La « prise de contrôle » du Venezuela suscite l’inquiétude, mais Trump devrait savoir que s’aliéner Copenhague compromettrait en réalité la sécurité des États-Unis.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Au cours de 2025, l’administration Trump a considérablement intensifié sa campagne pour contrôler le Groenland. Lorsque, en 2019, le président Trump a pour la première fois proposé d’acheter le Groenland, le monde entier s’en est moqué. Aujourd’hui, les rires se sont tus et le ton est passé de la moquerie à l’incrédulité et à l’angoissse.
En effet, après les frappes militaires de Trump contre le Venezuela, les analystes avertissent désormais que les menaces de Trump contre le Groenland doivent être prises au sérieux, surtout après que Katie Miller, l’épouse du chef de cabinet adjoint Stephen Miller, ait publié une carte du Groenland entièrement recouvert du drapeau américain avec la légende « Bientôt », quelques heures seulement après que les forces américaines se soient saisies de Nicolas Maduro.
Trump a provoqué une nouvelle onde de choc lorsqu’il a déclaré dans une interview au magazine Atlantic : « Nous avons absolument besoin du Groenland. Nous en avons besoin pour notre défense », ajoutant à tort que l’île était « encerclée par des navires russes et chinois. »
La Première ministre danoise, Mette Frederiksen, a répondu de manière catégorique. « Je dois le dire très clairement aux États-Unis », a-t-elle déclaré dimanche dans un communiqué officiel. « Il est absolument absurde de parler de la nécessité pour les États-Unis de prendre le contrôle du Groenland. Les États-Unis n’ont aucun droit d’annexer le moindre des trois pays composant le Royaume du Danemark.»
Cette déclaration fait suite à son discours du Nouvel An, dont elle s’est servie pour afficher une position plus ferme à l’encontre des ambitions de Washington, déclarant : « Jamais auparavant nous n’avions augmenté notre puissance militaire de manière aussi spectaculaire et rapide. »
Trump continue d’insister sur le fait que les États-Unis ont besoin du Groenland pour leur sécurité nationale, allant même jusqu’à menacer d’utiliser la force militaire ou la pression économique auprès du Danemark. Il a également menacé d’imposer des droits de douane élevés si le Danemark ne le cédait pas, affirmant que « personne ne sait vraiment si le Danemark a un droit légal sur ce territoire, mais si c’est le cas, il devrait y renoncer. »
Ce n’est pas là la diplomatie prudente que les États-Unis avaient l’habitude de pratiquer. L’approche de Trump a déclenché des protestations de la part du Danemark et, pour la première fois, les services de renseignement danois qualifient les États-Unis de menace potentielle pour la sécurité.
Trump a nommé le gouverneur de Louisiane, Jeff Landry, comme envoyé spécial au Groenland. Celui-ci a déclaré que contribuer à « faire du Groenland une partie des États-Unis » était un honneur. Le ministre danois des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen, a qualifié cette nomination de « profondément choquante » et les commentaires de Landry de « totalement inacceptables. »
Influence et pression
L’administration explore actuellement toutes les pistes pour exercer une influence sur le Groenland. En janvier 2025, le fils du président, Donald Trump Jr, s’y est rendu pour tourner une vidéo pour son podcast. Il a déclaré qu’il n’était qu’un simple touriste, mais beaucoup y ont vu un élément d’une campagne de pression.
Les médias danois ont remarqué que dans les vidéos et photos qu’il avait postées, de nombreux partisans de Trump étaient en réalité des sans-abri et des habitants « socialement défavorisés » à qui on avait offert des repas gratuits et des casquettes MAGA s’ils acceptaient d’apparaître à l’écran. « On les achète, et c’est profondément répugnant », a déclaré un habitant de Nuuk.
Et puis en mars, on a eu la visite du vice-président JD Vance. Son épouse, Usha Vance, avait prévu d’assister à une course de chiens de traîneau. Des représentants américains ont fait du porte-à-porte pour demander aux Groenlandais s’ils souhaitaient la rencontrer. La réponse, partout , a été : « Non, merci. »
Après que les entreprises et les habitants locaux aient annulé leur rencontre avec la Deuxième Dame, les Vance ont dû se contenter de se rendre sur la base spatiale reculée de Pituffik [ex-Thulé, NdT], loin du reste de la population. C’est là que Vance a accusé le Danemark de ne pas protéger les Groenlandais et les troupes américaines contre « les incursions très agressives de la Russie, de la Chine et d’autres nations. »
La situation s’est dégradée en août. Les médias danois ont rapporté que des agents américains menaient des « opérations d’influence » au Groenland, tentant de prôner la sécession d’avec le Danemark. Cela a incité le ministère danois des Affaires étrangères à convoquer l’envoyé américain pour lui passer un savon. Un responsable de la Maison Blanche a déclaré : « Nous pensons que les Danois devraient se calmer. » Les agences de renseignement américaines avaient, dès le mois de mai reçu l’ordre d’intensifier leurs activités d’espionnage au Groenland.
Pendant ce temps, le consulat américain à Nuuk recrute des stagiaires parlant danois et groenlandais pour aider à « communiquer les priorités de la politique étrangère américaine auprès de la population groenlandaise » sur les réseaux sociaux. En substance, ils veulent que les Groenlandais vendent la politique américaine à leurs propres communautés.
Le point de vue du Groenland
Ce n’est pas ce que veulent les Groenlandais. Dans un sondage réalisé en janvier 2025, 85 % d’entre eux se sont déclarés opposés à un rattachement aux États-Unis, tandis que 6 % y étaient favorables et 9 % indécis. La plupart des Groenlandais souhaitent toutefois obtenir leur indépendance vis-à-vis du Danemark, environ 84 %, mais près de la moitié d’entre eux précisent que cela ne doit pas nuire à leur qualité de vie.
Les élections législatives de mars 2025 au Groenland ont semblé être une réponse directe à la rhétorique de Trump. Le parti de centre-droit Demokraatit, qui a vivement critiqué Trump, a remporté les élections. Son leader, Jens-Frederik Nielsen, a qualifié Trump de « menace pour notre indépendance politique. » Selon l’expert danois Ulrik Pram Gad, les résultats des élections ont montré que les Groenlandais « se sentent délaissés mais plus réticents encore à s’engager avec les États-Unis. »
Après les commentaires de Trump dimanche, Nielsen a déclaré dans un communiqué : « Lorsque le président des États-Unis dit » Nous avons besoin du Groenland » et fait le lien avec le Venezuela et une intervention militaire, non seulement c’est inacceptable, mais c’est également irrespectueux. »
Le Groenland est-il vraiment une question de sécurité nationale ?
Les intérêts légitimes des États-Unis en matière de sécurité et d’économie peuvent être mieux servis par un partenariat respectueux que par une acquisition agressive. Grâce à l’accord de défense du Groenland de 1951, les États-Unis disposent déjà de droits militaires étendus dans cette région.
Ce cadre permet aux États-Unis d’accéder à la base spatiale de Pituffik (anciennement Thulé), une zone cruciale pour la défense antimissile. Mais lorsque Trump parle du Groenland, il continue de mettre toute l’île dans le même panier que la base militaire, insistant sur le fait que la seule façon de garantir la sécurité de Pituffik est de devenir propriétaire du territoire sur lequel elle se trouve.
Fondamentalement, l’argument de Trump en faveur de l’acquisition du Groenland témoigne d’une incompréhension de la sécurité en Arctique. Lorsqu’il affirme que « les navires russes et chinois sont partout » le long des côtes du Groenland, il confond différentes parties de l’Arctique. La Russie et la Chine envoient effectivement des navires dans l’Arctique, mais ceux-ci sont loin du Groenland. Ils se trouvent très loin de là, dans les mers de Barents et de Béring, à des milliers de kilomètres de là.
Les garde-côtes américains ont rencontré des navires de guerre, des bombardiers et des navires des garde-côtes chinois et russes opérant ensemble au large des côtes de l’Alaska. C’est là que l’attention américaine devrait se porter en matière de sécurité dans l’Arctique, et non sur le Groenland.
Prendre du recul
Au lieu de menacer d’utiliser la force ou la coercition, Washington devrait se concentrer sur des accords qui profitent aux deux parties et respectent le droit du Groenland à s’autogouverner. Cela signifie traiter le gouvernement du Groenland comme un partenaire, et non comme un trophée.
Les services de renseignement danois soulignent que l’approche imprévisible des États-Unis pousse les pays à préférer conclure des accords avec la Chine. Paradoxalement, l’offensive de Trump pour acheter le Groenland pour contrer la Chine pourrait avoir l’effet inverse, donnant l’impression que Pékin est un partenaire plus fiable et plus rationnel que Washington, source de menace existentielle.
Il faut que l’administration américaine arrête de parler d’annexion. Elle devrait plutôt respecter le cadre des accords actuels, soutenir les objectifs de développement du Groenland et montrer que les États-Unis jouent un rôle de leader en établissant des partenariats solides, pas en lançant des ultimatums..
Si les États-Unis veulent avoir accès aux minéraux essentiels du Groenland, ils peuvent y parvenir grâce à des accords commerciaux honnêtes et à des joint ventures qui profitent aux communautés groenlandaises. Les Groenlandais ont clairement exprimé leur position : « Le Groenland est prêt à faire des affaires, mais il n’est pas à vendre. »
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Pavel Devyatkin est chercheur non résident au Quincy Institute et associé principal à l’Arctic Institute.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses partenaires.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin, 05-01-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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