« L’étonnante section consacrée à l’Europe ressemble à un pamphlet d’extrême droite », a déclaré un ancien ambassadeur de France aux États-Unis.
Source : C.J. Polychroniou, Truthout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
La nouvelle Stratégie de sécurité nationale de Donald Trump, qui officialise le virage idéologique pris par la politique étrangère américaine pendant le mandat Trump 2.0, a été saluée par Moscou mais a abasourdi les alliés européens.
Le document stratégique, qui a été publié le 4 décembre 2025, a provoqué une onde de choc politique dans toute l’Europe, en effet les dirigeants européens et les analystes politiques ont bien compris que la conception radicalement nouvelle de la politique étrangère américaine prônée par Trump s’applique désormais à l’Europe et à ses dirigeants, notamment en remodelant le paysage politique européen par un soutien ouvert aux partis d’extrême droite européens.
Brando Benifei, membre du Parlement européen pour l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates et président de la délégation de l’Union européenne (UE) pour les relations avec les États-Unis, a réagi en disant que ce sont les États-Unis, et non l’UE, qui « vont dans une mauvaise direction », tandis que l’analyste politique française Sylvie Matelly qualifie la section sur l’Europe du document stratégique de Trump de « trois pages pleines de vitriol ».
La Stratégie de sécurité nationale de Trump reflète curieusement une image plus jeune du passé impérialiste des États-Unis. En effet, elle est directement issue des poubelles de l’idéologie et de la propagande fascistes. Elle nous présente un fascisme déconstruit, une agression impérialiste et une rage raciste.
La Stratégie de sécurité nationale de Trump sort tout droit des poubelles de l’idéologie et de la propagande fascistes.
Commençons par le début, la Stratégie de sécurité nationale préconise la poursuite de politiques agressives dans l’ensemble de l’hémisphère occidental. Elle reprend la doctrine Monroe et y ajoute un « corollaire Trump ». C’est un appel à un retour à l’âge traditionnel de l’impérialisme, en effet le document indique clairement que l’objectif stratégique est ici de « réaffirmer et d’appliquer la doctrine Monroe pour restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ». L’administration Trump désigne le phénomène migratoire, le trafic de drogue et la Chine comme étant les principales menaces pesant sur l’hémisphère, et estime que le renforcement et l’extension de la présence militaire américaine dans la région sont essentiels pour relever ces défis.
Le document stratégique de Trump poursuit en affirmant que pour réduire toute influence extérieure dans l’hémisphère occidental il est nécessaire de se fixer pour objectifs « Enrôler et Étendre », ce qui implique de rallier les gouvernements et même des partis et mouvements politiques dans la guerre de l’administration Trump contre les migrations de masse (lesquelles Trump présente comme une menace existentielle pour la sécurité des États-Unis) et le trafic de drogue, tout en développant les partenariats entre le gouvernement américain et divers acteurs, et en décourageant quelque pays que ce soit de chercher à collaborer avec d’autres.
Sans surprise, au même titre que son appel à l’impérialisme militaire, la stratégie de Trump défend également l’impérialisme économique. La Stratégie de sécurité nationale précise qu’il faut « une collaboration plus étroite entre le gouvernement américain et le secteur privé américain » et affirme que l’objectif principal des représentants officiels américains dans les pays de l’hémisphère occidental devrait être d’« aider les entreprises américaines à être compétitives et à réussir ».
Au même titre que son appel à l’impérialisme militaire, la stratégie de Trump défend également l’impérialisme économique
Le plan de Trump identifie également l’Indo-Pacifique comme une région d’intérêt vital pour les États-Unis car elle est « la source de près de la moitié du PIB mondial sur la base de la parité du pouvoir d’achat ». En conséquence, sa Stratégie de sécurité nationale affirme que cela fait inévitablement de l’Indo-Pacifique un lieu de conflits économiques et géopolitiques majeurs. Le document affirme toutefois que les États-Unis peuvent être compétitifs dans la région indo-pacifique, et qu’ils le sont déjà, puisqu’ils possèdent « l’économie et l’armée les plus puissantes du monde ». Cependant il juge nécessaire de « rééquilibrer les relations économiques de l’Amérique avec la Chine » en faisant en sorte que les alliés et les adversaires s’alignent sur les intérêts américains. En d’autres termes, les pays de la région indo-pacifique doivent être contraints, d’une manière ou d’une autre, à s’aligner sur les intérêts géopolitiques et géoéconomiques des États-Unis. Après tout, l’ « Amérique d’abord » est la vision qui sous-tend le plan de Trump, et la stratégie indo-pacifique tourne presque exclusivement autour de la Chine. Il n’y a aucune référence aux Philippines, tandis que le Japon, la Corée du Sud et même l’Inde ne suscitent que bien peu d’intérêt.
Alors que la Stratégie de sécurité nationale minimise les différences idéologiques entre l’administration Trump et la Chine, elle fait exactement le contraire quand il s’agit des alliés européens des États-Unis, elle fustige les dirigeants européens pour leur prétendue réticence à protéger leurs identités nationales mais aussi pour leurs « attentes irréalistes » quant à une solution à la guerre en Ukraine. Après avoir souligné le déclin économique de l’Europe, lequel serait dû aux réglementations, la Stratégie s’en prend aux gouvernements européens qu’il juge faibles et inefficaces, accusant leurs dirigeants de pousser le continent européen vers un « effacement civilisationnel » en raison de l’immigration de masse.
Il est assez amusant de constater que, compte tenu de l’autoritarisme brutal de l’administration Trump et de son flirt ouvert avec le fascisme, son document stratégique accuse également l’Union européenne de « saper les libertés politiques » et de s’engager dans « la censure de la liberté d’expression et la suppression de l’opposition politique ». Certes cette affirmation est exacte, mais pas pour ces raisons.
Partout en Europe, les gouvernements ont réprimé les manifestations et fait taire la résistance populaire. Mais le problème, c’est que l’administration Trump veut en réalité détruire la démocratie libérale, et non l’étendre, et qu’elle n’attend qu’une chose, c’est que des partis d’extrême droite arrivent au pouvoir dans toute l’Europe afin de mettre en oeuvre ses politiques d’immigration et promouvoir la suprématie blanche.
Le président Trump n’a pas caché ses affinités avec le dirigeant autocrate hongrois Viktor Orbán, lequel est hostile à l’immigration et aux droits des personnes LGBTQ et qui est le promoteur d’une vision clairement blanche et chrétienne pour la Hongrie tout comme pour l’Europe.
Le rapprochement entre la stratégie de sécurité nationale de Trump et l’extrême droite européenne est trop évident pour ne pas être souligné. En effet, comme l’a fait remarquer Gérard Araud, ancien ambassadeur français aux États-Unis, sur X : « La partie consacrée à l’Europe, particulièrement incroyable, est un véritable pamphlet d’extrême droite. »
Mais il y a pire. Le plan stratégique de Trump non seulement constitue une attaque directe contre l’Europe et ses institutions, ce qui a sans aucun doute ravi Vladimir Poutine, mais il préconise également une ingérence directe dans les affaires politiques européennes. Tout en qualifiant l’Europe de faible et en déclin, et en critiquant les gouvernements européens pour leur soutien continu dans la guerre en Ukraine, la nouvelle doctrine de sécurité reconnaît que le continent continue d’être stratégiquement, économiquement et culturellement vital pour les États-Unis. À ce titre, elle affirme que les États-Unis ne peuvent « pas se permettre de faire une croix sur l’Europe », mais qu’ils « doivent aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle ».
Naturellement, compte tenu de la soumission traditionnelle de l’Europe à Washington, la réaction de la plupart des dirigeants politiques actuels du continent a été de minimiser la nouvelle doctrine de sécurité de l’administration Trump.
Quelques dirigeants européens, comme le président du Conseil européen António Costa, ont toutefois réagi avec consternation et ont mis en garde contre toute ingérence dans les affaires de l’Europe. Nicolai von Ondarza, directeur de la division de recherche UE/Europe à l’Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité, est allé encore plus loin en déclarant que la nouvelle doctrine de sécurité des États-Unis représente non seulement « un changement fondamental dans les relations transatlantiques », mais qu’elle « ouvre la voie à un soutien des États-Unis pour un changement de régime » en Europe.
La stratégie de sécurité nationale de Trump est remplie à ras bords d’objectifs impérialistes et dans le même temps envisage la création d’un monde autoritaire et néofasciste.
En ce qui concerne le Moyen-Orient, cependant, non seulement il n’y a pas la moindre allusion à un changement de régime, mais la Stratégie de sécurité nationale de Trump appelle au contraire au respect des traditions et des « formes historiques de gouvernement » des États du Golfe. Le document affirme également que l’époque où le Moyen-Orient était au centre de la politique étrangère des États-Unis est révolue et laisse entendre que l’administration Trump a soit résolu tous les conflits majeurs dans la région, soit diminué leur intensité, et cela comprend aussi la situation à Gaza. Aussi surréaliste que cela puisse être à la lumière de l’occupation israélienne et de la violence brutale qui se poursuivent à Gaza, le document stratégique de Trump affirme que le cessez-le-feu représente « un progrès vers une paix plus permanente ».
La politique étrangère de Donald Trump a été décrite par certains analystes classiques comme représentant la fin de la « Pax Americana », l’ordre mondial construit par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale et l’ère de paix relative qui s’en est suivie sous la domination économique et militaire des États-Unis. Mais en réalité, le message sous-jacent de la nouvelle doctrine américaine en matière de sécurité est que l’administration Trump entend maintenir le capitalisme américain aux commandes de la scène mondiale et qu’elle s’appuiera non seulement sur la diplomatie, mais aussi sur la puissance militaire pour atteindre cet objectif. De plus, elle s’immiscera dans les affaires politiques des pays européens afin d’imposer sur le sol européen l’objectif trumpiste de « restaurer la confiance civilisationnelle de l’Europe et l’identité occidentale ».
La stratégie de sécurité nationale de Trump est remplie à ras bords d’objectifs impérialistes et dans le même temps envisage la création d’un monde autoritaire et néofasciste.. Appelons ça Pax Americana avec une touche MAGA.
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C.J. Polychroniou est politologue/économiste politique, auteur et journaliste. Il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses recherches portent principalement sur la politique américaine et l’économie politique des États-Unis, l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique et l’économie de l’environnement, ainsi que sur la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il est chroniqueur au Global Policy Journal et contribue régulièrement à Truthout. Il a publié de nombreux ouvrages, dont Marxist Perspectives on Imperialism : A Theoretical Analysis ; Perspectives and Issues in International Political Economy (ed.) ; et Socialism : Crisis and Renewal (éd.). Il a écrit plus de 1 000 articles parus dans nombre de revues, magazines, journaux et sites web d’information populaires. Plusieurs de ses publications ont été traduites dans une multitude de langues, dont l’allemand, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le croate, le français, le grec, l’italien, le japonais, le néerlandais, le portugais, le russe et le turc. Ses derniers ouvrages sont Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs, 2020) ; The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change (une anthologie d’entretiens avec Noam Chomsky, 2021) ; Economics and the Left : Interviews with Progressive Economists (2021) ; Illegitimate Authority : Facing the Challenges of Our Time (anthologie d’entretiens avec Noam Chomsky, 2023) ; et A Livable Future Is Possible : Confronting the Threats to Our Survival (une anthologie d’entretiens avec Noam Chomsky, 2024).
Source : C.J. Polychroniou, Truthout, 11-12-2025
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