoyen américain à poursuivre en justice un gouvernement étranger. Fureur de Riyad, qui prend tout ça très mal. Prudent, Obama vient de faire savoir qu’il mettrait son veto à ce texte.
Un diplomate saoudien impliqué
Le 10 avril, l’émission phare de la chaîne CBS, « 60 minutes », a interrogé d’anciens membres de la commission d’enquête du Congrès qui, tous, bien sûr, connaissent le contenu des 28 pages. Ancien sénateur de Floride, Bob Graham était le vice-président de la commission. Il répond à Steve Kroft, l’un des journalistes de l’émission :
« Je pense qu’il est impensable de croire que dix-neuf personnes, qui pour la plupart ne parlaient pas anglais, n’avaient jamais été aux Etats-Unis avant et qui, pour beaucoup, n’avaient pas un niveau d’éducation élevé, ont pu mener une opération aussi compliquée [que les attaques du 11 septembre] sans disposer d’un minimum de soutien logistique aux Etats-Unis.
– Un soutien d’origine saoudienne ?
– Pour l’essentiel.
– Vous voulez dire des officiels, des gens riches, des fondations en Arabe saoudite ?
– Tout ça à la fois. »
A l’antenne, les autres témoignages recueillis par CBS vont dans le même sens. Tous pointent la possible implication d’un diplomate saoudien de bas niveau en poste à Los Angeles. Il aurait aidé les deux premiers terroristes arrivés aux Etats-Unis – Nawaf Al-Hazmi et Khalid Al-Mihdhar, des Saoudiens ne parlant qu’arabe, qui débarquent en Californie en janvier 2000. Il les aurait mis en contact avec d’autres Saoudiens – membres d’une cellule dormante d’Al-Qaida ? – qui leur procurèrent un logement dans la région de San Diego et les inscrivirent à des cours de pilotage (décollage seulement).
La fuite de la famille royale
L’émission « 60 minutes » corrobore une longue enquête publiée en août 2011 par le magazine Vanity Fair. Bob Graham y déclarait déjà sa conviction : « 9/11 n’a pas pu se produire sans l’existence d’une infrastructure de soutien préexistante aux Etats-Unis. » La non-publication des 28 pages aurait été décidée pour protéger la relation américano-saoudienne. Dans les jours qui ont suivi le 11-septembre, quelque 75 membres de la famille royale d’Arabie saoudite (et une vingtaine de membres de la famille Ben Laden) ont quitté les Etats-Unis.
Aujourd’hui, nombre d’élus réclament la déclassification des 28 pages. Certains officiels saoudiens ont dit qu’ils y seraient aussi favorables. Le président Obama ne serait pas contre. Il semble prêt à suivre l’avis du Congrès et celui des chefs des agences de renseignement. Ceux-là sont toujours réticents. Ils étudient la question. Ils ont promis une réponse pour juin. Le mystère des 28 pages pourrait être bientôt levé.
Alain Frachon
Journaliste au Monde

Source : Le Monde, Alain Frachon, 05-05-2016

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12 réponses à 11-Septembre : le mystère saoudien, par Alain Frachon

Commentaires recommandés

bluerider Le 23 mai 2016 à 00h24

“Par la grâce des schistes bitumineux … ( …) Riyad accuse : les Etats-Unis laissent la République islamique d’Iran étendre son influence sur le Moyen-Orient par l’intermédiaire de ses alliés arabes – régime de Bachar Al-Assad à Damas, Hezbollah libanais, pouvoir chiite à Bagdad, milices houthistes au Yémen.”
.
Comme analyse géopolitique à 2 balles, c’est déjà trop cher payé ! Assécher les économies de la Russie, de l’Iran et du Vénézuela par des cours bas me semble bien plus censé. Et si Obama n’est pas intervenu contre la Syrie fin août 2013, c’est suite à l’affaire des 2 missiles tirés “en éclaireurs” depuis le large de l’Espagne, et interceptés par la Marine russe. Pas pour laisser faire l’Iran.
.
Souvenez-vous qu’à la même époque, la Russie a fait tirer des missiles Boulava pour des tests visibles de tout le monde. Au cas où le Pentagone n’aurait pas compris. Et la guerre asymétrique contre l’Iran et la Syrie continue: dès le début, ce sont des C130 US et UK qui sont allés chercher des armes en Libye pour les livrer en Turquie. Hersh l’a redit récemment dans le NYT.
.
Et n’oublions jamais que ce que dit Le Monde, nous le savons tous depuis le 22 janvier 2004.12 ANS. 12 ANS d’OMERTA… Au fond de la salle de presse à Washington, le jour de la publication du Rapport (sans valeur juridiciaire comme le préambule le précise bien) les familles de victimes tenaient des panneaux où était inscrit “LIES”.

  1. bluerider Le 23 mai 2016 à 00h24
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    “Par la grâce des schistes bitumineux … ( …) Riyad accuse : les Etats-Unis laissent la République islamique d’Iran étendre son influence sur le Moyen-Orient par l’intermédiaire de ses alliés arabes – régime de Bachar Al-Assad à Damas, Hezbollah libanais, pouvoir chiite à Bagdad, milices houthistes au Yémen.”
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    Comme analyse géopolitique à 2 balles, c’est déjà trop cher payé ! Assécher les économies de la Russie, de l’Iran et du Vénézuela par des cours bas me semble bien plus censé. Et si Obama n’est pas intervenu contre la Syrie fin août 2013, c’est suite à l’affaire des 2 missiles tirés “en éclaireurs” depuis le large de l’Espagne, et interceptés par la Marine russe. Pas pour laisser faire l’Iran.
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    Souvenez-vous qu’à la même époque, la Russie a fait tirer des missiles Boulava pour des tests visibles de tout le monde. Au cas où le Pentagone n’aurait pas compris. Et la guerre asymétrique contre l’Iran et la Syrie continue: dès le début, ce sont des C130 US et UK qui sont allés chercher des armes en Libye pour les livrer en Turquie. Hersh l’a redit récemment dans le NYT.
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    Et n’oublions jamais que ce que dit Le Monde, nous le savons tous depuis le 22 janvier 2004.12 ANS. 12 ANS d’OMERTA… Au fond de la salle de presse à Washington, le jour de la publication du Rapport (sans valeur juridiciaire comme le préambule le précise bien) les familles de victimes tenaient des panneaux où était inscrit “LIES”.


    • tarik Le 23 mai 2016 à 03h56
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      tout a fait d’accord avec bluerider. l’affrontement USA,RUSSIE a eu lieu en2013.l’episode des missiles respectifs,mais aussi l’episode de l’aveuglement des navires de guerre US;specifiquement du porte avion R.Reegan.c’est a dire la technologie la plus recente sur les mers.
      tous ces evenements ont fait reflechir le USA,ils continuent donc dans l’affrontement asymetrique.


  2. bluerider Le 23 mai 2016 à 00h30
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    il y a quelques années, j’avais recueilli l’opinion de M. Jean Claude Guillebaud, ancien redac chef du Monde, au sujet de ces saoudiens. Il m’avait dit que pour lui, pour l’essentiel, la théorie officielle tenait la route, SAUF pour cette affaire des 6 vols saoudiens (affrétés par la CIA dont certains vols sur des compagnies écran de la CIA) pour rapatrier la famille Ben Laden et des dignitaires saoudiens chez eux. Il trouvait ça “louche”. Je me demande ce qu’il en pense aujourd’hui.


  3. georges dubuis Le 23 mai 2016 à 00h45
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    Que pèse l’arabie saoudite sous contrat face à la civilisation Perse ? Toujours la même question de souveraineté qui revient, ce spectre qui hante l’Europe…..et c’est pas le communisme comme disait Max la pseudo menace !
    NB: les US of A possèdent , où sont possédés , protègent, tous les grands centres religieux, Jérusalem, Mecca et même le Daily Chameau !


  4. DUGUESCLIN Le 23 mai 2016 à 05h35
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    Toutes les enquêtes policières commencent par les questions: “A qui profite le crime? Quel est son mobile?”
    Quelle était la finalité de cet incroyable attentat? Quel aurait été l’intérêt de l’Arabie Saoudite, s’il y en avait un? Des commanditaires en Arabie Saoudite pouvait-elle savoir que cela déclencherait la guerre en Irak?Quel aurait été l’intérêt de complices intérieurs s’il y en avait? Existait-il une convergence d’intérêts entre des complices intérieurs et extérieurs?
    Dans des méandres où chacun pense pouvoir utiliser l’autre par services secrets interposés, il n’est pas facile de faire la lumière.
    Mais le résultat est connu, c’est celui de la destruction de l’Irak sur fausses accusations et la guerre en Afghanistan.


    • chb Le 29 mai 2016 à 12h19
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      Suite à la polémique sur les 28 pages et aux menaces américaines, voici un rapport de l’expert saoudien Al-Shammari dans Al-Hayat basé à Londres :
      ” Le 11 Septembre, aux États-Unis, a permis plusieurs victoires en même temps, que les faucons à la Maison Blanche ne pouvaient pas imaginer. Certaines d’entre elles peuvent être énumérées comme suit:
      1. Les États-Unis ont créé, dans l’opinion publique, un ennemi invisible – le terrorisme – qui est devenu le chat noir que les présidents américains ont pu blâmer pour toutes leurs erreurs, et est également devenu la motivation de base pour toute opération sale que les politiciens américains et des personnalités militaires désirent effectuer partout dans le monde. [Le label] terrorisme a été appliqué aux musulmans, et en particulier à l’Arabie saoudite.
      2. En utilisant cet incident [9/11], les États-Unis ont lancé une nouvelle ère de réarmement mondial. Tout le monde a voulu acquérir toutes sortes d’armes pour se défendre et se lancer dans la guerre contre cet ennemi invisible, le terrorisme, [même si] jusqu’à maintenant, nous ne connaissons pas l’essence de ce terrorisme, dont les États-Unis parlent, à l’exception qu’il est islamique […]
      3. Les États-Unis ont mis le peuple américain devant un choix entre deux mauvaises options : vivre en paix [mais] rester exposé à un danger de mort [le terrorisme] à tout moment, ou mourir de faim dans la sécurité, parce que le budget du pays sera consacré à l’envoi des Marines même jusque sur Mars pour le défendre.


  5. PatrickLuder Le 23 mai 2016 à 05h49
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    Peut-être qu’un jour nous comprendrons la vraie histoire du moyen-orient, de sa destruction sociale pour le “partage” mondial de son énergie-fossile => une situation d’urgence condamnée d’avance, juste pour continuer encore un peu, une situation devenue intenable, mais tellement enrichissante pour quelques-uns, mais surtout un changement complet pour nos sociétés appelées à tort “développées” …


  6. Fabrice Le 23 mai 2016 à 07h01
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  7. Gregoire Le 23 mai 2016 à 09h31
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    Mais tout de même, bien que ces 28 pages ne soient pas disponibles au public, il y a bien des gens aux USA qui savent ce qu’ils contiennent.
    Dire que le désamour va empirer, c’est vraiment prendre le peuple pour des cons. Ca veut dire que les politiques se foutent de ceux qui sont les victimes de l’attentat, et les victimes de la désinformation massive qui les a mis dans des guerres qui ont couté très cher et qui n’ont profité à personne de ceux qui la financent (les citoyens).

    Le désamour il va plutôt être entre ceux qui cachent l’information mais prétendent combattre le terrorisme, et ceux à qui on a dit qu’on combattait le terrorisme et qui ont payé de leurs impôts ces aventures.


  8. Julie Le 23 mai 2016 à 17h51
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    Journal de France Culture aujourd’hui 23 mai à 12h30, interview d’un illustre inconnu auto proclamé spécialiste du Yémen, qui présente les Saoudiens en “faiseurs de paix” prêts à faire pression sur leur marionnette Hadi, le vice-président qui avait été nommé par l’ONU, l’EU, et bien sûr les Saoudiens pour remplacer Saleh, bien qu’il en ait été le ministre plus d’une décennie…
    Aucune mention dans le long entretien des bombardements des mêmes Saoudiens sur le Yémen, avec l’aide de leurs alliés hautement fréquentables, parmi lesquels le Nord Soudan!!
    Et c’est ainsi que se fait le journalisme/la recherche aux ordres…


  9. Nicole de Nicomaque Le 23 mai 2016 à 22h35
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    Le PNAC ” en-français-dans-le-texte ” ? Super !

    Merci à vous, digne fils de Michel de Montaigne.


    • Dominique Le 23 mai 2016 à 23h31
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      « Le PNAC ” en-français-dans-le-texte ” ? Super ! »
      La page de Wikipedia sur le PNAC propose un lien vers cette même traduction.


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