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28.septembre.202228.9.2022 // Les Crises

Connaissiez-vous David Kay, lanceur d’alerte sur la guerre en Irak ?

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Le 28 janvier 2004, David Kay s’est assis seul à une table bien cirée dans une salle d’audition de la commission des forces armées du Sénat et a admis publiquement ce qu’aucun responsable américain n’avait dit auparavant, à savoir que l’Amérique était entrée en guerre en Irak sur la base de renseignements manifestement faux.

Source : Washington Post, Bob Drogin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

David Kay témoigne devant la Commission des forces armées du Sénat au Capitole en janvier 2004. (Susan Biddle/The Washington Post)

Bob Drogin, ancien journaliste et rédacteur en chef spécialisé dans la sécurité nationale au Los Angeles Times, est l’auteur de « Curveball : Spies, Lies, and the Con Man Who Caused a War ».

« Laissez-moi commencer par dire que nous avions presque tous tort, a commencé Kay. Et je me compte tout à fait parmi ceux-ci… Avant la guerre, selon moi les meilleures preuves que j’avais vues étaient que l’Irak avait effectivement des armes de destruction massive. Il s’avère que nous avions tous tort, probablement, à mon sens. Et c’est très troublant ».

Ce Texan tranquille et sans prétention a ainsi directement mis à mal les affirmations du président George W. Bush selon lesquelles les vastes arsenaux d’armes chimiques, biologiques et peut-être nucléaires de Saddam Hussein constituaient une menace directe pour les États-Unis et leurs alliés, ce qui, bien entendu, avait été la principale justification de l’administration pour faire entrer la nation en guerre avec l’Irak en mars 2003.

J’étais dans la salle d’audition du Sénat ce jour-là et si Kay était soulagé, cela ne se voyait pas sur son visage. Mais c’était un aveu stupéfiant. Personne à la Maison Blanche, ni dans la communauté du renseignement américain, n’avait auparavant admis qu’il y avait eu des erreurs en Irak.

Le témoignage de Kay, basé sur son travail à la tête de l’Iraq Survey Group dirigé par la CIA, a fait de lui un paria dans le Washington officiel. La CIA et la Maison Blanche ne lui ont jamais pardonné cette sortie publique — ou peut-être simplement d’avoir eu raison alors qu’eux avaient tort. Il a appris à ses dépens que le fait de dire la vérité aux dirigeants, une supposée vertu américaine, est rarement récompensé.

Kay a tellement disparu des radars que les organismes de presse ont mis plus d’une semaine pour faire connaître son décès le 13 août, à l’âge de 82 ans, des suites d’un cancer.

Pour moi, l’universitaire effacé de la petite ville de Winona, au Texas, était un héros américain. Il méritait bien plus que l’ignominie qu’il a endurée pour avoir révélé la vérité. Il a perdu tout travail à Washington, et il m’a dit qu’à un moment donné, il prenait des photos de mariage pendant sa retraite forcée.

Les responsables directs de la tragédie des États-Unis en Irak s’en sont bien mieux sortis. George Tenet, qui a dirigé la CIA pendant les attentats du 11 septembre et la préparation de la guerre en Irak — les pires échecs en matière de renseignement de l’histoire de la CIA — a reçu la médaille présidentielle de la liberté. Paul Wolfowitz, ancien vice-secrétaire à la défense et faucon avoué en ce qui concerne l’Irak, a ensuite dirigé la Banque mondiale jusqu’à ce qu’il soit terrassé par un scandale. D’autres néoconservateurs qui ont encouragé la guerre sont simplement passés à autre chose.

J’ai rencontré Kay pour la première fois après la guerre du Golfe de 1991, alors qu’il dirigeait l’une des équipes des Nations unies chargées de rechercher des armes nucléaires, biologiques ou chimiques dans l’Irak d’après-guerre. Têtu, il a un jour refusé, malgré une confrontation de quatre jours avec les troupes irakiennes, de rapporter des preuves d’activités nucléaires illicites.

Après cela, il est devenu une « barbe grise » de Washington, un groupe de réflexion sur la prolifération des armes vers lequel la communauté du renseignement se tournait de temps en temps pour l’aider à comprendre ce que les ennemis des États-Unis préparaient.

Après que l’invasion de l’Irak en mars 2003 n’a pas permis de trouver des armes de destruction massive ou des programmes pour les produire, Bush a donné l’ordre à la CIA de reprendre la quête. Tenet nomme rapidement Kay — un collaborateur l’avait vu dans une interview à la télévision — à la tête du nouveau groupe d’enquête sur l’Irak, avec pour mission de trouver les armes de destruction massive manquantes.

Mais Kay était un politologue, pas un espion. Il n’avait jamais servi dans l’armée ou été formé à l’espionnage. Il n’aimait pas utiliser le nom de code que lui avait attribué la CIA, « Buford S. Vincent ». Et il a refusé la demande du Pentagone de porter un treillis militaire.

Au cours des mois suivants, Kay et son équipe de scientifiques, de soldats et d’espions à Bagdad ont enquêté quant aux allégations de prétendues armes non conventionnelles, pour constater que les « renseignements » étaient en fait fondés sur des suppositions et des déductions, et non sur des faits. Il a été consterné de réaliser que les États-Unis étaient entrés en guerre sur la base d’erreurs de jugement et de mensonges purs et simples.

Fin 2003, Kay est retourné à Washington pour confronter Tenet et d’autres à la dure vérité. Après le 11 septembre, disait-on, la CIA et d’autres agences de sécurité nationale n’avaient pas réussi à établir de liens. En Irak, m’a dit Kay, ils ont inventé les liens.

On l’a accueilli comme un hérétique, un paria. Lors de ses précédentes visites au siège de la CIA, il avait obtenu un bureau au 7e étage, au bout du couloir où était celui de Tenet. Maintenant, il est exilé dans une aile en construction, où son bureau sans fenêtre ne disposait ni d’ordinateur confidentiel ni de téléphone sécurisé. Le chef des traqueurs d’armes américains a entendu parler de réunions sur les armes de l’Irak après coup, voire pas du tout. Les gens l’évitaient dans les couloirs. « J’étais pestiféré, comme Typhoid Mary », m’a-t-il raconté. [Mary Mallon, également connue sous le surnom de Mary Typhoïde, fut la première personne aux États-Unis identifiée comme porteur sain de la fièvre typhoïde, NdT].

Un mois plus tars, il a démissionné. La CIA lui a proposé de rester au sein du personnel en tant que conseiller principal. Kay m’a dit qu’ils essayaient d’acheter son silence mais qu’il était plus important de révéler les faits. Après qu’il ait rendu son témoignage public, l’un des assistants de Tenet, avec amertume, m’a dit que Kay était un « traître » parce qu’il avait humilié la CIA.

Alors que la nation est aux prises avec les mensonges de l’ancien président Donald Trump concernant l’élection de 2020, il convient de saluer David Kay pour avoir dit une vérité qui dérangeait — quel qu’en soit le coût.

https://www.washingtonpost.com/opinions/2022/08/23/david-kay-iraq-truthteller-dies/

Source : Washington Post, Bob Drogin, 23-08-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

antoniob // 28.09.2022 à 07h58

à l´époque la commission mise en place pour trouver ces fameuses ADM dans la foulée de l´invasion, c´était clairement ressenti comme une excuse pour la forme. A Washington ils s´en foutaient, ils ont menti comme des arracheurs de dents, fabriqué un motif de guerre risible, mis en place cette commission pour les apparence. Ce brave Kay a simplement servi de diversion.

Pour rappel en GB Tony Blair a été purement et simplement blanchi par le mécanisme d´entre-nous de ses pairs comme lui formé dans les écoles à la Eton et qui se tiennent entre eux.
Il a meme réussi malgré sa réputation exécrable dans le grand public à se construire une image de philanthrope et de sage et on le voit récemment discourir sur une maléficité supposée de Poutine.
Les russes sont des enfants de choeur comparés aux anglos!

Sur Wikipedia en anglais, un énorme blabla dilue dans des détails le fait que cette histoire d´ADM était un mensonge flagrant pur et simple, et maintient l´idée q´il s´agissait d´une erreur des renseignements.
Wikipedia est sinon un bon exemple d´une usine de fabrication de la « pravda » et son fondateur Jimmy Wales, est dans l´équipe du NewGuard, n-ième avatar de la CIA, censé combattre la « désinformation »..

14 réactions et commentaires

  • Fabrice // 28.09.2022 à 07h08

    c’est bien qu’il y ait un membre qui reconnaisse que les informations étaient fausses mais la question qu’ils devraient se poser c’est qui est le responsable de ces fausses informations pour le trainer en justice ainsi que ces complices.

    Car les politiciens passent au mieux pour des imbéciles pour l’avoir cru ou plutôt voulu croire ces informations parce que cela les arrangeaient, il serait bien de ne pas laisser de tels nuisibles dans leur services d’informations continuer à nuire et ne pas assumer les crimes de guerre qui en découlèrent, certains parlent de traîner en justice Poutine, personnellement ça me va mais avant il faut faire le ménage dans ces écuries d’Augias dans le camp occidental ainsi que pour les autres conflits qui suivirent.

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    • Fabrice // 28.09.2022 à 08h39

      J’ajoute cette vidéo du film Will hunting qui est tellement vrai et qui devrait servir de référence comme base de réflexions américains quand on leur vend une guerre du « bien » : https://youtu.be/Main_nTUr3c grâce à des informations de leurs services secrets.

        +8

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    • Manuuk // 28.09.2022 à 20h20

      Les Etats Unis ont cru ce qu’ils voulaient croire

      Un homme : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ahmed_Chalabi

        +1

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  • antoniob // 28.09.2022 à 07h58

    à l´époque la commission mise en place pour trouver ces fameuses ADM dans la foulée de l´invasion, c´était clairement ressenti comme une excuse pour la forme. A Washington ils s´en foutaient, ils ont menti comme des arracheurs de dents, fabriqué un motif de guerre risible, mis en place cette commission pour les apparence. Ce brave Kay a simplement servi de diversion.

    Pour rappel en GB Tony Blair a été purement et simplement blanchi par le mécanisme d´entre-nous de ses pairs comme lui formé dans les écoles à la Eton et qui se tiennent entre eux.
    Il a meme réussi malgré sa réputation exécrable dans le grand public à se construire une image de philanthrope et de sage et on le voit récemment discourir sur une maléficité supposée de Poutine.
    Les russes sont des enfants de choeur comparés aux anglos!

    Sur Wikipedia en anglais, un énorme blabla dilue dans des détails le fait que cette histoire d´ADM était un mensonge flagrant pur et simple, et maintient l´idée q´il s´agissait d´une erreur des renseignements.
    Wikipedia est sinon un bon exemple d´une usine de fabrication de la « pravda » et son fondateur Jimmy Wales, est dans l´équipe du NewGuard, n-ième avatar de la CIA, censé combattre la « désinformation »..

      +16

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  • Thierry Balet // 28.09.2022 à 08h52

    Il n’y a pas grand chose à espérer d’un monde où dire la vérité n’est plus considéré comme une vertu…..

      +9

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    • Castor // 28.09.2022 à 17h06

      Dire la vérité au Roi n’a jamais été vu comme une vertu (par le Roi et sa « maisonnée »). Celui qui lui dit la vérité est qualifié de « fou », comme dans le « fou du Roi ».

      Heureusement que le bon sens trouve sa voie ailleurs que dans les sphères de pouvoir.

        +2

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  • Daniel // 28.09.2022 à 09h42

    Dès que tu dévoiles une vérité sur les dessous de l’information merdiatique occidentale, tu es écarté , emprisonné ou mis sur une liste noire (ukrainienne). C’est la même sanction si tu veux la paix entre les nations … en fait, le critère est dès que tu ébrèche « la loi du plus fort ».
    La liste noire des gens à éliminé (plusieurs milliers de noms de personnes de tous les pays du monde) se trouve sur le site de la plateforme ukrainienne Myrotvorets : plusieurs lettres ouvertes à l’ONU demandent la fermeture de cette liste (Fondation pour la lutte contre l’Injustice …)
    C’est la raison de l’emprisonnement du nouveau citoyen Russe Edward Snowden : il dévoilait la vérité !!!

      +10

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  • azuki // 28.09.2022 à 09h53

    Forcément qu’on ne lui a pas pardonné cette sortie publique ! Il ont passé tout ce temps a monter ces énormes mensonges pour préparer «l’acceptabilité» de la guerre, puisque en pseudo-démocratie c’est comme ça qu’il faut procéder, et lui vient mettre les deux pieds dans le plat de cette belle construction.

    La cause de la guerre est bien plus sordide que «l’habillage démocratique» qui permet de garder les citoyens obéissant et collaboratifs, dans leur certitude de défendre un idéal et leur mode de vie «vertueux».

    Il ne faut pas oublier non plus la grossière confusion volontaire entre 11 septembre et Iraq, le premier étant une affaire d’extrémistes religieux (Al Qaida + la CIA qui a quasi fondé Al Qaida + les Émirat), le seul pays laïque de la région avec un naïf qui a cru que les USA étaient ses alliés. «On a eu le 11 septembre, il faut attaquer l’Iraq» ça marchait bien a l’époque aux USA ! Aussi bien que la défense des Ukronazi aujourd’hui pour justifier notre attaque «à large spectre» de la Russie ! Tant que les gens persuadés d’être en démocratie se laisseront embarquer par ces mensonge mortifères de «leur élites», ça continuera.

    Au passage, les USA n’ont pas d’alliés, Sadam Hussein ne l’avait pas compris, ils n’ont que des gens qui servent leurs intérêts et qui ont tout a craindre quand leurs intérêts changent et nous en Europe on devrait plus que sérieusement s’inquiéter dans la situation actuelle !

      +11

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  • Photomen // 28.09.2022 à 10h08

    <>
    Il n’aurait pas été plus juste de lire :
    …..pour agresser l’Irak en mars 2013 ?

      +2

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  • Photomen // 28.09.2022 à 11h10

    Au lieu de :

    principale justification de l’administration pour faire entrer la nation en guerre avec l’Irak en mars 2003.

      +3

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  • RGT // 28.09.2022 à 11h32

    Connaissez vous UN SEUL CAS de guerre déclarée qui n’ait pas été faite pour les seuls intérêts des dirigeants et des oligarques vous?

    Moi pas…

    Les « guerres justes » ne sont que d’énormes mensonges proférés par les « démocrassies » pour permettre à la caste dirigeante d’accumuler encore plus de profits sur le dos des « moins que rien ».

    Quant à ceux qui dénoncent ces manipulations, dans le meilleur des cas il se retrouvent discrètement mis au placard et dans le pire ils ont un « accident de la vie, passent en cour martiale pour « haute trahison » et ont droit à un peloton d’exécution ou sont embastillés à vie dans une oubliette sordide pour dissuader ceux qui souhaiteraient faire de même.

    Les dirigeant ont TOUS LES DROITS et n’ont de comptes à rendre à personne, sauf en cas de défaite cuisante comme ce fût le cas des nazis.
    Et encore, si les nazis sont passés devant un tribunal, c’est bel et bien parce que l’URSS faisait partie des vainqueurs (et avait été le principal acteur de la chute du nazisme) sinon nous aurions eu droit à un petit « arrangement entre personnes de bonne volonté » et les dirigeants nazis auraient pu continuer leurs méfaits en toute quiétude.

    De toutes façons, les oligarques sponsors du nazisme (Krupp, Siemens, BASF etc…) sont passés entre les mailles du filet en n’ont jamais été inquiétés pour continuer leur petit business juteux…

    Sans parler des oligarques US (Ford, General Motors, Rockfeller et les autres) qui n’ont jamais été inquiétés et dont les noms ont été soigneusement préservés de toute incrimination.

    Et il n’y a pas que les guerres « extérieures » dans lesquels ils excellent.
    Les guerres quotidiennes contre leur propre population passent totalement sous les écrans radar.

      +11

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  • Savonarole // 28.09.2022 à 14h26

    J’en suis a attendre le mensonge de trop. M’est d’avis qu’il va plus trop tarder maintenant. Comme ils disent : « fool me once ; shame on me , fool me twice ; shame on you » .

      +1

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  • Pascal // 29.09.2022 à 02h45

    « Avant la guerre, selon moi les meilleures preuves que j’avais vues étaient que l’Irak avait effectivement des armes de destruction massive »
    Ça veut dire qu’ils avaient aucune preuve ?
    C’est bien un article du WaPo :
    « Il a appris à ses dépens que le fait de dire la vérité aux dirigeants, une supposée vertu américaine, est rarement récompensé. »
    Il faudrait demander à Snowden et Assange ce qu’ils pensent de cette « supposée vertu »
    « Têtu, il a un jour refusé, malgré une confrontation de quatre jours avec les troupes irakiennes, de rapporter des preuves d’activités nucléaires illicites. »
    Têtu il n’a pas voulu inventer des accusations d’activités nucléaires malgré une longue altercation avec l’arme nationale irakienne ? Parce que logiquement il aurait dû rapporter des accusations fictives ?
    C’est bien le WaPo de s’inventer des héros ^^

      +2

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  • Louis // 29.09.2022 à 08h53

    Talleyrand disait que les guerres avaient toujours des causes cachées. Une hypothèse: le pays est mon ami et fait ses échanges dans ma monnaie ou est détruit et malheur s’il possède du pétrole dans ses sous-sols.

      +3

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