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La guerre contre la drogue : un prétexte pour un changement de régime au Venezuela

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Pendant des années, les dirigeants américains ont lutté pour amener l’opposition au pouvoir au Venezuela, mais leurs efforts ont été vains. Le discours sur la guerre contre la drogue a fourni une justification à une intervention américaine plus directe, imposant un changement de régime sans les apparences d’une transition démocratique.

Source : Jacobin, Oliver Dodd
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le refus prolongé du gouvernement vénézuélien de céder à la pression américaine en a fait une cible particulièrement intéressante pour un changement de régime. Le coup d’État contre Nicolás Maduro ne visait pas un seul dirigeant, mais était destiné à servir d’avertissement à d’autres dirigeants d’Amérique latine. (Chip Somodevilla / Getty Images)

Le récent enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro n’était pas une initiative de « lutte contre le trafic de drogue » : il s’agissait de l’aboutissement d’une stratégie de guerre hybride de longue haleine visant à renverser le régime à Caracas.

Les stratèges américains poursuivent un changement de régime tout en cherchant à éviter les coûts politiques d’une guerre ouverte. Au lieu de s’appuyer sur une occupation militaire directe, ils préfèrent combiner des méthodes telles que l’étranglement économique, la guerre juridique, l’isolement diplomatique, les actions secrètes et la gestion des médias dans ce qu’on appelle la guerre hybride, une stratégie conçue pour parvenir à un changement de régime tout en préservant l’apparence de légalité et de retenue.

La tentative de renversement du gouvernement vénézuélien n’est pas nouvelle en soi. Depuis l’arrivée au pouvoir de la révolution bolivarienne en 1999 avec l’élection d’Hugo Chávez, le Venezuela a été soumis à des formes hybrides de déstabilisation. La « guerre contre la drogue » et la présentation de Maduro comme un chef du narcoterrorisme ont toutefois joué un rôle central en tant que prétexte à une prise de pouvoir tant attendue à Caracas.

Changement de régime

Les câbles WikiLeaks montrent que le changement de régime est depuis longtemps une stratégie américaine. Un document de l’ambassade américaine datant de 2006 exposait une stratégie visant à « renforcer les institutions démocratiques, infiltrer et diviser le chavisme, et construire une société indépendante. » Les bases juridiques de l’escalade ont été établies en 2015 lorsque l’administration de Barack Obama a déclaré le Venezuela « menace pour la sécurité nationale », permettant ainsi d’exercer une pression plus coercitive.

Depuis au moins 2002, les États-Unis s’efforcent de cultiver une « société civile » alignée sur l’opposition. En collaborant en coulisses avec les groupes d’opposition vénézuéliens et en finançant un écosystème dense d’ONG par l’intermédiaire d’agences telles que l’USAID et le National Endowment for Democracy (NED), Washington s’est efforcé de remodeler le paysage politique vénézuélien et de mettre en place un gouvernement favorable aux intérêts américains. Ce que l’on appelle la « promotion de la démocratie » remplit une fonction essentielle dans la guerre hybride : elle fournit un alibi plausible pour un véritable projet d’intervention étrangère.

« Donald Trump a qualifié Juan Guaidó de « Beto O’Rourke du Venezuela » [Beto O’Rourke est un élu démocrate du Texas qui a échoué aux élections sénatoriales et présidentielles, NdT], une épitaphe appropriée pour l’échec de cette initiative particulière. »

L’expression la plus visible de cette guerre politique a été la reconnaissance par Washington de Juan Guaidó en 2019 comme « président par intérim » du Venezuela. Cela est devenu la pièce maîtresse d’un effort international visant à construire un appareil d’État parallèle à l’étranger, présentant Guaidó comme le chef légitime du gouvernement. Cette fiction a fourni la base politique pour la saisie des avoirs vénézuéliens, l’intensification massive de l’étranglement économique et l’acheminement d’un soutien diplomatique et financier à une opposition soutenue par les États-Unis. Près de soixante pays ont été mobilisés dans cette tentative coordonnée d’isoler Maduro. Il s’agissait de créer les conditions d’un changement de régime sous le couvert de la légitimité constitutionnelle.

Pourtant, cette campagne de guerre hybride n’a pas fonctionné. Malgré une pression croissante – guerre politique, étranglement économique, guerre juridique, siège diplomatique et efforts constants en coulisses pour fracturer la révolution bolivarienne –, cette stratégie n’a pas abouti. Donald Trump a même qualifié Guaidó de « Beto O’Rourke du Venezuela », en référence au candidat malheureux à la présidence américaine, une épitaphe appropriée pour l’échec de cette initiative particulière.

Guerre hybride

Alors que le projet Guaidó s’effondrait, Washington s’est appuyé sur un scénario éprouvé pour intervenir en Amérique latine – la guerre contre la drogue – en utilisant des inculpations, des récompenses et des allégations de narcoterrorisme pour présenter le changement de régime comme une mesure d’application de la loi.

Les journalistes des médias dominants ont amplifié le discours des cartels qui présentait Maduro comme un baron de la drogue, le chef présumé du Cartel de los Soles. Ce qui avait été présenté comme une lutte pour la « démocratie » était désormais décrit comme une chasse à l’homme criminelle visant le chef d’une organisation narco-terroriste.

L’utilisation des discours sur la guerre contre la drogue pour justifier l’intervention étrangère en Amérique latine est depuis des décennies un pilier central de la stratégie géopolitique américaine. Elle a servi de prétexte majeur à Washington pour exercer son influence politique, en liant l’accès au commerce, aux marchés financiers, à la coopération en matière de sécurité et à la légitimité diplomatique au respect des priorités stratégiques américaines. Les gouvernements qui tombent en disgrâce, même lorsqu’ils annoncent des saisies record de drogue, sont qualifiés de « leaders de la drogue » et de « narco-régimes », une étiquette qui sert à les délégitimer sur la scène internationale et à ouvrir la voie à des sanctions et à des formes de coercition plus manifestes. Grâce à l’initiative stratégique du Plan Colombie à partir de 2000, des milliards de dollars d’aide militaire ont été versés à la Colombie pour lutter contre les insurgés de gauche, alors même que de larges pans de la société politique collaboraient activement avec les paramilitaires de droite financés par le trafic de drogue.

« L’utilisation de la guerre contre la drogue comme argument pour justifier l’intervention étrangère en Amérique latine est depuis des décennies un pilier central de la stratégie géopolitique américaine. »

Sous la deuxième administration Trump, cette logique a été pleinement mise en œuvre. La prime sur la tête de Maduro a été augmentée de 15 à 50 millions de dollars par le département d’État américain dans le but d’intensifier la pression. Une campagne agressive a présenté le Venezuela – et non les producteurs et les centres de trafic beaucoup plus importants de Colombie ou du Mexique – comme l’épicentre du commerce mondial de la drogue. Même l’évaluation nationale des menaces 2025 par la Drug Enforcement Administration (DEA) ne mentionnait pas le Venezuela comme un grand producteur ou un centre de trafic, mais désignait plutôt la Colombie, le Pérou, la Bolivie et le Mexique.

Toute une série de procédures, facilitées par le système judiciaire américain (actes d’accusation, mandats d’arrêt et programmes de récompense sanctionnés par l’État), a été mise en place pour présenter l’escalade comme une « procédure régulière » et créer l’illusion d’un alibi plausible pour un changement de régime. Il s’agissait d’une « politique d’État par mise en accusation », c’est-à-dire la criminalisation des dirigeants bolivariens, nouvelle pointe de lance de la guerre hybride menée par Washington.

Les efforts visant à fabriquer un consentement ont été accompagnés d’une intensification massive des opérations coercitives contre le Venezuela, soi-disant pour empêcher les drogues d’atteindre les côtes américaines. Ce renforcement militaire s’est concrétisé par un important déploiement naval américain dans les Caraïbes, soutenu par une puissance maritime et aérienne considérable. Les États-Unis ont cherché à étrangler économiquement le Venezuela en ciblant sa principale exportation, le pétrole, en imposant un « blocus total et complet », en saisissant des pétroliers dans les eaux internationales et, à partir du 7 janvier, en affirmant qu’ils allaient contrôler les ventes.

Au cours des mois qui ont précédé l’enlèvement de Maduro, des allégations liées à la lutte contre le trafic de drogue ont été utilisées pour justifier des « frappes » militaires contre des cibles maritimes et terrestres au Venezuela et dans les environs. Au moins 110 personnes ont été exécutées extrajudiciairement sur des bateaux au début du mois, Trump affirmant sans fondement que « chacun de ces bateaux […] tue 25 000 Américains » et insistant sur le fait que « les jours de Maduro étaient comptés. » Dans le même temps, des stratèges tels que Marco Rubio et Pete Hegseth, en collaboration avec leurs amis dans les médias, ont constamment répété que cette escalade sans précédent relevait de l’application de la loi plutôt que d’une opération hybride de changement de régime. Tel était l’objectif politique de la guerre contre la drogue : fournir une couverture morale à une offensive géostratégique s’inscrivant dans le cadre d’un projet plus large visant à rétablir la domination américaine en Amérique latine.

L’enlèvement comme guerre juridique en action

L’opération « Absolute Resolve », comme l’ont baptisée les stratèges américains, était une opération hybride par excellence. Elle combinait des méthodes de guerre ouvertes et secrètes pour atteindre un objectif clé : l’enlèvement du président Maduro et de la Première dame Cilia Flores.

Le raid a commencé par une domination aérienne écrasante et une action militaire qui ont servi de stratégie de « choc et effroi » visant à semer la peur et la désorientation dans toute la ville. Des coupures de courant et des pannes d’électricité ont été signalées dans tout Caracas, Trump se vantant que « les lumières de Caracas se sont en grande partie éteintes grâce à une certaine expertise dont nous disposons. Il faisait noir, et c’était mortel. » L’opération s’inspirait directement du répertoire de la guerre hybride, fusionnant la force militaire, les opérations de renseignement et le cadre de l’application de la loi en un seul acte de coercition minutieusement chorégraphié.

L’assaut des forces spéciales contre la résidence de Maduro a bénéficié de la rapidité et de l’effet de surprise : loin de toute arrestation ou procédure judiciaire reconnaissable, il s’agissait d’une capture par la force. L’enlèvement nocturne a brutalement mis en œuvre la stratégie de guerre juridique.

« L’opération et le battage médiatique qui l’a accompagnée ne concernaient pas seulement Maduro. Il s’agissait d’une forme de communication géostratégique : un moment spectaculaire et d’intimidation qui offrait également l’occasion d’avertir les autres. »

Ce qui a suivi au cours des heures et des jours suivants a été une avalanche de propagande, l’enlèvement de Maduro étant légitimé par des références constantes à la légalité et à la « procédure judiciaire » par les médias dominants. Le discours sur « l’application de la loi » a été mis en avant sur des chaînes telles que CNN et Fox News, les caméras et les commentaires se concentrant sur les « inculpations » et la « procédure » à l’encontre de Maduro « capturé » et « arrêté. » Des courriels fuités montrent que la BBC a directement demandé à son personnel d’évoquer l’enlèvement en ces termes, présentant ainsi Maduro comme un homme recherché, fuyant la justice.

Le cadrage était pervers mais central à l’opération : il choisissait de blanchir un acte flagrant de terrorisme d’État, le présentant comme l’exécution légitime d’une décision de justice. Avec des références floues à « l’ordre public », les victimes, y compris les civils, ont été réduites à des figures jetables dans une grande mise en scène de la légalité impériale.

Pourtant, l’opération et le battage médiatique qui l’a accompagnée ne concernaient pas seulement Maduro lui-même. Il s’agissait d’une forme de communication géostratégique : un moment de spectacle et d’intimidation qui offrait également l’occasion d’avertir les autres. Lisant un script soigneusement préparé le 3 janvier, Trump a déclaré : « Cette opération extrêmement réussie doit servir d’avertissement à quiconque menace la souveraineté américaine ou met en danger des vies américaines. »

Pourquoi le Venezuela est devenu une cible impériale

Dans cette nouvelle phase de guerre hybride, la politique américaine envers le Venezuela n’est plus contestée par des litiges électoraux ou des présidents autoproclamés, mais par une forme plus ouverte de coercition et de soumission à l’empire. En effet, le Venezuela occupe une position critique dans l’architecture de l’impérialisme contemporain, où convergent les luttes pour les ressources stratégiques, la rivalité entre les États-Unis et la Chine, l’autonomie de l’Amérique latine et la survie de la révolution cubaine.

Comme l’a ouvertement admis Trump, le Venezuela est l’un des rares États d’Amérique latine à avoir longtemps refusé de se conformer aux priorités stratégiques des États-Unis. Il a détourné la coopération pétrolière, financière et sécuritaire de Washington vers les rivaux stratégiques des États-Unis, en nouant des alliances étroites avec la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres pays. Cela fait du Venezuela non seulement un enjeu économique pour quelques multinationales américaines, mais aussi un pivot stratégique dans la quête de la domination régionale et mondiale.

Ces ambitions plus larges ont été clairement énoncées dans la stratégie de sécurité nationale américaine, dévoilée en novembre : « Les États-Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental et de protéger notre patrie et notre accès aux zones géographiques clés de la région. Nous empêcherons les concurrents non hémisphériques de positionner des forces ou d’autres capacités menaçantes, ou de posséder ou contrôler des actifs stratégiquement vitaux dans notre hémisphère. »

Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde, une matière première fondamentale pour la projection militaire et la stabilité de l’économie politique internationale. L’ampleur des réserves vénézuéliennes est telle qu’elles peuvent influencer la viabilité des objectifs géopolitiques à long terme, même dans un contexte de prix bas et de baisse de la production.

Le contrôle des ressources énergétiques est intimement lié au système du dollar et à la politique d’alliances stratégiques. Lorsqu’un grand producteur de pétrole comme le Venezuela s’aligne sur des puissances qui cherchent à réformer structurellement l’ordre mondial dirigé par l’Occident, cela menace d’éroder les piliers du pouvoir américain – ce qui explique pourquoi les États-Unis considèrent le pétrole vénézuélien comme un atout stratégique pour lequel il vaut la peine d’enfreindre le droit international, et pourquoi l’enlèvement va au-delà de la rhétorique de la guerre contre la drogue.

Dans sa lutte pour survivre à la guerre économique, le gouvernement Maduro a été poussé à utiliser la tarification en yuan, le rééchelonnement de la dette adossée au pétrole, l’expérimentation des cryptomonnaies, le commerce intermédiaire et le réétiquetage du brut vénézuélien. En d’autres termes, les sanctions ont eu pour effet involontaire d’inciter Caracas à développer des mécanismes alternatifs qui ont réduit sa dépendance vis-à-vis des marchés libellés en dollars et ont fait du pétrole vénézuélien un moyen de contester les leviers financiers mêmes sur lesquels les États-Unis s’appuient pour asseoir leur hégémonie.

« Washington considère depuis longtemps la révolution bolivarienne comme un centre de gravité de la résistance politique dans la région, notamment en raison de sa solidarité cruciale avec la révolution cubaine. »

D’autres enjeux géopolitiques sont également en jeu. Washington considère depuis longtemps la révolution bolivarienne comme un centre de gravité de la résistance politique dans la région, notamment en raison de sa solidarité cruciale avec la révolution cubaine. Loin d’être « juste un autre gouvernement de gauche », la révolution bolivarienne a cherché à construire un projet politico-économique alternatif en réorganisant les institutions clés de l’État, notamment une alliance civile-militaire, en faveur de la souveraineté et de la redistribution, s’éloignant ainsi des formes libérales « démocratiques » de gouvernance qui permettent si efficacement aux intérêts américains et aux forces dominantes de la classe dirigeante de pénétrer la société civile et politique.

Contrairement à d’autres gouvernements élus de gauche qui se sont révélés fragiles face aux coups d’État, aux guerres juridiques, aux attaques économiques et au sabotage par les élites, le projet vénézuélien a résisté à des pressions internes et externes prolongées, ce qui en fait un projet d’État qualitativement différent – et donc une cible particulièrement intéressante pour un changement de régime. Avec ses atouts stratégiques, son engagement en faveur d’un ordre mondial multipolaire et sa résistance politique aux États-Unis en Amérique latine, le Venezuela représente non seulement une nuisance locale, mais aussi un défi à la hiérarchie mondiale de l’impérialisme.

En fin de compte, cet enlèvement était l’escalade violente d’une stratégie hybride visant à ramener sous le contrôle des États-Unis un État non aligné stratégiquement positionné. Le discours sur la guerre contre la drogue et l’obsession des médias pour le procès de Maduro ne sont pas fortuits : ils constituent la couverture idéologique qui transforme un enlèvement en une parodie de procédure régulière. C’est ainsi que l’on fabrique le consentement à un jeu de pouvoir visant à restaurer la domination américaine dans l’hémisphère occidental et à mettre en garde ceux qui oseraient défier l’Empire.

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Oliver Dodd est maître de conférences en relations internationales et études de sécurité à l’université John Moores de Liverpool.

Source : Jacobin, Oliver Dodd, 10-01-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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