Les attaques contre des usines de dessalement risquent d’entraîner une spirale de représailles meurtrières.
Source : Foreign Policy, Nik Koswar
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Depuis des décennies, le monde observe les conflits au Moyen-Orient au travers de prismes bien connus : le prix du pétrole, la portée des missiles et le discours stérile de la dissuasion. Mais l’élément le plus dangereux de la guerre actuelle se situe peut-être ailleurs. Les infrastructures qui assurent la survie des civils en leur fournissant de l’eau, de l’électricité et des services d’assainissement sont désormais la cible de la puissance aérienne américaine.
Samedi dernier, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a accusé les États-Unis d’avoir touché une usine de dessalement d’eau de mer sur l’île de Qeshm, affirmant que cette attaque avait perturbé l’approvisionnement en eau de 30 villages. Les principaux médias ont relayé cette accusation, bien que les vérifications indépendantes restent limitées. De son côté, Bahreïn a accusé l’Iran d’avoir endommagé une usine de dessalement lors d’une attaque par drone, laissant entendre que les infrastructures hydrauliques pourraient être la cible des représailles américaines.
Au Moyen-Orient, un vieux cliché dit que le pétrole est synonyme de pouvoir. Cela reste peut-être vrai pour les marchés et les États. Mais le pétrole ne peut pas désaltérer un enfant, maintenir l’hygiène d’un hôpital ou limiter le risque infectieux lorsque les réseaux d’assainissement sont défaillants. Seule l’eau le permet.
Si les infrastructures hydrauliques sont désormais considérées comme des cibles militaires, que ce soit de manière délibérée ou à la suite d’une escalade irresponsable, la région entre alors dans une phase de guerre bien plus dangereuse. Le droit international humanitaire accorde une protection particulière aux installations et aux approvisionnements en eau potable, en tant qu’éléments indispensables à la survie des civils. Cela signifie que toute frappe contre des infrastructures de dessalement se heurte à un obstacle juridique particulièrement élevé. Ces infrastructures constituent une cible militaire d’une valeur exceptionnelle.
Néanmoins, dans la pratique, les civils ne font pas de distinction entre des notions juridiques abstraites telles que « dommages collatéraux » et « ciblage délibéré ». Ils sont, en revanche, pleinement conscient de l’impact lorsque l’eau cesse de couler.
Ce risque est particulièrement impactant dans le golfe Persique, où le dessalement ne constitue pas un système de secours, mais le pilier de la vie quotidienne. L’Agence internationale de l’énergie souligne que l’eau dessalée couvre la plupart des besoins quotidiens en eau dans des pays tels que le Qatar, le Koweït, Bahreïn, Oman et l’Arabie saoudite. Un rapport de la Banque mondiale indique que près de 44 % de la capacité mondiale de dessalement est concentrée sur le marché du Conseil de coopération du Golfe.
Cette concentration d’infrastructures crée une vulnérabilité d’une ampleur extraordinaire. Ces installations sont techniquement complexes et dépendent de pièces spécifiques et d’opérateurs qualifiés. Elles sont également très gourmandes en énergie, ce qui signifie qu’une attaque visant le réseau électrique, leur approvisionnement en combustible ou la logistique associée peut interrompre la distribution d’eau tout aussi efficacement qu’un tir direct sur l’installation elle-même. Etant donnée que l’approvisionnement est centralisé, toute attaque, opération de sabotage ou cyberattaque réussie contre un petit nombre d’installations peut provoquer une crise humanitaire touchant des millions de personnes.
Kaveh Madani, le directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations Unies, a prévenu que la frappe signalée sur Qeshm devait être considérée comme un signal d’alarme pour toute la région. Il le souligne que des millions de personnes à travers le Moyen-Orient dépendent du dessalement, et tout dommage causé aux infrastructures hydrauliques, qu’il soit intentionnel ou accidentel, crée un dangereux précédent. Une fois que les réseaux d’approvisionnement en eau à destination des civils sont exposés en temps de guerre, la question des motivations passe au second plan par rapport aux conséquences. Les populations se retrouvent privées d’accès à l’eau potable et on se rapproche un peu plus d’une crise humanitaire qui aurait pu être évitée, dans cette région déjà instable.
Si la frappe signalée sur Qeshm venait à être confirmée, cela créerait un dangereux précédent. Dans ce contexte, cette expression n’est pas qu’une simple formule diplomatique. Dès lors qu’une des parties procède à une attaque, ou semble attaquer des infrastructures hydrauliques, le seuil de tolérance baisse pour tous les autres. Des cibles autrefois jugées trop sensibles pour être touchées peuvent alors commencer à apparaître comme des points de pression. Dans une région où la coercition s’exerce souvent par le biais de l’asymétrie et de la vulnérabilité des civils, ce changement revêt une importance considérable.
Le danger ne se limite pas aux frappes militaires directes. Les analystes ont également mis en garde contre les actes de sabotage, les cyberattaques et la contamination des installations de gestion de l’eau. Le risque est évident : les réseaux d’approvisionnement en eau fonctionnent en réseau, et non en tant structures isolées. Il suffit de priver ces réseaux d’électricité, de carburant, de voies d’accès, de moyens de communication ou des produits chimiques nécessaires à leur fonctionnement pour que l’eau potable disparaisse, sans devoir nécessairement bombarder directement une station de traitement.
Dès lors, la situation se détériore rapidement. Le pompage s’interrompt. La chloration devient irrégulière. Le traitement des eaux usées se dégrade. Les hôpitaux ne disposent plus d’eau stérile fiable. Les gens commencent à stocker de l’eau insalubre de manière imprudente. Les rumeurs prennent le pas sur les faits. Les achats dus à la panique commencent. Les plus démunis souffrent les premiers et le plus durement.
Pendant des décennies, le golfe Persique a vécu dans l’illusion que la technologie permettait de résoudre le problème des ressources naturelles limitées. La richesse en hydrocarbures a permis de transformer l’eau de mer en eau potable et de construire des villes modernes dans l’une des régions les plus arides de la planète. Mais le dessalement a toujours été coûteux. Depuis des années, les usines rejettent dans les eaux du golfe une eau chaude saumâtre et hypersaline, ainsi que des résidus chimiques issus du processus de traitement, exerçant ainsi une pression supplémentaire sur des écosystèmes côtiers et marins déjà mis à rude épreuve.
En temps de paix, il s’agissait d’un problème écologique. En temps de guerre, cela pourrait évoluer vers quelque chose de bien pire. Des frappes visant les installations de dessalement, les réseaux de ravitaillement en carburant, les usines pétrochimiques ou les sites nucléaires pourraient aggraver la pollution et la contamination d’un milieu marin déjà vulnérable, faisant du golfe non seulement un champ de bataille, mais aussi un système de survie gravement endommagé.
La vulnérabilité de l’Iran est d’autant plus grave que le pays est entré dans cette guerre avec un réseau d’approvisionnement en eau déjà soumis à de fortes tensions. La crise n’a pas commencé avec la première frappe de missile. Le pays tendait déjà vers une défaillance systémique. Des analyses antérieures avaient déjà averti que des décennies de construction de barrages, de dérivations fluviales, de surexploitation des nappes phréatiques, d’expansion industrielle dictée par des considérations politiques et de corruption avaient transformé la mauvaise gestion de l’eau en une menace pour la sécurité nationale.
Des manifestations avaient déjà eu lieu dans des provinces telles que le Khuzestan et le Chaharmahal-et-Bakhtiari, où les pénuries d’eau et les politiques controversées de transfert avaient déjà exacerbé le mécontentement de la population. La crise avait également touché Téhéran, où les puits s’asséchaient, les réservoirs se vidaient et les robinets de certains quartiers de la capitale ne coulaient plus, tandis que les autorités mettaient en garde contre un éventuel « Jour zéro », date à laquelle l’offre ne pourrait plus répondre à la demande. La guerre frappe un système d’approvisionnement en eau déjà fragile en Iran, système qui ne peut survivre ni à une attaque directe ni à une contamination industrielle.
Si des raffineries, des usines pétrochimiques ou des infrastructures énergétiques majeures sont touchées, le danger ne se limite pas à des pénuries d’énergie ou à des coupures de courant. Les produits pétroliers, les produits chimiques toxiques et les eaux de ruissellement issues des systèmes d’extinction d’incendie peuvent contaminer les sols, les eaux de surface et les nappes phréatiques, aggravant ainsi la pénurie d’eau par une pollution. Dans un pays déjà confronté à l’épuisement des nappes phréatiques et à une gouvernance environnementale défaillante, ces effets peuvent perdurer longtemps après la fin des bombardements.
Lorsque des raffineries, des dépôts de carburant ou des installations de stockage prennent feu ou viennent à rompre, les produits pétroliers, les résidus toxiques et les produits chimiques utilisés pour lutter contre l’incendie peuvent s’infiltrer dans le sol, s’écouler dans les rivières et les canaux, et finir par contaminer les eaux souterraines. Il en résulte non seulement une diminution des ressources en eau, mais aussi une eau plus polluée et plus dangereuse.
Des pluies noires chargées de pétrole sont tombées sur Téhéran ce week-end, suite à des incendies dans les dépôts. Le risque pour la santé publique est devenu encore plus imminent, car la suie, les composés acides et les résidus de pétrole peuvent aggraver l’asthme et d’autres maladies respiratoires, irriter les yeux et la peau, et entraîner des polluants toxiques sur les toits, dans les rues et dans des réserves d’eau déjà fragiles.
C’est ce qui rend l’allégation sur Qeshm si grave, avant même qu’elle n’ait fait l’objet d’une vérification complète. Elle nous montre ce qui est désormais possible dans cette guerre. Dès lors que les infrastructures hydrauliques entrent dans la catégorie des cibles acceptables, le système de survie des civils de la région apparaît comme dangereusement vulnérable. Le droit international humanitaire interdit les attaques contre les biens indispensables à la survie de la population civile, dont les installations et les réserves d’eau potable. Mais le droit n’a de poids que lorsque les belligérants en craignent des conséquences. Dans les guerres prolongées, la retenue a tendance à s’effriter plus rapidement que les principes juridiques.
La perspective de cibles nucléaires soulève d’autres risques. Toute frappe contre des sites liés au nucléaire n’entraîneraient pas nécessairement une catastrophe de l’ampleur de celle de Tchernobyl. En citant des experts et l’Agence internationale de l’énergie atomique, Reuters a rapporté que les attaques contre des installations d’enrichissement et de conversion comme Natanz, Fordow et Ispahan sont plus susceptibles de provoquer des risques chimiques localisés que des retombées radiologiques de grande échelle. Mais ce même article précise clairement qu’une attaque contre le réacteur opérationnel iranien de Bushehr représenterait un danger bien plus grave, notamment une contamination radioactive potentielle des eaux du golfe Persique. Pour les États voisins qui dépendent fortement de l’eau dessalée du golfe, il ne s’agit pas d’une préoccupation technique. C’est une menace directe sur la sûreté humaine.
Même si les scénarios prévoyant la chute de la République islamique devaient finir par se concrétiser, cette guerre rendra le redressement de l’Iran plus difficile. Des décennies de mauvaise gestion de l’eau, de destruction de l’environnement et de délabrement institutionnel ont d’ores et déjà conduit le pays au bord de l’effondrement systémique. La guerre menace désormais d’aggraver ces écueils via la destruction des infrastructures, la pollution industrielle, les perturbations énergétiques et la détérioration de la santé publique.
Même si un changement politique venait à se produire, il n’effacerait pas comme par enchantement ces difficultés. Il en hériterait. Le prochain gouvernement, de quelque nature qu’il soit, devra s’efforcer de remettre sur pied un pays dont les systèmes d’approvisionnement en eau, d’énergie et de protection de l’environnement avaient déjà été gravement mal gérés, puis encore davantage mis à mal par la guerre.
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Nik Kowsar est un journaliste irano-américain primé et un analyste spécialisé dans les questions liées à l’eau. Alireza Nader est un chercheur indépendant spécialiste de l’Iran et du Moyen-Orient.
Source : Foreign Policy, Nik Koswar, 09-03-2026
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