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10.avril.202110.4.2021 // Les Crises

Qu’est-ce qu’un « allié des États-Unis » au Moyen-Orient ?

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Source : Responsible Statecraft, Paul R. Pillar

Traduit par les lecteurs du site Les Crises


Le secrétaire d’État américain Michael R. Pompeo rencontre le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à Djeddah, en Arabie saoudite, le 18 septembre 2019. [Photo du département d’État par Ron Przysucha]

Les États-Unis ne se sont jamais engagés dans des alliances au Moyen-Orient, qu’il s’agisse d’alliances multilatérales telles que l’OTAN et le traité ANZUS [Australie, Nouvelle Zélande et USA, NdT], ou de pactes de sécurité bilatéraux comme ceux conclus avec le Japon et la Corée du Sud. C’est une bonne chose, étant donné le mélange de rivalités et de conflits dans la région et leur propension à engendrer des guerres. L’implication meurtrière des États-Unis au Moyen-Orient a déjà été assez désastreuse comme ça, même sans aucune alliance à respecter.

C’est avec la formation, en 1955, du Pacte de Bagdad, connu plus tard sous le nom d’Organisation du Traité Central (CENTO), que les États-Unis se sont le plus rapprochés d’un tel engagement. Les États-Unis sont le principal promoteur de cette alliance, bien qu’ils n’en soient jamais devenus membres car, selon le secrétaire d’État de l’époque, John Foster Dulles, l’opposition du lobby israélien rendait plus que douteuse la ratification par le Sénat. Un coup d’État en Irak, une invasion turque à Chypre et une révolution en Iran ont tué le CENTO à la fin des années 1970.

En dépit de l’absence d’engagements des États-Unis dans des alliances, le discours relatif à la politique américaine au Moyen-Orient fait couramment référence aux alliés (et parfois au terme un peu plus neutre de partenaires). Ces termes sont utilisés non seulement comme une description vague mais aussi comme une prescription stratégique, en partant du principe que les États-Unis devraient manifester une préférence ou une considération particulière vis à vis de leurs alliés dans la région.

Certes, il est possible de parler d’un allié même en l’absence de traité de sécurité mutuelle. Mais l’utilisation à bon escient du terme devrait quand même satisfaire plusieurs conditions. L’une d’entre elles est une mutualité d’intérêt qui va nettement au-delà de la norme. Une autre est la réciprocité, c’est-à-dire que les États-Unis reçoivent autant du partenaire de l’alliance que ceux-ci lui donnent en retour. Une autre encore réside dans le fait que le partenaire donne en reconnaissance de sa relation spéciale avec les États-Unis davantage que ce qu’il ferait de toute façon en l’absence de cette relation.

La plupart des références aux alliés ou aux partenaires dans le discours américain sur le Moyen-Orient ne respectent pas ces conditions. Beaucoup de ces références reflètent simplement l’affinité de celui qui parle ou écrit concernant le pays ou le régime qualifié d’allié. De nombreuses autres références reflètent l’inertie, elles sont l’héritage de circonstances passées qui ont fait qu’un pays a été considéré comme un allié, même si les circonstances ont changé entre-temps.

L’Arabie saoudite est le parfait exemple de cet effet d’héritage. L’héritage spécifique en question est celui d’une rencontre dans le canal de Suez en 1945, sur un navire de guerre, entre le président Franklin Roosevelt et le roi Ibn Saoud, alors que les États-Unis se souciaient de la sécurisation de leur approvisionnement en pétrole après la Seconde Guerre mondiale. La révolution amenée par la fracturation des gaz de schiste et bien d’autres choses encore ont considérablement modifié les circonstances afférentes au cours des 76 dernières années, mais l’habitude de parler de l’Arabie saoudite comme d’un « allié » ou d’un « partenaire » perdure.

Donald Trump – et c’est réellement ironique, étant donné la façon dont il a critiqué l’OTAN et laissé les relations des États-Unis avec de nombreux véritables alliés se déliter – a porté à l’extrême la préférence exclusive envers certains non-alliés au Moyen-Orient. Son premier voyage à l’étranger en tant que président n’a pas été, comme cela a été le cas pour de nombreux autres présidents américains, pour le Canada, voisin et membre de l’OTAN, ou le Mexique, voisin et membre du Traité de Rio. Il a préféré se rendre en Arabie saoudite et en Israël. Il a ensuite inondé de cadeaux le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahou et cela sans qu’il y ait réciprocité ( du moins pour les États-Unis, quant à Trump …) et il a servi d’intermédiaire au régime saoudien même lorsque ce dernier assassinait de manière horrible un journaliste résidant des États-Unis. Loin de faire passer l’Amérique en premier, il a fait passer les régimes saoudien et israélien en premier.

De vieilles habitudes

Il était clair que le président Joe Biden adopterait une approche différente à l’égard de l’Arabie saoudite, qu’il avait qualifiée de « paria » pendant la campagne. Et la publication, conformément à la loi américaine, d’une évaluation des services de renseignement liant le prince héritier saoudien Mohammed ben Salman au meurtre du journaliste américain Jamal Khashoggi a suscité de nouvelles discussions sur les relations entre l’Arabie saoudite et les États-Unis.

Mais même la politique de l’administration Biden à l’égard du régime de Riyad, bien que sensiblement différente de celle de Trump, conserve de vieilles habitudes. L’administration ne pénalise pas directement le prince héritier, bien qu’il ait probablement ordonné le meurtre, car selon le compte rendu du New York Times sur la façon de penser de l’administration, le coût d’une « rupture, dans la coopération saoudienne en matière de lutte contre le terrorisme et dans la confrontation avec l’Iran, était tout simplement trop élevé. » Si même un acte de terrorisme international aussi horrible que le massacre de Khashoggi est en partie toléré comme c’est le cas ici, il est difficile de voir ce que la lutte contre le terrorisme a gagné.

Et si « affronter l’Iran » faisait partie du calcul, alors il y a une réelle confusion entre la fin et les moyens et on a ici une associaton entre les intérêts américains et les ambitions des États régionaux. Posez-vous la question sur la menace que représente l’Iran pour les intérêts américains – une question trop rarement posée – et la réponse est susceptible de se focaliser sur les dommages causés à un « allié » comme l’Arabie saoudite ou aux déploiements américains à l’étranger pour soutenir les partenaires ou les alliés, plutôt que sur une quelconque menace iranienne concernant les intérêts fondamentaux des États-Unis. Les alliés, en bref, sont au moins autant une cause du problème politique que représente l’Iran qu’une solution à ce problème. Nul n’a besoin de motiver le régime saoudien pour qu’il se montre agressif envers l’Iran.

Et si, malgré l’attitude saoudienne actuelle, le régime saoudien décidait de réagir à une nouvelle politique américaine en atténuant la confrontation et en s’orientant vers une détente entre les pays du Golfe – ce que l’Iran lui-même a proposé – cela ferait de la région du Golfe Persique un endroit moins dangereux et moins instable. Un tel changement serait tout à fait dans l’intérêt des États-Unis, car il réduirait la probabilité que les États-Unis soient entraînés dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Les États-Unis devraient applaudir, et non déplorer, une telle évolution.

Le statut d’Israël en tant qu’« allié » supposé est soutenu non seulement par l’habitude mais aussi par la politique intérieure bien connue des États-Unis. La notion d’une telle alliance est le plus souvent simplement présumée et évoquée sans justification. Les tentatives plus prudentes de la justifier se concentrent généralement sur les réalisations admirables d’Israël et sur ses atouts en matière de technologie et de développement économique. Mais dans la mesure où les États-Unis en bénéficient déjà, ils pourraient continuer à en bénéficier par l’intermédiaire d’une relation normale, saine et cordiale avec Israël. Ils n’ont pas besoin d’alimenter une relation extra-ordinaire avec des privilèges particuliers qui n’apportent aux États-Unis aucun avantage réel, et ces privilèges incluent les milliards de dollars de subventions versés à un pays déjà riche (avec un PIB par habitant comparable à celui de la France ou de la Grande-Bretagne), et des vetos au Conseil de sécurité des Nations unies pour fournir une caution diplomatique à l’occupation israélienne du territoire palestinien.

Aucun des critères vaguement cités pour identifier les alliés et les distinguer des adversaires ne justifie la liste traditionnelle des alliés du Moyen-Orient. Le critère de la démocratie et des droits politiques ne la justifie pas. Pas avec un régime familial saoudien complètement antidémocratique qui est devenu encore plus autocratique sous le règne de MBS. Pas avec un État d’Israël qui se caractérise par une législation fondée sur des critères ethniques/religieux en contradiction avec les principes de la démocratie américaine, et qui refuse tout droit politique à une large population opprimée.

Pas davantage le critère qui permettrait de déterminer qui déstabilise, ou non, la région. Pas avec une Arabie saoudite dont les attaques aériennes ont transformé le Yémen en désastre humanitaire, et qui a tenté de fomenter une crise gouvernementale au Liban en retenant en otage son premier ministre jusqu’à ce qu’il annonce sa démission. Pas non plus avec un Êtat d’ Israël qui a lancé des opérations militaires offensives contre au moins quatre autres pays de la région.

Il en va de même pour tout critère fondé sur le soutien à la diplomatie américaine – pas lorsque les alliés en question ont activement tenté de saboter l’une des plus importantes initiatives diplomatiques américaines concernant la région.

Traiter avec tout le monde, ne chouchouter personne

Plutôt que de fonder leur politique à l’égard du Moyen-Orient sur une division entre les bons et les méchants, les États-Unis pourraient à leur avantage défendre et faire progresser leurs intérêts en s’engageant auprès de chaque régime de la région, sans se soucier d’étiquettes arbitraires soit d’allié soit d’adversaire.

Agir ainsi permettrait d’aborder sans détour les différences bilatérales qui existent toujours, même avec ceux qui sont communément appelés alliés. Cela permettrait également de tirer parti des intérêts communs, qui existent toujours, même avec des adversaires.

Presque tous les avantages supposés des prétendues alliances perdureraient dans le cadre de relations normales et d’une politique américaine d’engagement tous azimuts, principalement en raison de ce que les autres pays font de toute façon au nom de leurs propres intérêts. Le contre-terrorisme en est un exemple frappant. La coopération antiterroriste entre les États-Unis et d’autres pays dans le monde – le type de coopération à huis clos, entre services de sécurité, qui importe le plus – ne reflète bien souvent pas la température des relations politiques officielles. Une coopération précieuse a été mise en place non seulement avec des alliés (réels ou supposés) et avec des États ayant des relations neutres avec les États-Unis, mais aussi avec des États généralement considérés comme des adversaires. Cela ne devrait pas surprendre, étant donné que bon nombre des groupes et des individus djihadistes qui ont été une source d’inquiétudes pour les États-Unis le sont également pour ces autres États.

La théorie selon laquelle les alliés actuels doivent être chouchoutés de peur qu’ils ne tombent dans les bras de la Chine ou de la Russie n’est pas recevable. Les alliés feront de toute façon des affaires avec ces autres puissances lorsqu’ils considéreront que ces affaires sont dans leur intérêt – comme l’ont fait l’Arabie saoudite et Israël – indépendamment de la nature soi-disant spéciale de leur relation avec les États-Unis. De plus, il sera toujours intéressant de faire des affaires avec les États-Unis sans être chouchoutés, comme c’est le cas des choix faits par les saoudiens en matière d’achats d’armes, étant donné que leurs défenses ont été construites en grande partie sur la base de matériel américain.

Ce que les alliés du Moyen-Orient attendent des États-Unis est plus important que ce que les États-Unis souhaitent, ont besoin ou obtiennent d’eux. Les responsables politiques américains devraient garder cette asymétrie à l’esprit. Chaque fois qu’une relation semble retomber dans un schéma de fausse alliance, ils devraient se poser la même question que Bill Clinton quand il a demandé de manière très éloquente à ses assistants après une réunion avec un Benjamin Netanyahou particulièrement bravache et intransigeant : « C’est qui la putain de superpuissance ici ? » Puis ils devraient demander à l’autre gouvernement : « Qu’avez-vous fait récemment pour les États-Unis ? »

Source : Responsible Statecraft, Paul R. Pillar, 02-03-2021

Traduit par les lecteurs du site Les Crises

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LibEgaFra // 10.04.2021 à 07h14

Alliés, partenaires, clients, bof, tout ce qui est demandé aux pétromonarchies, c’est de soutenir le complexe militaro-industriel yankee par des achats massifs de machines à tuer.

Qui a dit « droits de l’homme » ou « démocratie »? Allons, allons, pas de gros mots qui sont une entrave aux affaires.

N’est-ce pas, Macron?

3 réactions et commentaires

  • LibEgaFra // 10.04.2021 à 07h14

    Alliés, partenaires, clients, bof, tout ce qui est demandé aux pétromonarchies, c’est de soutenir le complexe militaro-industriel yankee par des achats massifs de machines à tuer.

    Qui a dit « droits de l’homme » ou « démocratie »? Allons, allons, pas de gros mots qui sont une entrave aux affaires.

    N’est-ce pas, Macron?

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  • Christian Gedeon // 10.04.2021 à 08h40

    Dans le temps long, les us font exactement ce que préconise l’auteur, sans qu’il ne s’en rende apparemment compte. L’exemple le plus frappant est l’Egypte. Cruella Clinton a bien aidé à la chute de Moubarak. Puis à tressé des lauriers à Morsi poussé des cris d’orfraies quand Sissi est arrivé et maintenant les us sont copains copains avec le pharaon. Souvent us varie bien fol est qui s’y fie. Même Israël et l’ Arabie ne sont pas à l’abri dans le long cours.

      +9

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  • Bouddha Vert // 10.04.2021 à 13h35

    Ce monsieur Pillar devrait réviser son histoire et s’interroger sur ce qu’est le le pacte du Quincy car même si son contenu ne semble pas limpide, la politique zunienne dans la région depuis 1945 est sans ambiguïté.

      +0

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