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25.août.201225.8.2012 // Les Crises

[Invité] Moi, francais expatrié et pdg

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Un nouveau témoignage du mois d’août… 🙂

Le regard sur la crise que je vous propose, c’est celui d’un entrepreneur technologique exporté outre-Jura parce que la France n’en voulait pas.

Pour vous donner tous les éléments d’information utiles pour évaluer mon point de vue, voici d’abord mon histoire personnelle. D’origine française, j’ai fait mes études d’ingénieur dans une école de province il y a une vingtaine d’années. J’ai ensuite tenté sans succès de trouver une thèse de doctorat en France. Pas de poste disponible: avec mon diplôme « catégorie 3 » et sans DEA, et bien que déjà auteur d’une publication scientifique à l’international sur un travail de recherche personnel réalisé en parallèle avec mes études, je ne rentrais pas dans les standards du recrutement dans les grands centres de recherche qui concentraient l’innovation française dans les années 90.

Pour mon service militaire, j’ai tout de même réussi à décrocher un poste de scientifique du contingent (armée pour les scientifiques) au Commissariat à l’Energie Atomique, mais après une année de recherches (dont les résultats ont de nouveau été publiés dans une conférence internationale), on a refusé de considérer ma candidature pour un CDI. Par contre, un autre de mes camarades qui lui avait fait Centrale a reçu spontanément une proposition: il avait accompli un travail d’interface graphique, pas vraiment de la recherche scientifique, mais il avait le bon pedigree pour les RH. Heureusement, à cette époque, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne recherchait des assistants-doctorants à l’étranger faute de trouver assez de candidats en Suisse, et ils m’ont offert un poste bien rémunéré dans un domaine de recherche appliquée prometteur, dans les télécommunications alors en plein boom.

Suite à mon doctorat, j’ai créé une société dans un domaine connexe, devenue en quelques années une affaire prospère. Nous vendons et exportons, essentiellement en Europe, des technologies de sécurisation. Il s’agit uniquement de logiciel et de licenses, donc à très haute valeur ajoutée, et haut contenu technologique (algorithmique et mathématique). Près de la moitié de nos employés ont un doctorat et sont d’origines culturelles diverses, du Liban aux USA en passant par la Suisse Allemande, la Finlande et l’Italie. Depuis, j’ai obtenu la nationalité Suisse et je ne pense pas revenir en France pour y vivre et encore moins travailler, même si j’apprécie toujours d’y passer mes vacances et d’en importer vin et fromages.

Pour en venir au sujet : tout le monde parle de la crise, et depuis longtemps. En fait il y a toujours eu des périodes de crise. C’est propre à l’instabilité naturelle du système (chaotique ou par rétroaction positive). Cependant, si on se concentre sur la crise actuelle, j’ai l’impression qu’elle n’est pas monolithique, elle est constituée d’un empilement de crises qui constitue un écheveau inextricable. Je m’en explique á la lueur de mon expérience particulière :

Cercle vicieux et cercle vertueux de la citoyenneté, et compétition internationale

Il est clair que si un gouvernement a une vision à court-moyen terme, il est tentant de dépenser plein d’argent (quitte à l’emprunter à moyen-long terme, si on ne l’a pas). En fait on achète des votes indirectement. La mondialisation, en dynamisant l’échange des capitaux, a sans doute encouragé les gouvernements à emprunter dans ce but. Toutefois, le problème de l’envolée de la dette publique n’est pas systématique dans les pays occidentaux, il est par exemple moins aigu en Suisse. Pourtant toutes les lois importantes y sont votées directement par le peuple! Mais une différence importante avec la France, et peu connue à l’Ouest du Jura, est que tout le monde y paie ses impôts sur le revenu et la fortune, proportionnellement à leur valeur dans la majorité des cas.

C’est notamment le cas de 99% des français expatriés en Helvétie, soit 200 000 personnes dont seuls 1% sont au bénéfice du fameux forfait fiscal si médiatisé en France. Tout résident en Suisse est par ailleurs sensibilisé au coût des services publics, qu’il paie donc indirectement par ses impôts, mais aussi directement de sa poche à chaque fois qu’il fait appel à une prestation des services publics: franchises annuelles pour les assurances en matière de soins médicaux, factures pour le dépôt d’une plainte, certains appels aux pompiers et certains services de déneigement des routes résidentielles, taxes pour l’obtention d’un papier officiel, et de même des taxes de type pollueur-payeur pour chaque sac poubelle – seule l’école est à peu près gratuite. Le problème de l’envolée de la dette publique existe en France et il perdurera malheureusement autant de temps que la population croira qu’on peut sortir de l’argent d’un chapeau magique quelque-part ailleurs sans aborder la question sous l’angle de sa propre citoyenneté d’une part, et de sa propre capacité à créer de la valeur d’autre part.

Cercle vicieux s’ensuit : la dette enfle, les marches augmentent les taux d’intérêt, la dette enfle encore, etc. Bien sur, on peut prendre de l’argent « aux riches », qui souvent (mais pas toujours, d’accord) sont les plus grands créateurs de richesse (emplois en particulier), qui s’empresseront de s’exiler (ou de ne pas revenir, pour ceux qui auraient les moyens d’investir en France, mais n’ont plus confiance – c’est mon cas). Donc moins de « riches » et surtout moins de créateurs de valeur, donc on commence à taxer les un peu moins riches, etc, cercle vicieux encore. Bien sur, dans le même temps, la concurrence internationale joue sur ces deux tableaux : l’attractivité des emprunts d’états et l’exil des élites. Pour les emprunts et pour rester au cas de la Suisse, même si son économie n’est pas parfaite, les marchés vont la privilégier d’autant plus que d’autres pays perdent de leur attractivité. De même, quand j’embauche un Italien ou un Français, je contribue comme entrepreneur suisse à enrichir la Suisse au détriment de ces pays.

Il existe cependant un mécanisme qui peut apparaitre comme contrebalançant: à force d’être attractif le franc Suisse devient trop fort et grève les sociétés suisses qui vendent à l’international… mais une solution pour affaiblir la monnaie consiste à imprimer de l’argent (virtuellement s’entend, pour info le bilan de la BNS représente près de 70% de du PIB Suisse mi-2012, contre 24% pour la BCE). Ce qui contribue mécaniquement à enrichir encore plus l’état, donc à avoir des comptes plus sains et au final à être encore plus attractif pour les marchés, etc : cercle vertueux. Le même mécanisme joue aussi au niveau de l’occident dans son ensemble par rapport à l’orient. Aujourd’hui, si je veux exporter disons, en Inde (ce que je fais) il faut que je vive avec la réalité suivante : pour chacun de mes ingénieurs, une société indienne concurrente peut en aligner entre 5 et 10… Il y a donc lieu d’être méchamment innovant et créateur de richesse pour pouvoir lutter.

Soit dit au passage innovation et succès commercial sont deux choses bien distinctes. L’innovation s’obtient par la qualité de la formation, la recette est bien connue et une mesure, dans le cas de l’innovation technologique, est la quantité de brevets déposés. Le succès commercial passe par l’adéquation entre l’offre et la demande, elle se mesure (au niveau d’un état) par la balance commerciale, également complexe à optimiser. Pour ce qui concerne le marché des services B2B, cela passe en particulier par la qualité et la rigueur du travail (sans doute applicable à d’autres secteurs). Heureusement, l’Asie est encore en retard sur ce point, et il n’est pas sur qu’elle parvienne rapidement à changer cela.

Pour exemple, la rigueur allemande par rapport a la rigueur française : ça doit être culturel, car les années passent et le différentiel persiste (comme d’ailleurs le différentiel de la balance commerciale entre ces 2 pays). Je m’en rends aisément compte à chaque fois que je dois traiter avec des clients allemands. Malheureusement, sur ces 2 facteurs : innovation et adéquation de l’offre, la France perd, et c’est un facteur de crise franco français : un déficit commercial de 28 milliards d’euros en 2006, de 69 milliards en 2012. Bien moins de brevets déposés en France (63 000) qu’en Allemagne (169 000), même ramené au nombre d’habitants respectifs c’est 20 brevets par 10’000 habitants contre 10 en France. Les différents facteurs exposés ci-dessus contribuent chacun à ce résultat.

Financiarisation débridée et perte de sens

Dans les années 60, on croyait au progrès, à l’innovation technologique, et plus fondamentalement que c’était une source fiable d’enrichissement. Donc, la société pondait des gens formés pour l’industrie, notamment des ingénieurs passionnés par la technique. Aujourd’hui, tout se passe comme si la source fiable d’enrichissement consiste désormais à jouer avec de l’argent. J’ai un point de vue très opérationnel sur la chose.

Mes 2 derniers stagiaires étaient des polytechniciens suisses, gars brillants, à qui j’ai appris comment avec des idées, faire quelque chose d’utile et concret pour quelqu’un, en premier lieu, et finalement gagner (au sens du profit) de l’argent. Je trouve que cela a un sens, et je pense qu’au final c’est bénéfique pour tout le monde. Les 2 sont partis travailler dans des banques au lieu de rester dans l’industrie, chez moi. Sans doute gagneront-ils un peu plus. Mais ils vont gagner de l’argent en jouant (indirectement, ils vont y contribuer) avec de l’argent. Je pense que cela n’a pas de sens, je prends le mot « sens » littéralement, avec un S majuscule.

Autre exemple, dernièrement, j’ai voulu emprunter à une grande banque, ils m’ont proposé un prêt à 8% (pour référence, en Suisse on rémunère votre compte à 0.2%…). Pourtant les avoirs que j’avais chez eux couvraient largement l’emprunt, et ils savent que l’on est profitable depuis des années. Je pense qu’ils (les banquiers) n’ont plus d’intérêt pour investir dans la vraie économie, ils préfèrent le casino financier mondial.

Disons le comme cela : imaginez que vous disiez à un joueur maladif « tu peux jouer autant que tu veux, si tu gagnes de l’argent tu le gardes, si tu perds, je te rembourse », que croyez-vous qu’il arrivera ? Le problème, c’est que cela draine les talents qui seraient mieux employés ailleurs. « Mieux employés » dans le sens suivant : ils contribueraient à créer de la richesse à son tour créatrice de richesse : par exemple vous inventez le tablet PC qui à son tour amène d’autres gens à inventer des applications logicielles, etc.

Sur l’avenir de la consommation

Il y a tout ce qui a été dit 1000 fois sur le pouvoir d’achat. Mais il y a autre chose de beaucoup plus fondamental : une tendance de fond à réaliser que le bonheur ne passe par forcement par la consommation. Cette tendance est minoritaire pour l’instant, c’est celle des créatifs culturels par exemple, déjà près de un quart des français ; mais elle est profonde et va miner les revenus liés aux biens de consommation (je ne dis pas si c’est bien ou c’est mal, ce n’est pas le propos).

Les solutions ?

1. Diminuer l’attractivité de la spéculation en taxant certains flux financiers internationaux. L’argent récupéré pourra être dédié à la formation, l’innovation et l’industrialisation.

2. Séparation radicale et effective des divisions « spéculatives » et « épargne » des banques, voire interdiction pour une banque de mener simultanément ces deux activités.

3. Donner un pouvoir démocratique direct au peuple pour les votes de toutes les lois importantes. Le niveau de formation de la population le permet aujourd’hui plus que jamais. Si les choix qui sont faits s’avèrent mauvais, au moins les conseilleurs seront les payeurs (et ils apprendront peut-être).

4. Mettre dans la constitution des mécanismes coercitifs si un budget est déficitaire (il existe des mécanismes de ce type dans les constitutions cantonales en Suisse), et faire contribuer tout le monde au financement des dépenses publiques, par des impôts pour tous et en demandant une petite contribution contre les prestations, même marginale, pour responsabiliser tout le monde.

5. Pour le cas de la France, décentraliser (régional ou même départemental) effectivement la perception des impôts et mettre en place un système permettant des taux d’imposition différents. Ceci pour stimuler la compétition interne au pays (en Suisse les cantons sont en compétitions quant au traitement fiscal de leurs administrés).

6. Encourager de toutes les manières possibles la désintermédiation qu’autorise Internet. Que ce soit en B2C ou en B2B. Exemple brillant, l’émergence du « Crowd-funding » ou des consommateurs peuvent prêter de l’argent directement à une société qui envisage de proposer un produit qui les intéresse. Internet offre potentiellement un système de décentralisation ultime : on doit pouvoir faire quelque chose avec cela en intéressant le plus directement et le plus concrètement possible les créateurs de richesse. Je suggère dans cette ligne un parallèle hardi avec les parcelles octroyées aux paysans russes au début du siècle dernier. Pour citer Wikipedia, « la productivité de ces parcelles [champs confiés aux paysans] se reflétait dans le fait qu’en 1938, 3,9% du total des terres ensemencées qui avaient pris la forme des parcelles privées, produisaient 21,5% de la production agricole brute. »

7. Redonner du sens au travail. Plein de gens hautement qualifiés sont prêts à consacrer de l’énergie et du temps sans aucune forme de rétribution financière. C’est tout a fait remarquable dans une société matérialiste comme la nôtre. On peut citer pêle-mêle les logiciels libres ou wikipedia. Le tout est de trouver un moyen de faire coïncider cette énergie créatrice avec un revenu financier. Un Etat visionnaire devrait réfléchir à cela et proposer des initiatives pour réaliser cette convergence – tout est encore à faire…

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