Des milliers de personnes auraient été tuées en Iran alors que les autorités répriment les manifestations contre l’inflation et la gestion de la crise économique par le gouvernement, et des milliers d’autres ont été arrêtées dans un contexte de black-out des communications à l’échelle nationale. Les manifestations ont commencé fin décembre et se sont rapidement étendues à tout le pays, constituant le plus grand défi interne auquel le gouvernement iranien ait été confronté depuis des années. Dans le même temps, le président américain Donald Trump a menacé à plusieurs reprises d’attaquer l’Iran pour soutenir les manifestants.
Source : Truthout, Amy Goodman, Democracy Now !
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
« De nombreux militants civils et politiques en Iran ont mis en garde contre toute forme d’intervention étrangère, car cela ne ferait qu’accroître la répression à l’intérieur du pays », explique Narges Bajoghli, professeur associé d’études sur le Moyen-Orient à l’université Johns Hopkins.
Nous nous entretenons également avec le dissident iranien Hamidreza Mohammadi, frère de la lauréate du prix Nobel emprisonnée Narges Mohammadi. Depuis Oslo, il explique qu’il n’a pas réussi à joindre sa famille en Iran depuis le début des manifestations. « En coupant Internet et les communications téléphoniques, le régime a pu tuer beaucoup de gens », déclare Mohammadi. « Les Iraniens veulent simplement un système différent, ils ne veulent pas être asservis par ce régime pour servir ses objectifs idéologiques. »
Transcription
Amy Goodman : Nous sommes maintenant rejoints par deux invités. Hamidreza Mohammadi est le plus jeune frère de la lauréate du prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi, qui a été à nouveau arrêtée en Iran le mois dernier. Il travaille en étroite collaboration avec la Fondation Narges. Il nous rejoint depuis Oslo, en Norvège. Et à Washington DC, nous sommes en compagnie de Narges Bajoghli, professeure agrégée d’anthropologie et d’études sur le Moyen-Orient à l’université Johns Hopkins. Elle est co-auteure de How Sanctions Work: Iran and the Impact of Economic Warfare [Comment fonctionnent les sanctions : l’Iran et l’impact de la guerre économique, NdT] et auteure de Iran Reframed: Anxieties of Power in the Islamic Republic [L’Iran repensé : les angoisses du pouvoir dans la République islamique].
Je voudrais commencer par Hamidreza Mohammadi, le frère de la lauréate du prix Nobel de la Paix qui est en prison. Pouvez-vous nous décrire ce qui se passe sur le terrain ?
Hamidreza Mohammadi : Bonjour. Comme vous le savez, il y a un black-out total, un black-out de l’information, en Iran, donc nous n’avons pas beaucoup d’informations. Mais grâce à Starlink, certaines personnes ont pu publier des vidéos des manifestations et, malheureusement, des vidéos montrant de nombreux corps empilés les uns sur les autres dans les hôpitaux ou dans les morgues. C’est donc ce à quoi on pouvait s’attendre.
Le dirigeant suprême de l’Iran a prononcé deux discours menaçants à l’encontre des manifestants, laissant clairement entendre que c’était carte blanche pour tuer autant de personnes que possible afin d’effrayer la population. Et c’est ce qui s’est passé. Nous ne savons pas exactement combien de personnes ont été tuées lors des manifestations, mais les vidéos montrent que ce nombre est très élevé. Il est très inquiétant de constater que, en l’absence d’Internet et de communications téléphoniques, le régime a pu tuer beaucoup de gens pour réprimer la manifestation.
Amy Goodman : Nous voyons ces images horribles de sacs mortuaires à l’extérieur des hôpitaux. On estime qu’il y en a des centaines. On estime le nombre à 500, 10 000 personnes ont été arrêtées. Je me demande si, par hasard, vous avez eu des nouvelles de votre sœur, Narges Mohammadi, qui a été emprisonnée à nouveau. Elle avait été libérée pour raisons de santé, puis elle a pris la parole lors des funérailles d’un homme qui était mort en prison, et maintenant elle a été emprisonnée à nouveau. Où est-elle, Hamidreza ? Le savez-vous ?
Hamidreza Mohammadi : Même avant les manifestations, nous n’avions aucune information sur Narges et son état de santé. Mon frère a essayé de lui rendre visite, mais cela lui a été refusé. Après les manifestations et la coupure totale d’Internet et des communications téléphoniques, je n’ai même pas pu appeler ma famille en Iran, donc je ne pense pas qu’ils vont donner des informations sur les personnes qui ont été arrêtées ce jour-là. Je connais certains membres de la famille qui sont désespérés de savoir comment ils sont détenus, comment ils vont, comment est leur état de santé. Mais on nous a refusé toute information. Et maintenant, pendant les manifestations, nous n’avons même plus aucun moyen de contacter les membres de notre famille.
Amy Goodman : Professeur Narges Bajoghli, vous nous parlez depuis Washington DC, où le président Trump a proféré plusieurs menaces, envisageant une série d’options militaires potentielles en Iran. Trump aurait été informé ces derniers jours de différents plans d’intervention. Samedi, il a publié sur les réseaux sociaux : « L’Iran aspire à la Liberté, peut-être comme jamais auparavant. Les États-Unis sont prêts à aider ! » Cela fait suite à un message publié vendredi soir, dans lequel Trump avertissait l’Iran que les États-Unis étaient « prêts à passer à l’action. » Pouvez-vous nous parler de ce qui se passe sur le terrain et de la réaction du président Trump ? Cela aidera-t-il les manifestants qui réclament la liberté et la démocratie en Iran ?
Narges Bajoghli : Eh bien, toute intervention étrangère, et en particulier les frappes aériennes et la guerre, donne toujours carte blanche aux gouvernements pour affirmer que toute forme de dissidence interne peut être ou est en quelque sorte une rhétorique ennemie, ce qui conduit à une répression encore plus forte. C’est pourquoi tant de militants civils et politiques en Iran ont mis en garde contre toute forme d’intervention étrangère, car celle-ci ne fait qu’accroître la répression à l’intérieur du pays, comme nous l’avons vu ces derniers jours. Le gouvernement iranien affirme que les manifestants sont des émeutiers et des terroristes, et tente de faire croire que certains ont des revendications tout à fait légitimes, tandis que d’autres sèment délibérément le chaos.
Ainsi, plus les États-Unis et Israël établissent un lien entre ce qui se passe en Iran et tweetent des messages tels que « Les agents du Mossad sont sur le terrain », « Nous avons des plans » et « Nous sommes prêts à passer à l’action », plus cela met en danger la vie des Iraniens ordinaires, qui ont des préoccupations tout à fait légitimes concernant la situation économique et politique en Iran. Et cela donne en quelque sorte carte blanche à l’État, qui n’hésite pas à recourir à la force, comme il l’a fait lors des soulèvements de ces dernières années. Mais le fait que les États-Unis et Israël soient si directs au sujet de la présence du Mossad dans les rues et d’une éventuelle intervention supplémentaire ne fait qu’aggraver la situation sur le terrain pour ces personnes.
Amy Goodman : Samedi matin, le secrétaire d’État Marco Rubio s’est entretenu par téléphone avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Ils auraient discuté des manifestations en Iran, ainsi que de la situation en Syrie et à Gaza. Dimanche, l’armée israélienne a déclaré qu’elle surveillait l’évolution de la situation en Iran, et le Premier ministre Netanyahu a exprimé son soutien aux manifestants iraniens lors d’un discours devant le Cabinet.
Benjamin Netanyahou : [traduit] Israël suit de près l’évolution de la situation en Iran. Les manifestations pour la liberté se sont étendues à tout le pays. Le peuple israélien et le monde entier sont impressionnés par l’immense courage des citoyens iraniens. Israël soutient leur lutte pour la liberté et condamne fermement les massacres de civils innocents. Nous espérons tous que la nation perse sera bientôt libérée du joug de la tyrannie. Et lorsque ce jour viendra, Israël et l’Iran redeviendront des partenaires loyaux dans la construction d’un avenir prospère et pacifique pour leurs deux peuples.
Amy Goodman : Pourriez-vous répondre, professeur Narges Bajoghli ?
Narges Bajoghli : Vous savez, les Iraniens qui vivent en Iran ont vu les mêmes images que celles diffusées depuis Gaza et tout le Moyen-Orient, montrant les actions menées par Israël, qu’il s’agisse du génocide à Gaza ou des bombardements incessants du sud du Liban et de la Cisjordanie. Ainsi, lorsque Bibi Netanyahou tient de tels propos, beaucoup d’Iraniens les jugent illégitimes et considèrent qu’il utilise les intérêts nationaux d’Israël, son analyse géopolitique et ses aspirations géopolitiques, et qu’il se sert des manifestants iraniens pour tenter d’affaiblir davantage le régime iranien. Ce genre de remarques ne fait donc que mettre davantage en danger la vie des manifestants iraniens.
Amy Goodman : En quoi ces manifestations diffèrent-elles de celles de 2022 qui ont suivi la mort de Mahsa Amini, la jeune femme, et l’appel lancé par la population iranienne en faveur des femmes, de la vie et de la liberté ?
Narges Bajoghli : Ce mouvement avait une vision beaucoup plus claire de ce qu’il cherchait à accomplir. Et ce mouvement était un mouvement dans lequel le mouvement pour les droits des femmes en Iran a été très durable, et il a été la plus grande épine dans le pied de la République islamique depuis pratiquement le début de son existence. C’est pourquoi de nombreuses organisations de la société civile et de nombreux militants politiques sur le terrain sont impliqués dans ce mouvement et sont donc capables non seulement de rassembler beaucoup de monde dans les rues, mais aussi, et surtout, d’inciter les gens à participer à des actes quotidiens de désobéissance civile dès le début du mouvement. Ce mouvement a donc conduit à certains des changements les plus fondamentaux dans la société iranienne depuis de nombreuses décennies. Aujourd’hui, le port obligatoire du hijab ne fait plus partie de la vie quotidienne dans de nombreuses régions du pays.
Ce mouvement, ou plutôt ces récentes révoltes, ont été provoqués par un effondrement monétaire grave, lié aux sanctions américaines, et par une crise sévère du coût de la vie en Iran, avec une inflation très élevée. Les gens sont très en colère contre la situation économique et, par conséquent, ils sont également en colère contre la situation politique, car à moins que l’Iran ne change de position en matière de politique étrangère, sa situation économique et les sanctions économiques ne pourront pas évoluer. Cette situation résulte donc d’une colère et de griefs très réels sur le terrain, mais elle ne s’est pas encore nécessairement cristallisée autour d’un mouvement similaire au mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
Nous devons donc attendre de voir où cela mènera. Mais là encore, les déclarations constantes, qu’elles proviennent des Israéliens ou des Américains, sur la présence du Mossad, sur le fait qu’ils sont présents et prêts à passer à l’action, font que la situation est très différente de celle que nous avons connue en 2022, et que la réponse, la réaction et les implications pour l’avenir sont donc très différentes. Je pense que la clé ici réside dans le fait que le mouvement d’il y a quelques années a vraiment mis en avant la désobéissance civile et la non-conformité à l’État, et que celui-ci s’est manifesté de manière beaucoup plus marquée, à la fois par la violence et par une volonté beaucoup plus forte de brûler certaines choses sur le terrain, ce qui rend la situation extrêmement tendue.
Amy Goodman : Écoutons maintenant les propos de la lauréate du prix Nobel Narges Mohammadi, tirés d’une vidéo diffusée par Amnesty International il y a plusieurs années, en 2021. Je rappelle qu’elle est actuellement en prison.
Narges Mohammadi : Bonjour à mes collègues et amis d’Amnesty. Aujourd’hui, je peux vous envoyer ce message vidéo, et sans votre protection, cela n’aurait pas été possible. J’espère pouvoir vous dire un jour que les exécutions ont cessé en Iran, que les femmes de mon pays ont obtenu leurs droits et que la situation des droits humains s’est améliorée en Iran. Mon objectif est de parvenir à la paix et au respect des droits humains. Je suis déterminée à redoubler d’efforts. Je suis convaincue qu’avec nos efforts, notre persévérance en Iran et la protection de vos collègues défenseurs des droits humains, nous vaincrons, tous ensemble, pour la paix et les droits humains.
Amy Goodman : C’était Narges Mohammadi qui s’exprimait après avoir été libérée pour raisons de santé après plusieurs années de prison. Elle a été à nouveau emprisonnée. Son frère, Hamidreza Mohammadi, est avec nous. Pour conclure, vous avez dit que votre frère avait essayé de lui rendre visite en prison. Avez-vous eu de ses nouvelles depuis ? Et que réclament les gens sur le terrain en ce moment, Hamidreza ?
Hamidreza Mohammadi : Comme je vous l’ai dit, nous n’avons plus aucune nouvelle de nos proches en Iran depuis que tous les moyens de communication ont été coupés. Mais les Iraniens veulent simplement un autre système, ils ne veulent pas être asservis par ce régime pour servir ses objectifs idéologiques. Ils veulent la liberté. Comme le disait le slogan de 2022, « Femme, Vie, Liberté », ils veulent l’égalité des droits pour tous, y compris les femmes, et ils veulent la liberté.
Et je pense qu’il est injuste de dire que cette fois-ci, le régime agit ainsi en raison des menaces des États-Unis ou d’Israël, car cela néglige l’action du peuple iranien sur le terrain. Vous devez vous rappeler que descendre dans la rue sous les balles n’est pas quelque chose qui se produit lorsqu’un pays étranger envoie un message ou encourage les gens à le faire. Les Iraniens veulent vraiment la liberté et les mêmes valeurs que celles défendues par les démocraties occidentales. Et ils attendent du soutien, car les valeurs pour lesquelles ils se battent sont les mêmes que celles défendues ici, aux États-Unis et en Europe occidentale. Je ne pense donc pas que le régime tue davantage de personnes simplement parce que le président Trump ou le Premier ministre Netanyahou le soutiennent. Les affaires étrangères ont peut-être une influence, mais ce sont les gens sur le terrain qui scandent ce qu’ils veulent, et nous ne devons pas ignorer ce qu’ils scandent.
Les sanctions américaines ont certes affecté l’économie iranienne, mais la mauvaise gestion de toutes les ressources dont nous disposions en Iran, l’argent provenant du pétrole, a été utilisée pour fabriquer des missiles et les exporter vers leurs mandataires. Il y avait donc suffisamment d’argent pour reconstruire l’Iran à partir de zéro, mais ils ont choisi de dépenser cet argent dans leurs guerres idéologiques. Nous devons donc également tenir le régime lui-même pour responsable et ne pas dire que c’est à cause des politiques des États-Unis ou de tout autre pays. Ils sont responsables de la ruine de l’Iran. Et les Iraniens en ont vraiment assez.
Amy Goodman : Et, professeur Bajoghli, votre dernier commentaire dans ces 30 dernières secondes ?
Narges Bajoghli : Les Iraniens luttent pour leur liberté depuis près de 40 ans maintenant. Ils veulent clairement un système différent. Ils savent très bien à quoi ils s’attaquent et font preuve d’un courage extrême dans leur quête du changement qu’ils souhaitent. La République islamique a toujours réagi de manière extrêmement répressive aux soulèvements en Iran. Mais le fait est que plus les États-Unis et Israël font ce genre de déclarations d’intervention et d’envoi d’agents sur le terrain, plus cela ne fait qu’aggraver la situation et effacer complètement les griefs et les revendications très légitimes des Iraniens, et cela ne fait que transformer toute cette affaire en une guerre géopolitique, au lieu de continuer à écouter ce que ces gens sur le terrain réclament.
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Narges Bajoghli, professeur à l’université John Hopkins, enseigne l’anthropologie et les études sur le Moyen-Orient. Elle est co-auteure de How Sanctions Work: Iran and the Impact of Economic Warfare et s’adresse à nous depuis Washington DC. Hamidreza Mohammadi, frère de la lauréate du prix Nobel de la Paix Narges Mohammadi, qui a de nouveau été emprisonnée le mois dernier, travaille en étroite collaboration avec la Fondation Narges et s’adresse à nous depuis Oslo, en Norvège.
Source : Truthout, Amy Goodman, Democracy Now !, 12-01-2026
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