Les frappes contre l’Iran vont convaincre Pékin de redoubler d’efforts en matière de développement militaire.
Source : Foreign Policy, Deng Yuwen
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Par Deng Yuwen, écrivain et universitaire chinois.
L’Iran plie sous le poids de l’offensive américaine, mais la Chine en subit également les conséquences. Du point de vue de Pékin, Washington pourrait bien démontrer bien plus que sa simple capacité à mener une guerre régionale. Si une grande puissance est capable d’utiliser la force militaire et des leviers politiques pour remodeler un régime adverse dans une région clé, tout en maîtrisant les risques, les implications vont bien au-delà de l’Iran lui-même – et pourraient bien nuire à la crédibilité de la Chine en tant que puissance montante.
D’un point de vue moins superficiel, la crise iranienne vient renforcer certains enseignements que Pékin a tirés de plusieurs événements récents, parmi lesquels la situation au Venezuela et la prise de contrôle autoritaire de ports gérés par des entreprises chinoises au Panama. La puissance économique seule ne suffit pas, elle doit s’accompagner d’une puissance militaire crédible. Ce n’est que lorsque les capacités militaires des grandes puissances atteindront un niveau quasi égalitaire qu’il deviendra plus difficile pour Washington d’imposer des sanctions ou d’exercer une pression coercitive sans se soucier des conséquences. Cette prise de conscience renforcera probablement la détermination de Pékin à renforcer son armée, en particulier en matière de capacité de dissuasion et de frappe à longue portée.
On présente souvent l’Iran comme un allié de la Chine. En réalité, leurs relations ne sont pas aussi étroites que le supposent parfois les observateurs extérieurs. L’Iran n’en reste pas moins un pilier important de la stratégie chinoise au Moyen-Orient. Si les États-Unis parviennent à démanteler ce pilier dans une région étroitement liée à l’approvisionnement énergétique et à l’influence diplomatique de la Chine, et ce à un coût relativement faible, les répercussions ne se limiteront pas aux intérêts immédiats de la Chine dans la région.
Mais surtout, cela inciterait les pays, en particulier ceux du Sud qui sont mécontents de la domination américaine, à se demander si le rapprochement avec la Chine offre une quelconque garantie de sécurité significative. C’est pourquoi la crise iranienne touche un point sensible à Pékin. La vive réaction de la Chine, qui s’est traduite par les critiques cinglantes du ministre des Affaires étrangères Wang Yi à l’égard de Washington, doit être entendue moins comme une indignation idéologique que comme une prise de conscience, par mesure de défense, des réalités liées à la rivalité entre grandes puissances.
L’influence de la Chine à l’étranger repose aujourd’hui principalement sur sa présence économique et une coopération politique plutôt que sur des alliances militaires. Cette influence peut s’étendre en période de paix relative, mais dans un contexte de rivalité entre grandes puissances, elle révèle une faiblesse majeure : lorsque Washington utilise le hard power (la force), la Chine est rarement en mesure d’offrir un soutien sécuritaire comparable. Les États-Unis ont la capacité de remodeler les régimes dans des régions stratégiquement importantes, ce que la Chine n’est actuellement pas en mesure d’empêcher.
Il est peu probable que Pékin reste totalement passive face à une guerre contre l’Iran. Cependant, l’approche de la Chine, contrainte par ses propres limites et par l’image diplomatique qu’elle s’est forgée, ne ressemblera pas à celle d’une alliance militaire se précipitant pour défendre un partenaire. Elle suivra plutôt une logique pragmatique : la Chine ne mènera pas la guerre de l’Iran, mais elle s’efforcera d’alourdir encore davantage la facture financière pour les États-Unis dans leurs efforts visant à remodeler l’Iran.
La véritable ligne rouge pour Pékin n’est pas de savoir si le régime iranien finira par survivre, ce que la Chine n’a sans doute guère le pouvoir d’empêcher, mais si l’Iran sera rapidement et sans heurts intégré dans un ordre régional dominé par les États-Unis. À l’heure actuelle, cette perspective semble peu probable, mais si cela devait se produire, cela serait stratégiquement plus préjudiciable à la Chine que la chute de n’importe quel gouvernement pris isolément.
Concrètement, la réponse de Pékin devrait prendre la forme d’une intervention à plusieurs niveaux et modulable. Tout d’abord, la Chine pourrait continuer à acheter de l’énergie à l’Iran et proposer d’autres modalités de paiement afin de lui laisser une marge de manœuvre économique, évitant ainsi à Téhéran d’être économiquement asphyxié à court terme.
La Chine continuera de contester ce discours sur les scènes diplomatique et multilatérale, en présentant l’opération américaine comme une violation de souveraineté et un acte déstabilisateur dans la région, affaiblissant ainsi sa légitimité internationale. Elle pourrait aussi fournir certaines formes de « biens publics de sécurité » : opérations d’escorte maritime, aide à l’évacuation ou mesures plus larges visant à protéger les voies maritimes, démontrant ainsi qu’elle maintient une présence dans la région et qu’elle n’est pas seulement un acteur économique.
Enfin, Pékin pourrait exercer des pressions dans d’autres domaines politiques et d’autres régions, contraignant Washington à payer un prix stratégique plus élevé pour ses opérations au Moyen-Orient. Si la guerre s’éternise et s’enlise, on ne peut pas totalement exclure que la Chine puisse, par l’intermédiaire de tiers, fournir à l’Iran certaines formes de soutien concret, notamment des équipements plus avancés liés aux missiles ou à la défense aérienne. Leur objectif ne serait pas de garantir la survie du régime iranien, mais de ralentir et de compliquer la tentative de Washington de refaçonner l’ordre régional, préservant ainsi l’élasticité du réseau de partenariats plus large de la Chine.
Les tensions structurelles mises en évidence par la crise iranienne ne manqueront pas de se répercuter sur les relations entre les États-Unis et la Chine dans leur ensemble, et elles pourraient modifier la teneur de la visite prévue du président américain Donald Trump en Chine à la fin du mois de mars. Bien que le gouvernement chinois n’ait pas officiellement confirmé cette visite, s’il n’y avait pas eu la guerre actuelle, il ne faisait guère de doute que cela se serait déroulé comme prévu.
Il se peut que Pékin consente encore à cette visite, mais il cherchera probablement à limiter l’impact politique positif qui pourrait en découler. Une rencontre qui aurait pu se concentrer sur les frictions commerciales et les négociations transactionnelles sera finalement éclipsée par des préoccupations sécuritaires et les tensions régionales. L’ordre du jour pourrait passer d’un sommet de négociation à une forme de dialogue de gestion de crise. Les dispositions protocolaires, l’image publique et toute déclaration commune seront probablement soumises à une grande retenue afin de ne pas fournir à Trump l’occasion de se vanter d’un accord triomphal avec la Chine.
Pour Pékin, faire des concessions économiques ou politiques majeures au profit de Washington alors que les deux parties sont engagées dans une rivalité stratégique au sujet de l’Iran compromettrait à la fois son message interne et sa diplomatie envers les pays du Sud. Par conséquent, l’approche la plus plausible pour la Chine consiste à maintenir le contact tout en tempérant les attentes. Il s’agira d’une rencontre visant à gérer les tensions plutôt que d’une avancée majeure destinée à célébrer la coopération.
La Chine fait depuis longtemps l’objet de sanctions américaines, en partie en raison d’une asymétrie des coûts : le fardeau économique des sanctions peut être réparti à l’échelle mondiale, tandis que le coût des représailles pèse souvent plus lourdement sur la Chine elle-même. Si la Chine venait à acquérir une influence mondiale et des capacités de représailles dans tous les domaines comparables à celles des États-Unis, ce rapport de coûts s’en trouverait modifié. Washington aurait alors plus de mal à considérer les sanctions comme un instrument peu coûteux pouvant être intensifié à volonté.
Les sanctions ne disparaîtraient pas, mais leur ampleur serait limitée par la dissuasion. Les États-Unis devraient les appliquer de manière plus sélective, par paliers, et en prévoyant des voies de sortie plus clairement indiquées. La même logique s’applique aux efforts déployés par la Chine pour protéger son réseau de partenaires : privée de hard power dissuasif, il lui sera difficile d’empêcher une puissance extérieure de remodeler ses propres partenaires à moindre coût. A défaut de capacité de représailles transfrontalières, il est difficile de modifier le calcul stratégique qui sous-tend toute intervention. Le renforcement de la puissance militaire et le développement d’une résilience face aux sanctions deviennent donc, pour Pékin, non seulement des questions de défense, mais aussi des enjeux de crédibilité.
En fin de compte, la crise iranienne met en lumière un paradoxe plus profond lié à l’ascension de la Chine. Plus ses intérêts à l’étranger s’étendent, plus ceux-ci sont exposés aux pressions dans un monde marqué par la rivalité entre grandes puissances. Les protéger exige non seulement des capacités économiques, mais aussi un hard power crédible et une résilience institutionnelle. Les ajustements à long terme de Pékin se précisent : renforcer sa présence en haute mer et sa présence militaire à longue portée afin d’assurer un approvisionnement sécurisé et durable dans des régions clés ; mettre en place des mécanismes financiers et logistiques alternatifs pour réduire la vulnérabilité aux sanctions ; et développer des capacités de dissuasion dans tous les domaines afin de rendre plus coûteuses les tentatives visant à remettre en cause les partenariats de la Chine.
La Chine n’a pas besoin de mener des guerres au nom de ses partenaires. En revanche, elle doit convaincre le reste du monde que le fait de coopérer avec elle ne place pas les pays dans un vide sécuritaire. Si Washington tente de démanteler les soutiens extérieurs de la Chine, cela lui coûtera cher sur le plan stratégique. Ce n’est que lorsque cette perspective deviendra crédible que les intérêts de la Chine à l’étranger et son réseau de partenariats connaîtront une véritable stabilité. À l’ère où les grandes puissances se livrent à nouveau à une rivalité acharnée, les intérêts à l’étranger et la crédibilité des partenariats ne peuvent reposer uniquement sur une présence économique ou des déclarations politiques. Ils doivent en fin de compte être soutenus par des capacités que les autres considèrent comme pouvant être mobilisées.
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Deng Yuwen est un écrivain et universitaire chinois.
Source : Foreign Policy, Deng Yuwen, 09-03-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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