Pour la plupart d’entre nous, le vendredi 6 février 2026 ne sera probablement pas différent du jeudi 5 février. Ce sera un jour de travail ou d’école pour beaucoup d’entre nous. Il sera peut-être consacré aux courses pour le week-end, à une soirée entre amis ou à toute autre tâche banale de la vie quotidienne. Mais d’un point de vue historique mondial, cette journée marquera un tournant dramatique, avec des conséquences profondes et potentiellement catastrophiques. Pour la première fois en 54 ans, les deux principales puissances nucléaires mondiales, la Russie et les États-Unis, ne seront plus liées par aucun traité de contrôle des armements et seront donc légalement libres de remplir leurs arsenaux nucléaires avec autant de nouvelles ogives qu’elles le souhaitent – une mesure que les deux parties semblent prêtes à prendre.
Source : TomDistach, Michael Klare
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais il y a 50 ans, au plus fort de la Guerre froide, les États-Unis et la Russie (alors l’Union soviétique) possédaient à eux deux 47 000 ogives nucléaires, soit suffisamment pour exterminer plusieurs fois toute vie sur Terre. Mais alors que les craintes du public face à l’anéantissement nucléaire augmentaient, en particulier après l’expérience de mort imminente de la crise des missiles de Cuba en 1962, les dirigeants de ces deux pays ont négocié une série d’accords contraignants visant à réduire leurs arsenaux et à diminuer le risque d’apocalypse.
Le premier cycle de ces négociations, les pourparlers sur la limitation des armes stratégiques (SALT I), a débuté en novembre 1969 et a abouti au tout premier accord de limitation des armes nucléaires, SALT I, en mai 1972. Il a été suivi en juin 1979 par le SALT II (signé par les deux parties, mais jamais ratifié par le Sénat américain) et par deux traités de réduction des armes stratégiques (START I et START II), respectivement en 1991 et 1993. Chacun de ces traités a réduit le nombre d’ogives nucléaires déployées sur les missiles balistiques intercontinentaux, les missiles balistiques lancés par sous-marins et les bombardiers à longue portée américains et soviétiques/russes.
Dans le but de réduire encore davantage ces chiffres, le président Barack Obama et le président russe Dmitri Medvedev ont signé en avril 2010 un nouveau traité de réduction des armes stratégiques (New START), un accord limitant le nombre d’ogives nucléaires déployées à 1 550 de chaque côté – ce qui reste encore suffisant pour exterminer toute vie sur Terre, mais loin de la limite de 6 000 ogives par côté fixée par le traité START I. Initialement prévu pour expirer le 5 février 2021, le traité New START a été prolongé de cinq ans (comme le permet le traité), repoussant la date d’expiration au 5 février 2026, qui approche à grands pas. Et cette fois-ci, aucune des deux parties n’a manifesté la moindre intention de négocier une nouvelle prolongation.
La question est donc la suivante : que signifiera exactement l’expiration définitive du traité New START le 5 février ?
La plupart d’entre nous n’y avons pas beaucoup réfléchi au cours des dernières décennies, car les arsenaux nucléaires ont, pour l’essentiel, diminué et la menace (apparente) d’une guerre nucléaire entre les grandes puissances semblait s’être considérablement atténuée. Nous avons largement échappé à l’expérience cauchemardesque – si familière aux vétérans de la Guerre froide – de craindre que la dernière crise, quelle qu’elle soit, puisse entraîner notre extermination dans un holocauste thermonucléaire.
Une raison essentielle pour laquelle nous sommes aujourd’hui libérés de ces craintes est le fait que les arsenaux nucléaires mondiaux ont été considérablement réduits et que les deux grandes puissances nucléaires ont convenu de mesures juridiquement contraignantes, notamment des inspections mutuelles de leurs arsenaux, destinées à réduire le risque d’une guerre nucléaire involontaire ou accidentelle. Ensemble, ces mesures ont été conçues pour garantir que chaque partie conserve une force de riposte nucléaire invulnérable, éliminant ainsi toute incitation à lancer une première frappe nucléaire.
Malheureusement, cette période relativement insouciante prendra fin à minuit le 5 février prochain.
À partir du 6 février, les dirigeants russes et américains n’auront plus aucun obstacle à l’expansion de ces arsenaux ou à toute autre mesure susceptible d’accroître le risque d’une conflagration thermonucléaire. Et à première vue, les deux pays ont l’intention de saisir cette occasion et d’augmenter le risque d’un Armageddon. Pire encore, les dirigeants chinois, invoquant le manque de retenue de Washington et de Moscou, renforcent actuellement leur propre arsenal nucléaire, ce qui ne fait qu’attiser davantage la volonté des dirigeants américains et russes de dépasser largement les limites du traité New START, qui sera bientôt abandonné.
Une prochaine course aux armements nucléaires ?
Même en respectant les limites du traité New START, qui fixent à 1 550 le nombre d’ogives nucléaires déployées, la Russie et les États-Unis ont pris des mesures élaborées et coûteuses pour renforcer la puissance destructrice de leurs arsenaux en remplaçant leurs anciens missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), leurs missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM) et leurs bombardiers nucléaires, moins performants, par des modèles plus récents et plus puissants. En conséquence, chaque camp était déjà mieux équipé pour infliger des dommages catastrophiques aux forces de représailles nucléaires de son adversaire, rendant une première frappe moins inconcevable et augmentant ainsi le risque d’une escalade précipitée en cas de crise.
La Fédération de Russie a hérité d’un vaste arsenal nucléaire de l’ancienne Union soviétique, mais bon nombre de ces systèmes étaient déjà obsolètes ou peu fiables. Afin de conserver un arsenal au moins aussi puissant que celui de Washington, Moscou a cherché à remplacer toutes les armes de l’ère soviétique de son inventaire par des systèmes plus modernes et plus performants, un processus qui est toujours en cours. Les anciens missiles balistiques intercontinentaux SS-18 de la Russie, par exemple, sont en train d’être remplacés par les SS-29 Sarmat, plus rapides et plus puissants, tandis que ses cinq sous-marins lanceurs d’engins de classe Delta-IV restants sont en train d’être remplacés par la classe Borei, plus moderne. De nouveaux missiles balistiques intercontinentaux, missiles balistiques lancés par sous-marins et bombardiers seraient en cours de développement.
À l’heure actuelle, la Russie possède 333 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), dont environ la moitié sont déployés dans des silos et l’autre moitié sur des lanceurs mobiles terrestres. Elle dispose également de 192 missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM) répartis sur 12 sous-marins lanceurs et possède 67 bombardiers stratégiques, chacun capable de tirer plusieurs missiles nucléaires. Ces systèmes ne seraient actuellement équipés que de 1 550 ogives nucléaires (suffisantes, bien sûr, pour détruire plusieurs planètes), conformément au traité New START. Cependant, de nombreux missiles balistiques terrestres et maritimes russes sont équipés de MIRV (ce qui signifie qu’ils sont capables de lancer plusieurs engins de rentrée indépendants) mais ne sont pas entièrement chargés, et pourraient donc transporter des ogives supplémentaires si la décision était prise de le faire. Étant donné que la Russie possède jusqu’à 2 600 ogives nucléaires en stock, elle pourrait rapidement augmenter le nombre d’armes nucléaires déployées à sa disposition à partir du 6 février 2026.
La volonté de la Russie de renforcer les capacités destructrices de son arsenal stratégique est évidente au vu des efforts déployés par Moscou pour augmenter son arsenal nucléaire existant en développant de nouvelles armes à plus longue portée. Parmi celles-ci figure le Poséidon, une torpille nucléaire géante à propulsion nucléaire et à portée intercontinentale qui sera embarquée à bord d’une nouvelle classe de sous-marins, les Belgorod, pouvant en transporter jusqu’à six. Selon certaines informations, le Poséidon est conçu pour exploser au large des côtes des villes américaines, les rendant inhabitables. Après une série d’essais actuellement en cours, il devrait être déployé par la Marine russe en 2027. Une autre nouvelle arme, le vecteur hypersonique Avangard, est en cours d’installation sur certains des missiles balistiques intercontinentaux SS-19 existants de la Russie. Après avoir été propulsé dans l’espace par le SS-19, l’Avangard devrait pouvoir parcourir 3 600 km supplémentaires en surfant sur la surface extérieure de l’atmosphère tout en échappant à la plupart des radars de suivi des missiles.
Les États-Unis se sont engagés dans une démarche similaire pour moderniser leur arsenal, en remplaçant les armes anciennes par des systèmes plus modernes. À l’instar de la Russie, les États-Unis maintiennent une « triade » de vecteurs nucléaires : des missiles balistiques intercontinentaux terrestres, des missiles balistiques lancés par sous-marins et des bombardiers à longue portée, qui sont tous en cours de modernisation avec de nouvelles ogives, pour un coût estimé à environ 1 500 milliards de dollars sur les 25 prochaines années.
La triade nucléaire américaine existante, limitée par le traité New START, se compose de 400 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) Minuteman III basés dans des silos, 240 missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM) Trident II embarqués sur 14 sous-marins de la classe Ohio (dont deux sont vraisemblablement en cours de révision à tout moment) et 96 bombardiers stratégiques (20 B-2 et 76 B-52) armés d’une variété de bombes gravitaires et de missiles de croisière lancés depuis les airs. Selon les plans actuels, les Minuteman III seront remplacés par des missiles balistiques intercontinentaux Sentinel, les SNLE de classe Ohio par des SNLE de classe Columbia, et les B-2 et B-52 par le nouveau bombardier B-21 Raider. Chacun de ces nouveaux systèmes intègre des caractéristiques importantes (plus grande précision, furtivité accrue, électronique améliorée) qui les rendent encore plus efficaces en tant qu’armes de première frappe, si jamais la décision était prise de les utiliser à cette fin.
Lorsqu’il a été lancé, le projet américain de modernisation nucléaire devait respecter la limite fixée par le traité New START, soit 1 550 ogives nucléaires déployées. Cependant, après le 5 février, les États-Unis n’auront plus aucune obligation légale de le respecter. Ils pourraient rapidement commencer à dépasser cette limite en équipant tous les missiles Minuteman III existants et les futurs missiles Sentinel d’ogives multiples plutôt que d’ogives uniques, en équipant les missiles Trident (déjà équipés d’ogives multiples) d’un plus grand nombre d’ogives, ainsi qu’en augmentant la production de nouveaux B-21. Les États-Unis ont également commencé à développer un nouveau système de lancement, le missile de croisière à tête nucléaire lancé depuis la mer (SLCM-N), censé être utilisé dans le cadre d’un conflit nucléaire régional « limité » en Europe ou en Asie – bien que la manière dont un tel conflit pourrait être empêché de déclencher un holocauste mondial n’ait jamais été expliquée.
En bref, après l’expiration du nouvel accord START, ni la Russie ni les États-Unis ne seront tenus de limiter le nombre d’ogives nucléaires sur leurs vecteurs stratégiques, ce qui pourrait déclencher une nouvelle course mondiale aux armements nucléaires sans limites en vue et un risque toujours plus grand d’escalade nucléaire précipitée. Leur décision dépendra du contexte politique dans les deux pays et de leurs relations bilatérales, ainsi que de la perception qu’ont les élites de Washington et de Moscou du renforcement nucléaire de la Chine.
Le contexte politique
Les États-Unis et la Russie ont déjà engagé des sommes considérables dans la « modernisation » de leurs systèmes de lancement nucléaires, un processus qui ne sera pas achevé avant plusieurs années. À l’heure actuelle, Washington et Moscou s’accordent largement sur la nécessité d’y parvenir. Cependant, toute tentative visant à accélérer ce processus ou à ajouter de nouvelles capacités nucléaires entraînera des coûts immenses et posera des défis importants en matière de chaîne d’approvisionnement (à un moment où les deux pays tentent également d’augmenter leur production d’armes conventionnelles non nucléaires), créant ainsi de nouveaux conflits politiques et des divisions potentielles.
Plutôt que de faire face à ces défis, les dirigeants des deux pays pourraient choisir de maintenir volontairement les limites du traité New START. En effet, Vladimir Poutine a déjà accepté une prolongation d’un an de ce type, si les États-Unis sont prêts à faire de même. Mais les pressions (qui ne manqueront pas de s’intensifier après le 5 février) s’accumulent également pour abandonner ces limitations et commencer à déployer des ogives supplémentaires.
À Washington, une puissante constellation de responsables gouvernementaux, d’experts conservateurs, de dirigeants de l’industrie de l’armement et de faucons du Congrès réclame déjà un renforcement nucléaire qui dépasserait les limites du traité New START, affirmant qu’un arsenal plus important est nécessaire pour dissuader une Russie plus agressive et une Chine plus puissante. Comme l’a déclaré Pranay Vaddi, directeur principal du Conseil national de sécurité, en juin 2024 : « Si la trajectoire de l’arsenal de l’adversaire ne change pas, nous pourrions atteindre dans les années à venir un point où une augmentation des effectifs actuellement déployés sera nécessaire, et nous devons être pleinement prêts à agir si le président prend cette décision. »
Ceux qui sont favorables à une telle mesure invoquent régulièrement le renforcement nucléaire de la Chine. Il y a quelques années encore, la Chine ne possédait qu’environ 200 ogives nucléaires, soit une petite fraction des 5 000 ogives détenues par la Russie et les États-Unis. Récemment, cependant, la Chine a étendu son arsenal à environ 600 ogives, tout en déployant davantage de missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), de missiles balistiques lancés par sous-marins (SLBM) et de bombardiers à capacité nucléaire. Les responsables chinois affirment que ces armes sont nécessaires pour garantir une riposte en cas de première frappe ennemie, mais leur existence même est invoquée par les faucons nucléaires à Washington comme une raison suffisante pour que les États-Unis dépassent les limites du traité New START.
Les dirigeants russes sont confrontés à un dilemme particulièrement difficile. Alors qu’ils consacrent une grande partie des finances publiques et des capacités militaro-industrielles du pays à la guerre en Ukraine, ils sont confrontés à un arsenal nucléaire américain plus redoutable et potentiellement élargi, sans parler de la menace (largement tacite) que représente l’arsenal croissant de la Chine. À cela s’ajoute le projet du président Trump de construire un bouclier antimissile « Golden Dome », destiné à protéger les États-Unis contre tout type de projectile ennemi, y compris les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) – un système qui, même s’il n’était que partiellement efficace, menacerait la crédibilité de la capacité de riposte de la Russie. Ainsi, même si les dirigeants russes préféreraient sans aucun doute éviter un nouveau renforcement coûteux de leur arsenal, ils concluront probablement qu’ils n’ont d’autre choix que de s’y engager si les États-Unis abandonnent le traité New START.
La course vers l’Armageddon
De nombreuses organisations, personnalités et membres du Congrès supplient l’administration Trump d’accepter la proposition de Vladimir Poutine et d’accepter de prolonger volontairement les limites du traité New START après le 5 février. Selon eux, toute décision d’abandonner ces limitations ne ferait qu’ajouter des centaines de milliards de dollars au budget fédéral à un moment où d’autres priorités sont mises à mal. Une telle décision provoquerait sans aucun doute des mesures réciproques de la part de la Russie et de la Chine. Il en résulterait une course aux armements incontrôlée et un risque croissant d’anéantissement nucléaire.
Mais même si Washington et Moscou devaient convenir d’une prolongation volontaire d’un an du traité New START, chacun serait libre de s’en retirer à tout moment. En ce sens, le 6 février risque de nous faire entrer dans une nouvelle ère – semblable aux premières années de la Guerre froide – où les grandes puissances seront prêtes à renforcer leurs capacités de guerre nucléaire sans aucune restriction formelle. Le sentiment de sécurité dont nous jouissions autrefois, à savoir une relative liberté face à la menace imminente d’un holocauste nucléaire, commencera alors sans aucun doute à s’estomper. S’il y a un espoir dans un pronostic aussi sombre, c’est peut-être que cette réalité pourrait, à son tour, déclencher un mouvement antinucléaire mondial, à l’image des campagnes « Ban the Bomb » (Interdisons la bombe) des années 1960, 1970 et 1980. Si seulement.
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Michael T. Klare, collaborateur régulier de TomDispatch, est professeur émérite de paix et de sécurité mondiale au Hampshire College et chercheur invité senior à l’Arms Control Association. Il est l’auteur de 15 livres, dont le dernier s’intitule All Hell Breaking Loose: The Pentagon’s Perspective on Climate Change [Tout part à la dérive : les perspectives du Pentagone en matière de changement climatique, non traduit. NdT]
Source : TomDistach, Michael Klare, 08-01-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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