Fin de la série sur Obama à l’ONU…

Garry Leech est un journaliste indépendant et l’auteur de nombreux livres dont : Capitalism : A Structural Genocide (Zed Books, 2012) ; Beyond Bogota : Diary of a Drug War Journalist in Colombia (Beacon Press, 2009) ; et Crude Interventions : The United States Oil and the New World Disorder (Zed Books, 2006). Il est également conférencier au Département de Sciences Politiques à l’Université de Cape Breton au Canada.

Cette semaine le président américain Barack Obama s’est adressé à l’Assemblée générale des Nations Unies et l’ironie involontaire de son discours aurait été drôle, si elle n’avait été si cruelle – et dangereuse. Obama devait aborder divers sujets d’importance mondiale, de l’épidémie Ebola à l’Ukraine, à l’État islamique (autrefois dénommé EIIL). Quelle était donc cette ironie involontaire si présente dans son discours ?

Eh bien, je vous en livre ici quelques pépites choisies :

« Nous voyons l’avenir non pas comme quelque chose qui nous échappe, mais comme quelque chose que nous pouvons façonner pour le meilleur par l’effort concerté et collectif. »

Obama a négligé de considérer que la raison pour laquelle l’avenir semble hors de contrôle tient précisément aux interventions des États-Unis dans des territoires éloignés tels que l’Irak ou l’Ukraine. L’action illégale et unilatérale — plutôt qu’un effort collectif légal sous l’égide des Nations Unies — visant à conquérir et occuper l’Irak est à l’origine de la nouvelle intervention américaine dans ce pays et en Syrie.

« Les actions de la Russie en Ukraine ont défié cet ordre de l’après-guerre. Voici les faits. Après la mobilisation du peuple d’Ukraine par des manifestations populaires et un appel aux réformes, leur président corrompu s’est enfui. Contre la volonté du gouvernement de Kiev, la Crimée fut annexée. »

C’est là une déformation choquante des « faits », mais qui est crédible pour beaucoup d’Américains, car c’est le récit dont l’industrie des médias nous a régulièrement gavés.

Après que nos leaders politiques et les médias grand public nous aient dit, à l’époque, que le mouvement Euromaïdan constituait un soulèvement populaire, les événements ultérieurs nous ont mis à nu ce mensonge. Le mouvement Euromaïdan ne représentait qu’une fraction de la population ukrainienne alliée aux intérêts américains et européens. Plus encore, ce mouvement était soutenu par Washington bien avant que les manifestations ne commencent, et ce, afin de déstabiliser le pays et de renverser le président démocratiquement élu, parce qu’il était plus proche de la Russie que de l’Europe occidentale. Si la Russie est indiscutablement mêlée aux affaires ukrainiennes, c’est tout de même un voisin qui a noué des liens intimes, voire ethniques, avec de nombreux Ukrainiens. Imaginons la réponse des États-Unis si la Russie intervenait politiquement au Canada pour mettre en place un gouvernement anti-américain.

Et la Crimée n’a pas été « annexée », le peuple de Crimée a voté la sécession lors d’un référendum. Le fait que le nouveau gouvernement d’Ukraine, illégal et non-élu ait déclaré que la sécession de la Crimée violait la Constitution ukrainienne devenait véritablement ironique, puisque ce même gouvernement vint au pouvoir par le renversement anticonstitutionnel du président démocratiquement élu. Considérant le nombre d’habitants en Crimée qui ont voté pour la sécession et le grand nombre d’habitants de l’Est de l’Ukraine qui se battent pour la sécession plutôt que de vivre sous un nouveau gouvernement soutenu par les USA et l’UE, il est clair que le mouvement Euromaïdan ne parlait pas au nom de tous les Ukrainiens

« C’est une vision du monde où la force dicte le droit – un monde dans lequel les frontières d’une nation peuvent être redessinées par une autre et où des gens civilisés ne sont pas autorisés à récupérer les restes de leurs proches parce que la vérité pourrait être révélée. L’Amérique défend autre chose. Nous croyons que le droit fait la force – que les nations les plus importantes ne devraient pas pouvoir tyranniser les plus petites et que les gens devraient pouvoir choisir leur propre avenir. »

Par où commencer avec celle-là ? Sans aucun doute l’exemple le plus frappant de frontières d’une nation redessinées par d’autres au cours du dernier demi-siècle n’est pas l’EIIL en Irak et en Syrie, mais bien celui d’Israël en Palestine. Après la Seconde Guerre Mondiale, les Palestiniens vivaient sur 94 % du territoire connu sous le nom de Palestine. Aujourd’hui, ils n’occupent que 15 % du territoire et plus de 5 millions d’entre eux vivent dans des camps de réfugiés dans des pays voisins. Cependant, Israël poursuit l’occupation militaire de la rive ouest du Jourdain et l’installation de colons juifs dans les territoires occupés en violation du droit international. Le principal soutien politique, militaire et économique d’Israël, ce sont les États-Unis.

L’affirmation d’Obama selon laquelle « les grandes nations ne devraient pas pouvoir tyranniser les plus petites » est en totale contradiction avec la politique étrangère des USA, en faits et en actes, au cours de ces dernières décennies. Depuis 1980, les États-Unis sont intervenus militairement 37 fois dans 27 pays. En cinq ans, le président Obama a lui-même ordonné des attaques américaines contre sept nations (l’Irak, l’Afghanistan, le Pakistan, la Somalie, le Yémen, la Libye et maintenant la Syrie). Parmi les pays bombardés ou envahis pendant cette période, le Panama, Haïti ou la Grenade égalent difficilement les États-Unis, que ce soit par leur taille géographique ou leur puissance militaire. En fait, depuis ces cinquante dernières années, aucun pays n’arrive à la cheville des USA en matière d’ « intimidation de plus petites nations ».

« L’Irak est à nouveau au bord du gouffre. Le conflit a créé un terreau fertile pour le recrutement de terroristes qui exporteront inévitablement cette violence. »

Obama était proche de la vérité avec cette affirmation, mais il a complètement passé sous silence l’aspect le plus crucial des circonstances qui ont plongé l’Irak dans l’abîme, à savoir l’invasion et l’occupation américaine. L’abîme auquel se réfère Obama a été la période pendant laquelle l’insurrection irakienne combattait l’occupation militaire illégale de leur pays par les États-Unis. Ce fut l’invasion et l’occupation de l’Irak par les États-Unis, en violation du droit international, qui ont ouvert la porte du pays à Al-Qaïda et finalement, donné aussi naissance à l’EIIL. Ce sont les actions impérialistes des États-Unis à l’encontre d’une nation qui ne présentait aucune menace pour eux qui ont créé un « terreau fertile pour le recrutement de terroristes ». Ne l’oublions pas, il n’y avait aucun groupe extrémiste islamiste en Irak avant l’invasion américaine.

« Les pays du monde arabo-musulman doivent se concentrer sur le potentiel extraordinaire de leur population – en particulier les jeunes. »

Cette déclaration est moins ironique qu’incroyablement arrogante. Cette même arrogance impérialiste qui alimente les interventions militaires de Washington au Moyen-Orient et partout dans le monde permet aussi à Obama de croire qu’il peut dire au monde arabe et musulman ce sur quoi il « doit » se concentrer.

« Aucun pouvoir extérieur ne peut engendrer une transformation des cœurs et des esprits. Mais l’Amérique sera un partenaire constructif et respectueux. »

Je ne suis pas certain que les milliers de familles dont les proches ont été réduits en miettes par des bombes américaines en Irak, en Afghanistan, au Pakistan, en Somalie, au Yémen, en Libye et en Syrie voient les États-Unis comme un « partenaire respectueux et constructif » dans la lutte contre l’extrémisme. Et, en fait, les États-Unis ont amené une « transformation des cœurs et des esprits » au Moyen-Orient ; leur agression militaire dans la région et leur soutien inconditionnel à Israël ont radicalisé un nombre significatif de musulmans. La veille du discours d’Obama aux Nations Unies, les premières attaques aériennes des États-Unis contre la Syrie ont tué 31 civils. La tuerie incessante, de cette manière, de civils va probablement radicaliser un nombre croissant de Syriens. En bref, ces mêmes tactiques qui ont engendré l’extrémisme ne vont pas éliminer l’extrémisme ; elles ne vont faire que l’encourager.

« Les États-Unis ne renonceront jamais à défendre leurs intérêts. »

Peut-être l’affirmation la plus vraie qu’ait exprimé Obama dans son discours. Après tout, l’intervention militaire américaine au Moyen-Orient est principalement motivée par les intérêts américains plutôt que par la promotion de la démocratie et des droits de l’homme. Après tout, si la politique étrangère américaine avait été vraiment motivée par ces derniers, alors Washington aurait depuis longtemps renversé la dictature impitoyable qui gouverne chez son proche allié l’Arabie Saoudite aussi bien que chez ses autres amis aux gouvernements autoritaires. Oh, à propos, le gouvernement Saoudien a fait décapiter huit citoyens le mois dernier.

Source : Garry Leech Counterpunch, 26/09/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

6 réponses à L’Homme qui n’avait pas d’ironie – Obama réécrit l’Histoire à l’ONU, par Gary Leech

  1. ioniosis Le 04 octobre 2014 à 07h12
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    voilà une lecture entre les lignes du discours d’obama des plus réalistes ,

    un réalisme accablant pour les néocons.


  2. krys85 Le 04 octobre 2014 à 11h08
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    Obama a fait fort même Bush devient de plus en plus un enfant de cœur devant lui et ce qui est plus étonnant c’est la capacité d’amnésie des dirigeants US


  3. reneegate Le 04 octobre 2014 à 12h10
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    “que les nations les plus importantes ne devraient pas pouvoir tyranniser les plus petites” que n’a t il pas écouté le discours de Cristina Kirchner qui réclame 1 pays = 1 voix à l’ONU et la supression du conseil de sécurité des 5. Quant au droit qui prime sur la force pourquoi a t il utilisé son véto lorsque la Russie condamnait l’attaque de son ambassade en Ukraine?
    Tant de mauvaise foi nous informe tout de même sur le fait qu’Obama a la preuve que le MH17 n’a pas été descendu par les Novorussiens, ni par les russes puisqu’il ne l’affirme pas. Nous allons parler l’Obama couramment désormais.


  4. Alae Le 04 octobre 2014 à 13h05
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    Ce dérapage idéologique américain devient affreux. Ils n’ont plus aucun scrupule à aligner des mensonges flagrants, ou le moindre doute sur le fait qu’ils peuvent tranquillement prendre les gens du monde entier pour des tanches. Ou, en pire, lancer des guerres illégales en toute impunité.
    Aucune instance internationale ne semble plus à même de leur offrir la moindre résistance. C’est quand même incroyable que ces types piétinent le droit international et qu’un Ban Ki Moon ne réplique qu’à base de sourires et de courbettes !
    Et pour les pays qu’ils ne peuvent pas attaquer de front, on voit bien, à la lecture des articles en cours de traduction sur Honk Kong, qu’ils agissent à la façon des xylophages, en rongeant les pays de l’intérieur.

    Si les Russes et les Chinois finissent par ressortir les verrous anti-libéraux de l’époque communiste, il ne faudra pas s’étonner, et face à tant d’arrogance, je serais la dernière à leur jeter la pierre. Aux grands maux, les grands remèdes…


    • Van Le 04 octobre 2014 à 19h44
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      “ Si les Russes et les Chinois finissent par ressortir les verrous anti-libéraux de l’époque communiste, il ne faudra pas s’étonner, et face à tant d’arrogance, je serais la dernière à leur jeter la pierre. Aux grands maux, les grands remèdes… ”

      ca se voit que tu es un bon disciple de Paul Craig Roberts , mais pour revenir a ta phrase les russes et les chinois ne se feront pas avoir deux fois de suite , les guerres économique seront avec les outils de l’époque , les russe et les chinois ne laisseront pas ce monopole au usa cette fois , même si sa chagrine Paul Craig Roberts .

      Ps : ton indignation sur idéologie américaine était magnifique J’ai presque versé une larme .


  5. Van Le 04 octobre 2014 à 17h50
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    très beau article plein de vérités et des rappel chronologique important , il a bien décortiquer et dévoiler le discours trempeur d’Obama .
    meilleur analyse que j’ai vu sur le sujet , merci Olivier Berruyer .


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