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15.janvier.202615.1.2026 // Les Crises

La guerre civile au Yémen prend une tournure dangereuse

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Un groupe séparatiste soutenu par les Émirats arabes unis a pris le pouvoir dans les deux plus grands districts du Yémen. Cette prise de pouvoir s’inscrit dans le cadre d’une lutte de pouvoir de plus en plus intense entre les élites saoudiennes et émiraties, et ce sont les populations du Yémen et du Soudan qui en subissent les conséquences.

Source : Jacobin, Helen Lackner
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Des membres des tribus Sabahiha de Lahj, qui vivent le long de la bande entre le sud et le nord du Yémen, se rassemblent pour montrer leur soutien au Conseil de transition du Sud (CTS), soutenu par les Émirats arabes unis, lequel souhaite faire renaître un Yémen du Sud indépendant. (Saleh Al-Obeidi / AFP via Getty Images)

Les forces du Conseil de transition du Sud (CTS) ont pris le contrôle des deux gouvernorats orientaux du Yémen, Hadhramaut et al Mahrah, au grand dam tant de l’Arabie saoudite que d’Oman. Le royaume saoudien soutient le Gouvernement Internationalement Reconnu (GIR), qui avait déjà perdu le contrôle de la capitale du Yémen, Sanaa, et d’une grande partie de son territoire au profit de l’administration rivale formée par Ansar Allah. Aujourd’hui, le GIR est encore plus déstabilisé.

Les Émirats arabes unis (EAU), qui ont rejoint la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite pour lutter contre Ansar Allah, ont apporté leur soutien au CTS. L’Arabie saoudite a retiré toutes ses forces militaires de la zone frontalière, et les efforts diplomatiques pour résoudre ce problème majeur pour l’autorité du GIR n’ont guère donné de signes de réussite à ce jour.

Au cours des trois dernières années, l’Hadhramaut a été le théâtre d’une lutte entre le CTS séparatiste et les éléments pro-unité du GIR, le premier étant plus fortement implanté sur la côte tandis que les seconds avaient leur base principale à l’intérieur des terres. Le contrôle par le CTS de la quasi-totalité de l’Hadhramaut et d’al Mahrah a semé le chaos et déstabilisé la seule région du Yémen qui était restée calme depuis le début du conflit en 2015.

Pour comprendre l’importance de cet événement et ses implications probables, il nous faut tenir compte de l’histoire spécifique de la région et du contexte international au sens plus large, en particulier l’aggravation de la rivalité entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Hadhramaut

Les rapports décrivent souvent l’Hadhramaut comme le plus grand gouvernorat du Yémen, tenant compte de sa superficie, bien qu’ils mentionnent rarement sa faible population, environ 2,5 millions de personnes sur un total de près de 35 millions d’habitants pour l’ensemble du Yémen. Grâce à sa production de pétrole et à son potentiel d’exportation, il est devenu très important pour le budget national du Yémen au cours des dernières décennies.

Les forces du Conseil de transition du Sud ont pris le contrôle des deux gouvernorats orientaux du Yémen, Hadhramaut et al Mahrah.

Il faut dire que l’Arabie saoudite s’intéresse depuis longtemps à cette région, avec laquelle elle partage une longue frontière et avec laquelle elle entretient des liens historiques grâce à certaines des familles d’affaires saoudiennes les plus riches, qui s’y sont implantées il y a un siècle grâce aux migrants hadhramites. Du coup, l’Hadhramaut a pu profiter d’investissements saoudiens importants dans ses infrastructures, le tourisme et l’industrie, dont la pêche, et a vu s’améliorer le flux migratoire de main-d’œuvre vers le royaume..

La région possède un potentiel impressionnant en matière de tourisme culturel grâce à sa topographie et à son architecture en briques de terre. À l’époque coloniale, les trois principales villes de l’intérieur, Shibam, Seiyun et Tarim, étaient respectivement connues sous les noms de New York, Paris et Rome. Tarim invite également à la comparaison avec Rome en raison de son rôle important dans le soufisme international. Sa plus célèbre institution éducative, Dar al-Mustafa, accueille des étudiants venus du monde entier, principalement d’Asie du Sud-Est.

Pendant la période coloniale britannique, le sultanat de Kathiri, à l’intérieur du pays, et celui de Qu’aiti, sur la côte, étaient des protectorats britanniques. Aucun des deux n’a rejoint l’éphémère Fédération d’Arabie du Sud créée par la Grande-Bretagne en 1962, et ils n’ont pratiquement pas participé à la lutte pour l’indépendance qui a suivi.

Le Front National de Libération s’empare de la capitale du Hadhramaut, Mukalla, en juin 1967. Cela a permis à la région d’être intégrée à l’État indépendant créé le 30 novembre 1967, dont la première mesure a été d’abolir toutes les entités existantes, y compris ces deux sultanats.

La gouvernance de la République démocratique populaire du Yémen (RDPY) était dominée par des factions issues d’une petite région au nord d’Aden. Au cours de ses vingt-trois années d’existence, elle a connu plusieurs luttes intestines meurtrières (1969, 1978, 1986). Toutefois, les instances dirigeantes ont veillé à ce que les Hadhramis occupent des postes politiques de haut rang, et ceux-ci ont pris soin d’éviter toute participation à ces conflits.

Pour comprendre les allégeances et les divisions actuelles, il est pertinent de se pencher sur la période de la RDPY et celle de la République unifiée du Yémen qui lui a succédé. Les politiques égalitaires de la RDPY et son hostilité à l’égard des élites ont particulièrement divisé l’Hadhramaut. Au début des années 1970, nombre de membres de groupes sociaux privilégiés ont émigré vers l’Arabie saoudite. Les sada (descendants du prophète, également connus sous le nom de Hachémites ou ashraf), les chefs de tribus et les commerçants ont quitté la région lorsque la RDPY a nationalisé les terres et les a données en usufruit aux agriculteurs de l’intérieur qui avaient traditionnellement un statut social inférieur.

Les divisions sociales entre les propriétaires terriens et ceux qui ont reçu leurs terres à cette époque présentent des caractéristiques ancestrales de type caste. Lors de l’unification des deux parties du Yémen en 1990, les anciennes élites sont revenues. Grâce à la politique du président Ali Abdullah Saleh, elles ont rétabli leurs privilèges et repris le contrôle de leurs anciennes terres. Avec l’affaiblissement du Parti socialiste yéménite (PSY) après la guerre civile de 1994, nombre de ceux qui appartenaient à des groupes de statut inférieur ont renoncé à leur allégeance au PSY au profit du parti islamiste Islah, qui prône également l’égalité de tous devant Allah.

Séparatisme du sud

La région d’Hadhramaut a été épargnée par les combats entre les forces armées gouvernementales et les Houthis depuis le début de la guerre en 2015. Les soufis sunnites d’Hadhramaut sont réfractaires au discours idéologique des Houthis. Cependant, la montée du séparatisme dans le sud depuis 2017, qui coïncide avec l’affaiblissement de l’alliance entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, commence à peser lourdement sur la région.

Après s’être emparé de Shabwa, l’autre gouvernorat disposant de réserves pétrolières, en 2022, les séparatistes ont reporté leur attention sur l’Hadhramaut et sa région intérieure productrice de pétrole. Depuis lors, le gouvernorat se trouve divisé entre deux forces militaires principales : le CTS et les forces d’élite de l’Hadhrami le long de la côte. Ces dernières ont été créées à l’origine pour lutter contre la branche locale d’Al-Qaïda à Moukalla, avec une forte implication directe des Émiratis et même des États-Unis. À l’intérieur du pays, les éléments du GIR soutenant l’unité yéménite étaient aux commandes, soutenus politiquement par l’Arabie Saoudite et par les communautés défavorisés alignées sur le parti Islah.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, les forces tribales de l’Hadhrami, dirigées par Amr bin Habrish, ont fait face à la rhétorique de plus en plus agressive des Émirats arabes unis et de la CTS. Elles se sont servi du contrôle des champs pétroliers comme d’une arme, contribuant ainsi aux coupures d’électricité dramatiques à Aden et ailleurs. La force a remplacé le discours politique, laissant l’ancien gouverneur et le gouvernement central dans l’incapacité de faire face.

La région d’Hadhramaut a été épargnée par les combats entre les forces armées gouvernementales et les Houthis depuis le début de la guerre en 2015.

Une lutte intestine s’est engagée au sein du Conseil présidentiel, l’organe exécutif du GIR, opposant les éléments favorables à l’unité soutenus par l’Arabie saoudite aux séparatistes soutenus par les Émirats arabes unis et à d’autres. La population Hadhrami n’a pas été consultée dans le cadre de ces différends : si elle l’avait été, elle aurait choisi soit l’indépendance totale, soit une association souple avec la faction dominante au Yémen, que ce soit à Aden ou à Sana’a.

Plus à l’est, près de la frontière avec Oman, la prise de pouvoir dans le gouvernorat d’al Mahrah par le CTS a été encore plus facile. Mais la population, encore plus réduite et clairsemée que celle du Hadhramaout, ne soutient pas les séparatistes, puisqu’elle est plus étroitement liée à Oman et à l’Arabie saoudite. Oman a menacé de fermer ses frontières si le drapeau séparatiste n’était pas retiré, et les notables locaux ont exprimé leur solidarité avec les « nordistes » victimes de mauvais traitements et d’expulsions de la part du CTS.

Les causes du conflit

Pourquoi la crise a-t-elle dégénéré en conflit armé aujourd’hui ? Il ne fait aucun doute que les tensions se sont accrues au cours des derniers mois. Cependant, la situation n’avait pas atteint un stade de conflit ouvert au cours des trois dernières années, et ce pour deux raisons principales.

Tout d’abord, les Hadhramis n’étaient (et ne sont toujours) pas enclins à se battre entre eux au profit d’autres parties, qu’elles soient étrangères ou yéménites. Ce qui largement confirmé par le fait que les troupes du CTS impliquées dans cette offensive viennent d’autres gouvernorats du sud-ouest. Deuxièmement, les principaux sponsors des factions rivales du GIR, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont jusqu’à présent réussi à contenir l’aggravation de leur rivalité et à éviter la confrontation militaire. Cette situation a toutefois changé au cours des derniers mois.

Depuis 2017, c’est au Yémen que la rivalité entre Saoudiens et Émiratis est la plus visible, mais elle a également émergé ailleurs.

Après sa nomination au début de l’année, le nouveau Premier ministre du GIR, Salem Saleh bin Braik, a commencé à prendre le contrôle des institutions financières, améliorant le taux de change aux dépens de certains profiteurs du CTS. Ce dernier a également été de plus en plus souvent accusé d’être responsable des coupures d’électricité et des conditions de vie difficiles dans les zones rurales et urbaines. Sur le terrain, les nouvelles forces tribales de protection de l’Hadhramaut, soutenues par l’Arabie saoudite, se sont renforcées et pourraient très bientôt être en mesure de résister à l’offensive du CTS.

Depuis 2017, c’est au Yemen que la rivalité saoudo-émiratie a été la plus visible, mais elle a également émergé ailleurs. Sur le plan intérieur, la stratégie de Mohammed bin Salman (MBS) visant à développer une économie post-pétrolière rentre en concurrence directe avec les Émirats arabes unis en ce qui concerne les investissements internationaux (principalement américains) dans des domaines de haute technologie comme l’IA. Les deux États cherchent à être reconnus internationalement comme des puissances de force moyenne ayant une influence mondiale. Ils souhaitent tous deux jouer un rôle de médiateur dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine et ont des intérêts divergents dans la mer Rouge et au Soudan.

Lors de sa récente visite à Washington, MBS a demandé à Donald Trump d’intervenir au Soudan, remettant directement en cause le soutien des EAU aux Forces de soutien rapide (FSR) et attirant l’attention sur les crimes de guerre qu’ils ont récemment commis au Darfour. En janvier 2025, les États-Unis ont même accusé la milice soutenue par les Émirats arabes unis d’avoir commis un génocide.

L’appel de MBS à Trump a peut-être contribué à la décision des Émirats de mettre un terme à la crise du Hadhramaut. Les Émirats arabes unis ont soutenu activement l’offensive du CTS, lui assurant une victoire militaire rapide.

Perspectives

Au cours de la semaine écoulée, une délégation conjointe saoudo-émiratie a tenté de trouver une solution. Les Saoudiens demandent le retrait des forces du CTS du territoire intérieur de l’Hadhrami et leur remplacement par la Force de bouclier national, une unité créée avec le soutien de l’Arabie saoudite en 2023 et placée sous le contrôle direct du président du GIR.

Il est peu probable que le représentant des Émirats arabes unis au sein de cette délégation ait fait plus que donner son accord verbal à cette tentative de médiation. Les Saoudiens ont massé des forces de leur côté de la frontière, tandis que les forces yéménites fidèles au GIR se trouvent du côté yéménite.

Le CTS, qui a mobilisé ses partisans pour réclamer l’indépendance, retardera probablement toute déclaration formelle de création d’un État. Il espère continuer à bénéficier de l’aide des Nations unies et de l’aide internationale bilatérale et éviter un isolement international complet. Dans une tentative pour obtenir l’approbation des États-Unis et la confirmation de son alignement sur les Émirats arabes unis, le CTS a affirmé qu’il reconnaîtrait Israël et adhérerait aux accords d’Abraham, ce qui n’est pas de nature à améliorer son image auprès du peuple yéménite, fortement pro-palestinien.

Quelle que soit l’issue finale de cette lutte, la brève confrontation militaire de la première semaine de décembre laissera de profondes blessures. Localement, les affirmations absurdes d’Amr al-Bidh, du CTS, accusant les Hadhramis d’être des terroristes et des partisans des Houthis, mettent la crédibilité à rude épreuve. Les propos injurieux tenus par certains soldats du CTS sur les réseaux sociaux encourageront certainement tous les Hadhramis à percevoir cette évolution comme une invasion hostile et attiseront une haine durable envers un groupe que les Hadhramis méprisent depuis longtemps.

Les Émirats arabes unis ont soutenu activement l’offensive du CTS, lui assurant une victoire militaire rapide.

Les Hadhramis sont désormais dans une situation incertaine, alors que leur patrie est occupée. Les forces du CTS brutalisent et expulsent ceux qu’elles appellent les « nordistes », alors que les Hadhramis les considèrent au moins autant comme des étrangers que n’importe quel nordiste. À ce jour, les forces du CTS refusent de se retirer des positions qu’elles ont conquises à al Mahrah et dans la région intérieure du Hadhramaut.

Rashad al-Alimi, le président du GIR, a tenu des réunions à Riyad avec les ambassadeurs de la plupart des grands États impliqués au Yémen, lesquels ont tous appelé à un retour à la stabilité et au soutien en faveur de l’intégrité territoriale du pays. Le soutien financier saoudien, qui a été la principale source de revenus du GIR (y compris de ses éléments séparatistes), risque d’être interrompu, ce qui entraînerait probablement une chute libre de la valeur de la monnaie nationale.

Le 17 décembre, al-Alimi a rencontré le ministre saoudien de la défense, Khaled bin Salman. Les Saoudiens réclament maintenant l’aide des États-Unis pour résoudre le problème, confirmant ainsi qu’il s’agit désormais d’un différend entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Compte tenu de la position pro-israélienne des EAU et des précédentes tentatives de l’Arabie saoudite pour négocier la paix avec le mouvement houthi, les États-Unis pourraient finir par prendre le parti des EAU dans ce conflit. Voilà qui jetterait les bases d’une rivalité croissante entre les deux États et encouragerait l’Arabie saoudite à se tourner vers d’autres pays pour obtenir leur soutien.

De son côté, le secrétaire général de l’ONU a tenu des propos particulièrement peu convaincants, appelant toutes les parties à « faire preuve d’une retenue maximale, à apaiser les tensions et à résoudre leurs différends par le dialogue ». La prétention du CTS à avoir rétabli la sécurité dans la région est diamétralement opposée à la vérité. En réalité, il a semé la guerre et l’instabilité dans les seules régions du Yémen qui avaient jusqu’alors échappé au conflit ouvert. Ironie du sort, le CTS brandit le drapeau de la République démocratique populaire du Yémen, tout en rejetant totalement toute forme de socialisme.

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Helen Lackner est l’autrice de Yemen in Crisis : The Road to War (2019) et Yemen : Poverty and Conflict (2022). Elle a travaillé dans le domaine du développement rural et a vécu dans les trois États yéménites pendant quinze ans.

Source : Jacobin, Helen Lackner, 19-12-2025

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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