Cette opération est loin d’avoir rapproché Israël de la défaite du Hamas. Bien au contraire, ses prétendues « prouesses » ont retardé de manière décisive la conclusion d’un accord sur la prise d’otages. En ce qui concerne Netanyahou, les choses peuvent continuer ainsi pendant des mois.
Source : Haaretz, Chaim Levinson
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
En supposant que le chef d’état-major des Forces de défense israéliennes (FDI) Eyal Zamir ne soit ni stupide ni naïf, la question est de savoir combien de temps encore il continuera à trahir ses propres convictions en participant à la farce connue sous le nom d’opération « Gideon’s Chariots » (les chariots de Gédéon).
Lors des réunions avec le cabinet restreint des ministres et des responsables de la défense, Zamir a affirmé à maintes reprises que cette opération avait perdu toute utilité et qu’Israël devait chercher à conclure un accord pour obtenir la libération des otages. Cependant, sur le terrain, le message à destination de ses troupes est bien différent. Lors d’une inspection dans la bande de Gaza lundi, selon le porte-parole de Tsahal, il leur a dit : « Vos avancées sur le terrain dans le cadre de l’opération Chariots de Gédéon nous rapprochent de la défaite du Hamas et créent les conditions d’un accord sur les otages. »
Il sait très bien que ce n’est pas vrai.
L’opération n’a pas rapproché Israël de la défaite du Hamas. Bien au contraire, ses soi-disant « avancées » ont considérablement retardé la conclusion d’un accord au sujet des otages. Alors même que l’opération a été initialement présentée comme un moyen de faire pression sur le Hamas afin que celui-ci accepte la proposition de l’envoyé américain Steve Witkoff, le Hamas avait déjà accepté cet accord.
C’est Israël, et non le Hamas, qui rechigne aujourd’hui, refusant de revenir aux positions occupées avant l’opération et insistant sur de nouvelles lignes défensives différentes de celles convenues en mars. Comme Zamir le sait très bien, ces nouvelles lignes sont des exigences politiques, et non des nécessités militaires, et plutôt que de parvenir à un accord, les parties continuent de négocier depuis un mois.
Zamir sait également – et il l’a dit aux ministres, même s’ils refusent de l’écouter – que l’initiative humanitaire accompagnant les Chariots de Gédéon est un échec cuisant. L’idée initiale était que le chef de chaque famille vienne, soit identifié pour s’assurer qu’il n’appartient pas au Hamas, puis reçoive pacifiquement un colis gratuit et abondant de nourriture qui lui permettrait de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille pendant une semaine. Les membres du Hamas seraient exclus des enceintes de distribution, mourraient de faim et se rendraient.
Déjà, l’idée était complètement idiote, mais sa mise en œuvre a été encore pire. Les centres de distribution sont devenus des scènes de chaos massif. Ils sont pris d’assaut par des dizaines de milliers d’habitants de Gaza, dont certains sont abattus ou piétinés. Aucune distinction n’est faite entre les civils et les membres du Hamas. Le Hamas contrôle l’aide, et ses combattants ne sont ni affamés, ni affaiblis, pas plus qu’ils ne reculent face à Tsahal, comme le ministre des Finances Bezalel Smotrich et ses partenaires l’avaient promis il y a deux mois.
Ces derniers jours, le ministre des Affaires étrangères, malmené et de peu d’importance, a envoyé des avertissements urgents et de plus en plus nombreux concernant la crise humanitaire à Gaza et ses ramifications diplomatiques à l’étranger. Les scènes de ce qu’il se passe à Gaza sont diffusées non seulement par les médias pro-palestiniens, mais aussi par des chaînes comme Fox News, et les représentants israéliens ont du mal à expliquer ce qui se passe là-bas.
Le service de communication de l’armée israélienne a poussé la farce à son paroxysme lundi en publiant une vidéo montrant des Palestiniens prenant d’assaut un camion de nourriture dans le nord de Gaza, à quelques mètres seulement de soldats israéliens, avec la légende suivante : « L’armée israélienne permet aux civils d’obtenir de l’aide. » C’est peut-être ce que voient les FDI, mais toute personne saine d’esprit voit des milliers de personnes affamées se faire piétiner pour tenter d’obtenir de la nourriture, le butin allant aux plus violents.
En raison des problèmes intestinaux du Premier ministre Benjamin Netanyahou, le cabinet restreint ne s’est pas réuni cette semaine, même si une réunion est prévue pour mercredi. Un seul ministre, celui des Affaires étrangères Gideon Sa’ar, comprend la gravité de la catastrophe humanitaire et les dommages qu’elle cause et fait pression pour mettre fin à la guerre.
Mais Sa’ar, après une série de zigzags politiques, n’a ni la crédibilité ni le pouvoir d’influencer Netanyahou – ou de quitter la coalition et de s’opposer à lui comme il l’a fait par le passé. Par conséquent, sa position n’a aucune importance. Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, en revanche, est bien content d’affamer les Palestiniens, semblant rêver d’une situation digne du Biafra des années 1960, tandis qu’il grignote du Bamba [Le Bamba (hébreu : במבה) est un snack à base de maïs soufflé au beurre de cacahuète, fabriqué par la société Osem à Kiryat Gat, en Israël. C’est l’un des snacks les plus populaires produits et vendus en Israël, NdT].
Smotrich, qui a déclaré que l’ouverture des centres de distribution d’aide était un « jour historique », est déjà passé à une nouvelle vision : une soi-disant « ville humanitaire » construite sur les ruines de Rafah. Avant même le début de la guerre, le 7 octobre 2023, il élaborait des plans méthodiques, structurés et terrifiants pour réaliser son rêve de rétablir une colonie juive à Gaza.
Son bras droit au sein du cabinet de sécurité, la ministre des Missions nationales Orit Strock, a déclaré lundi que Israël devait envahir les camps de réfugiés du centre de Gaza, même au prix de la vie des otages. En ce qui concerne ces trois ministres, les otages devraient déjà être morts et libérer ansi Israël de ce fardeau. L’important est de pousser les Palestiniens jusqu’à la frontière égyptienne, puis de créer le chaos là aussi afin qu’ils franchissent la frontière et quittent Gaza, après quoi Israël construira des colonies pour les remplacer.
Le ministre de la Défense, Israël Katz, semble se désintéresser de ce qui se passe à Gaza et se concentrer entièrement sur les événements en Syrie. À l’époque où il était ministre des Transports, il s’était autoproclamé Hérode le Bâtisseur. Peu de gens le savent, mais le roi Hérode ne s’est pas contenté de lancer d’énormes projets de construction. Il a également été pendant un temps le commandant militaire de la Syrie et de la Galilée.
Katz, qui ne fait pas mystère de sa mégalomanie, se voit comme un dirigeant moderne de la Syrie. Et les sornettes qu’il débite permettent de lancer les avions de l’armée de l’Air pour bombarder tout ce qui bouge, sans que les critiques entendues à Washington ne le touchent ni ne l’intéressent.
Il ne nous reste plus que Netanyahou et le ministre des Affaires stratégiques Ron Dermer, qui continuent à faire ce qu’ils font le mieux : dire à tout le monde ce qu’ils ont envie d’entendre.
Vendredi matin, à la suite d’une frappe israélienne qui a touché une église à Gaza, Netanyahou s’est entretenu avec le pape et a promis un accord qui mettrait bientôt fin à la guerre. Mais vendredi soir, sous la pression de Smotrich et d’autres, l’envoyé du gouvernement, Gal Hirsch, actuellement à Doha pour des négociations au sujet des otages, a déclaré aux journalistes qu’un accord était loin d’être conclu. Puis, samedi, les journalistes ont appris le contraire, à savoir que Hirsch avait raconté n’était qu’une tactique de négociation.
Lundi après-midi, sur la base d’une conversation avec une personne objective impliquée dans les négociations de Doha, le résultat de celles-ci semblait optimiste mais lent. Ils se comportent comme un homme qui voudrait vendre un appartement, en demanderait 1,5 million de dollars alors que l’acheteur ne veut payer qu’un million de dollars. Pendant un mois, ils crient qu’ils ne bougeront pas d’un pouce. Toute personne sensée leur dirait de conclure à 1,25 million de dollars et d’en finir. Mais ils restent campés sur leurs positions jusqu’à ce que, soudain, ils se mettent d’accord.
Le Qatar et les États-Unis souhaitent tous deux que la guerre cesse et exercent toute leur influence en ce sens. Sous la pression américano-qatarie, Israël a considérablement réduit le territoire qu’il tient à conserver au sud du corridor de Morag. Ainsi, Netanyahou peut dire à Smotrich qu’Israël reste dans le corridor alors que ce n’est pas le cas, une astuce classique qu’il utilise depuis 40 ans maintenant. Et le nombre de prisonniers palestiniens libérés en échange de chaque otage sera le même que dans les accords précédents.
Quelques petits différends subsistent quant aux règles de fonctionnement à Gaza pendant le cessez-le-feu et aux cartes finales du redéploiement d’Israël. Les médiateurs ne souhaitent pas qu’Israël profite du cessez-le-feu pour apporter des changements sur le terrain, en construisant par exemple des infrastructures pour la « ville humanitaire » de Rafah.
Pour Netanyahou, les choses pourraient continuer ainsi pendant des mois, Israël se battant pour chaque mètre. Il n’aurait alors pas à prendre de décisions, l’aile droite de sa coalition gouvernementale resterait au gouvernement et il n’aurait à gérer que le problème des partis ultra-orthodoxes. La question des otages n’ayant aucune résonance électorale à droite, elle ne l’intéresse pas.
Par conséquent, comme c’est le cas à chaque fois, seul le président américain Donald Trump peut, à ce jour, mettre fin à la farce au Qatar. En fait, Zamir pourrait aussi le faire, s’il était prêt à dire à la population israélienne ce qu’il dit à huis clos. Malheureusement, il ne semble pas être fait de l’étoffe qu’il faut pour cela.
*
Chaim Levinson est le correspondant politique de Haaretz. Il collabore à 12 Channel, à la chaîne parlementaire et à la radio 103 FM. Il enseigne les nouveaux médias et la politique au Hadassah Academic College, à Jérusalem. Auparavant, il a été correspondant de Haaretz pour les colonies et correspondant de Yedioth Ahoronot pour les affaires religieuses et les communautés orthodoxes. Levinson est titulaire d’une licence en études sociales et humaines de l’Open University et d’une maîtrise en études démocratiques interdisciplinaires.
Source : Haaretz, Chaim Levinson, 22-07-2025
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation.