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16.septembre.201116.9.2011
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Lettre Ouverte à Jean-Philippe Cotis, DG de l’Insee

Objet : lettre ouverte à Jean-Philippe Cotis, DG de l’Insee Copie sur le blog www.les-crises.fr et à plusieurs parlementaires. Monsieur le Directeur général, Je vous interpelle principalement à propos du sujet des inégalités. [...]
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Olivier Berruyer

LRAR

Jean-Philippe Cotis

Insee

 

 

Paris, le 3 septembre 2011

 

Objet : lettre ouverte à Jean-Philippe Cotis, DG de l’Insee

Copie sur le blog www.les-crises.fr et à plusieurs parlementaires.

 

Monsieur le Directeur général,

Je vous interpelle principalement à propos du sujet des inégalités.

Comme vous le savez, le Rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social (dite Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi) publié le 14 septembre 2009 effectue comme recommandation :

Recommandation n°7 : Les indicateurs de la qualité de la vie devraient, dans toutes les dimensions qu’ils recouvrent, fournir une évaluation exhaustive et globale des inégalités.

Les inégalités de conditions de vie font partie intégrante de toute évaluation de la qualité de la vie, de sa comparabilité entre pays et de son évolution dans le temps. La plupart des dimensions de la qualité de la vie nécessitent des mesures distinctes des inégalités tout en tenant compte, comme on l’a vu au paragraphe 25, des liens et des corrélations entre ces dimensions. Les inégalités de qualité de vie devront être évaluées entre personnes, catégories socio-économiques, sexes et générations, en accordant une attention particulière aux inégalités d’origine plus récente comme celles liées à l’immigration.

Le 17 novembre 2009, vous déclariez dans votre conférence de presse :

Ces travaux anticipent plusieurs recommandations majeures du rapport Stiglitz, avec notamment l’intégration des « consommations » de services publics dans le compte des ménages. Avec surtout une grande attention apportée aux inégalités, ainsi qu’à la distribution des revenus et des consommations parmi les ménages.

Depuis, et en phase avec l’agenda que vous aviez défini, quelques études très intéressantes ont été publiées : « Les inégalités entre ménages dans les comptes nationaux », « Les transferts en nature atténuent les inégalités de revenus », « Les inégalités de niveaux de vie entre 1996 et 2007 », et, bien entendu, les 2 très intéressantes études « Les très hauts salaires du secteur privé en 2007» (donnant enfin les salaires moyens par centile) et « Les très hauts revenus : des différences de plus en plus marquées entre 2004 et 2007 » de Julie Solard. Ces études font honneur aux statisticiens de l’Insee.

En revanche, force est de constater l’absence de la mise à disposition de données détaillées sur les inégalités de revenus. Il est proprement stupéfiant que, à l’heure de l’informatisation, il soit impossible de trouver chaque année la répartition détaillée des revenus fiscaux, de façon à pouvoir mettre à jour les formidables données de l’étude de Thomas Piketty, qui fournit les seuils et revenus moyens de très nombreux fractiles, permettant de saisir l’évolution des hauts revenus (cf. annexe). Ces données sont issues de simulations statistiques, alors que Bercy dispose évidemment des données exactes, et pourrait par une simple requête les fournir très facilement, pour suivre les évolutions, comme je l’ai fait ici http://www.les-crises.fr/tag/inegalites-france/ dans cette série de billets. Thomas Piketty a fait un travail formidable, mais j’estime que ce n’est pas à lui de réaliser le travail d’information qui incombe à l’administration fiscale et à l’administration statistique.

On ne peut que s’interroger sur cette absence quasi-totale de transparence. Pour illustrer, la remarquable étude Solard est une mine de renseignements, mais d’une part, elle ne donne des informations détaillées que pour une seule année, et surtout, les données sources ne sont pas accessibles.

De même, la plupart des données sont orientées sur le revenu par unité de consommation, ce qui donne une information intéressante. Mais incomplète, puisque, me semble-t-il, la rémunération de son emploi ne varie nullement en fonction de la composition familiale de son ménage ; et on peut tout de même difficilement considérer comme des situations égales et les regrouper, celle d’un salarié célibataire gagnant 3 000 € par mois (1 unité de consommation) et d’un salarié marié avec 3 adolescents (3 uc) gagnant 9 000 €… Les deux informations sont donc utiles et complémentaires.

Et encore, dispose-t-on de quelques données sur les revenus. La connaissance du patrimoine est beaucoup plus lacunaire, même si on comprend que l’exercice soit plus difficile.

Mais est-il bien sérieux de ne réaliser qu’une seule enquête tous les 6 ans sur le patrimoine ? (1986, 1992, 1998, 2004 et 2010). Il s’en passe des choses en 6 ans dans le monde actuel. On comprend qu’il soit lourd d’interroger 21 000 logements, mais le jeu n’en vaut-il pas la chandelle quand on connait la très forte concentration du patrimoine ? De même, une simple vision par décile est évidemment largement trop grosse, surtout quand le dernier possède près de 50 % du patrimoine total…

Enfin, il est regrettable que nous ne dispositions pas de la répartition par centile puis millile de l’épargne nouvelle, systématiquement oubliée, alors qu’elle est le lien permettant de passer des inégalités de revenus aux inégalités de patrimoine.

Ainsi, les données de l’Indice de Gini des revenus et des patrimoines sont particulièrement lacunaires. Cf. par contraste le niveau et l’ancienneté d’analyse aux États-Unis :

http://www.census.gov/hhes/www/income/data/historical/inequality/index.html (dernier tableau)

D’où mon deuxième point : si le site internet de l’Insee était en pointe en 2000, il accuse désormais un retard épouvantable dans son aisance d’utilisation. Par exemple, la présentation des résultats :

  • classés uniquement par date et pas par thème (c’est du vice…)
  • séparés entre chiffres clés et données détaillées
  • se comptant en dizaines

n’est à l’évidence pas « orientée utilisateur ». De même, la convivialité de la Banque de données macro-économiques (BDM) a sans doute été pensée pour des universitaires travaillant sur une seule table, mais nullement pour une utilisation pratique plus large. Le Statistical Abstract américain est beaucoup plus clair ; on ne cherche pas longtemps l’information : http://www.census.gov/compendia/statab/

Mais c’est la comparaison avec la facilité d’utilisation du site de la Fed de St Louis et de son outil FRED : http://research.stlouisfed.org/fred2/ qui est la plus cruelle ; c’est un des meilleurs au monde : aisé, complet, beau, permettant de tracer des graphiques en direct, alertes mails à publication, etc.

Il est ainsi sur votre site très difficile de trouver des informations historiques sur le chômage, la population active (et les découragés) mensuelle (indispensable pour suivre le chômage !), le patrimoine (cela fait des mois que les Comptes de patrimoine des secteurs institutionnels sont indisponibles), les dettes (les données Banque de France sont encore bien moins pratiques…), etc. À quand par exemple un Z1 avec la qualité et la facilité de celui de la Fed pour que les citoyens puissent suivre l’évolution du pays ?

http://www.federalreserve.gov/releases/z1/Current/z1.pdf

Enfin, je n’ose même pas rêver à un Historical Statistical Abstract français, avec des données (certes imparfaites) depuis 1789 comme là-encore ont su le bâtir les USA – car il y a eu une vie avant 1949 (date de début de pratiquement toutes vos statistiques en ligne – mais il est difficile de retrouver les autres pourtant parfois très riches) : http://www.census.gov/prod/www/abs/statab.html

L’Insee s’enorgueillit souvent (à raison) d’être un précurseur au niveau des statistiques. J’espère que vous poursuivez votre travail de modernisation de l’Insee, et de ses outils Internet, afin que nous disposions au moins d’autant d’informations sur la France que ce qu’il est facile d’obtenir sur les États-Unis.

J’espère surtout que vous saurez impulser beaucoup plus de transparence sur les inégalités de revenus (par des statistiques répondant au besoin décrit dans l’annexe jointe), d’épargne et de patrimoine…

En espérant une réponse de votre part que je publierai sur le blog (qui vous est ouvert), je reste à votre disposition pour échanger et vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur général, l’expression de mes salutations distinguées.

 

 

Olivier Berruyer

Annexe : besoin concernant la connaissance de la répartition des revenus

Source : travail de Thomas Piketty de 1998 réactualisé par Camille Landais en 2005

Fichier principal : www.les-crises.fr/documents/piketty.xls

Tous les fichiers : http://piketty.pse.ens.fr/fichiers/public/Grasset2001/Grasset2001.htm

 

Il conviendrait à mon sens de disposer de la composition (RF, RCM, BA, BIC, BNC, TSP), des seuils et des revenus moyens (et donc de la part du revenu total) de tous les fractiles par pas de :

  • 1 % de P0-1 à P89-90 ;
  • 0,5 % de P90-90,5 à P98,5-99 ;
  • 0,1 % de P99,0-99,1 à P99,8-99,9 ;
  • 0,01 % de P99,90-99,91 à P99,98-99,99 ;
  • 0,001 % de P99,990-99,991 à P99,999-100.

Je ne peux imaginer qu’une requête de type SAS sur les fichiers de Bercy ne puissent facilement donner cette information.

Il faudrait également disposer d’informations de ce type, forcément de façon moins détaillée, sur les patrimoines et l’épargne nouvelle.

Sans cela, il n’est pas sérieux de penser suivre l’évolution des inégalités dans le pays, pour informer tant les citoyens que la représentation nationale….

Inégalités de revenus en France

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