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11.mars.202611.3.2026 // Les Crises

Le plan de la Chine pour dominer la course à l’IA s’avère déjà payant

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Un réseau de filières scolaires ultra-compétitives a formé les figures de proue de la science et de la technologie.

Source : Financial Times, Zijing Wu
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Il y a environ trois ans, Stacey Tang, cadre dans une entreprise pharmaceutique à Pékin, a reçu un appel téléphonique étrange. Une voix venant d’un numéro de téléphone fixe inconnu lui a donné pour instruction de faire passer à son fils de 15 ans un test de qualification pour la « classe de surdoués » de l’un des lycées d’élite de la ville.

On était en novembre 2022, au plus fort des confinements liés à la Covid-19 à Pékin. La plupart des écoles étaient fermées et tout contact physique était déconseillé. Cela dit, les conditions du test avaient quelque chose de bizarre : un camion de déménagement qui allait conduire le garçon aux quatre coins de la capitale pendant une heure pendant qu’il s’attaquait à des problèmes de maths de niveau universitaire.

Certains parents auraient peut-être rechigné à cette idée, mais pas Tang. « Dans n’importe quel autre pays, on aurait immédiatement soupçonné un complot d’enlèvement ou une simple folie », m’a-t-elle dit en me souriant derrière la vapeur de son café latte Starbucks. « Tout au contraire, j’ai pleuré de joie et j’ai immédiatement envoyé mon fils. J’ai compris ce que cela signifiait : son ticket en or pour accéder aux meilleures ressources éducatives de Chine. »

Le fils de Tang faisait partie des quelque 100 000 adolescents chinois surdoués sélectionnés chaque année pour intégrer un réseau de filières scientifiques dans les meilleurs lycées du pays. Ces classes pour génies, également appelées classes « expérimentales » ou « de compétition », préparent les élèves doués à participer à des concours internationaux en mathématiques, physique, chimie, biologie et informatique. Tang a elle-même suivi cette voie il y a près de 30 ans, dans sa ville natale de Chengdu, dans le sud-ouest de la Chine. Cela l’a aidée à déménager à Pékin pour étudier à la prestigieuse université de Pékin et à obtenir un emploi bien rémunéré.

Depuis des décennies, les classes pour surdoués forment les figures de proue des secteurs scientifiques et technologiques chinois. On ne saurait trop insister sur leur rôle essentiel pour le développement des entreprises qui défient aujourd’hui la domination technologique américaine, en particulier dans les domaines de l’intelligence artificielle, de la robotique et de la production de pointe.

Parmi les diplômés des classes pour surdoués figurent le fondateur de ByteDance, la société mère de TikTok, et les principaux développeurs à l’origine de son puissant algorithme de recommandation de contenu. Les dirigeants des deux plus grandes plateformes de commerce électronique chinoises, Taobao et PDD, sont issus de la filière pour surdoués, tout comme le milliardaire qui a lancé la « super-application » de services parmi lesquels la livraison de produits alimentaires Meituan. Les deux frères à l’origine du fabricant de puces Cambricon, aujourd’hui l’un des principaux rivaux chinois de Nvidia, ont suivi des cours pour surdoués. Il en va de même pour les ingénieurs à l’origine des grands modèles linguistiques de DeepSeek et Qwen d’Alibaba, sans oublier l’illustre scientifique en chef de Tencent, débauché d’OpenAI à la fin de l’année dernière. La liste est longue.

Les classes pour surdoués en Chine diffèrent considérablement des filières pour talents en Occident. Premièrement, le système éclipse ses concurrents internationaux en termes d’échelle. Deuxièmement, il est piloté par l’État. Selon l’agence de presse officielle Xinhua, la Chine compte environ cinq millions de diplômés chaque année en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, contre environ un demi-million aux États-Unis.

Des dizaines de milliers de ces diplômés sont des élèves surdoués, retirés des classes ordinaires pour suivre un programme d’études intensif entre 16 et 18 ans. Alors que les autres bûchent pour passer le redoutable examen d’entrée à l’université, le gaokao [« Examen unifié national de recrutement en établissements supérieurs ordinaires »), généralement abrégé en Gaokao (高考, gāokǎo) de niveau similaire au baccalauréat, NdT], ceux qui ont suivi la voie des surdoués ont la chance d’échapper à ce destin et d’obtenir une place dans les meilleures universités avant même d’avoir terminé le lycée, en fonction de leurs résultats dans des concours internationaux prestigieux. Les meilleurs étudiants poursuivent leur parcours dans des programmes plus avancés destinés aux talents dans les meilleures universités chinoises, parmi lesquels les programmes d’élite en informatique des universités Tsinghua et Shanghai Jiao Tong.

Lorsque Jensen Huang, PDG taïwanais-américain de Nvidia, a qualifié les chercheurs chinois en IA de « classe mondiale » l’année dernière, il pensait probablement aux diplômés de ces classes pour génie qui construisent les puissances technologiques du pays telles que DeepSeek et Huawei, ainsi que les entreprises internationales spécialisées dans l’IA. « Si vous vous promenez dans les couloirs d’Anthropic, d’OpenAI ou de [Google] DeepMind, expliquait Huang en mai dernier, vous croisez toute une tas de chercheurs en IA et c’est de Chine qu’ils viennent… Ils sont extraordinaires, et le fait qu’ils accomplissent un travail extraordinaire ne me surprend donc pas. »

Il y a un an, lorsque la start-up chinoise en IA DeepSeek a surpris le monde entier en lançant son modèle linguistique haute performance R1, à un coût nettement inférieur à celui de ses concurrents internationaux, de nombreux observateurs occidentaux se sont demandé comment une petite équipe de chercheurs chinois pouvait être en mesure de rivaliser avec la suprématie américaine en matière d’IA. La classe pour génies explique en grande partie cette réussite.

Lorsque Wang Zihan a commencé son stage chez DeepSeek en 2024, à l’âge de 21 ans, il ne se doutait pas qu’il rejoignait une équipe qui allait bientôt ébranler la domination américaine dans le domaine de l’IA.

À l’époque, le discours dominant dans la Silicon Valley, et à Washington DC, voulait que les contrôles américains à l’exportation réussissent à freiner les progrès de la Chine en matière d’IA, laquelle accusait un retard d’un à deux ans par rapport aux États-Unis. Les entreprises chinoises spécialisées dans l’IA étaient considérées comme de simples copieurs des modèles publiés par OpenAI et Meta.

Wang a travaillé sur le modèle V2 de DeepSeek, prédécesseur du modèle R1 qui, quelques mois plus tard, devait propulser l’entreprise à la une des journaux dans un moment digne de Spoutnik. DeepSeek avait surpassé bon nombre de ses concurrents américains en produisant un modèle de raisonnement de classe mondiale utilisant nettement moins de puces de pointe que ses homologues internationaux. Alors que les modèles d’OpenAI restaient confidentiels, DeepSeek a rendu public l’ensemble de son processus de développement et R1 était accessible à tous en téléchargement.

Contrairement à de nombreuses start-ups bien établies du domaine de la Tech chinoise, l’équipe de DeepSeek était presque entièrement composée de talents locaux. Son fondateur discret, Liang Wenfeng, était particulièrement fier de son vivier de talents nationaux. « Nous voulons former nos propres talents de haut niveau, à défaut la Chine restera toujours un suiveur », a-t-il déclaré en 2024, lors d’une rare interview accordée aux médias chinois.

Travailler chez DeepSeek a été une expérience passionnante pour Wang. « Pas d’indicateurs clés de performance, pas de hiérarchie, personne sur votre dos et des ressources illimitées pour tester de nouvelles idées », m’a-t-il confié lors d’un appel vidéo. Il faisait partie d’une équipe de plus de 100 personnes, presque toutes issues de classes pour surdoués partout en la Chine. « Mon parcours scolaire était l’un des moins brillants de tous. J’ai eu de la chance avec le timing. » Ses collègues venaient pour la plupart des deux meilleures universités chinoises, Tsinghua et Pékin, ainsi que de l’université du Zhejiang, l’alma mater de Liang. Presque tous étaient des participants chevronnés et avaient remporté au moins une médaille dans l’une des grandes compétitions scientifiques internationales.

Wang avait intégré la classe pour élèves surdoués d’un lycée prestigieux de Wuhan, le lycée n° 1 affilié à l’université normale de Chine centrale. À Wuhan, l’une des villes les plus densément peuplées du centre de la Chine, la concurrence pour obtenir une place dans les écoles et les universités est parmi les plus acharnées du pays. « L’éducation que j’ai reçue en grandissant a été extrêmement sévère, mais la pression et la concurrence acharnée poussent à donner le meilleur de soi-même, a-t-il déclaré. On a l’impression qu’après cela, il n’y a plus aucun défi au monde que l’on ne puisse relever. »

À la différence de beaucoup de ses camarades de classe, Wang, qui aimait l’histoire et avait représenté son lycée lors des simulations de débats de l’ONU à Pékin, n’était pas obsédé par les sciences. Il pense que son intérêt pour les sciences humaines lui a peut-être été utile dans ses travaux ultérieurs sur l’IA. L’un des secrets de DeepSeek, qui lui permet d’exceller dans des domaines tels que le feng shui, couramment utilisé dans la divination chinoise, a été de faire appel à des experts humains appelés Baixiaosheng (qui signifie « je-sais-tout » en chinois) pour alimenter son modèle avec des connaissances, principalement liées aux sciences humaines, qui seraient autrement difficiles à obtenir à partir de données accessibles au public. Bien que DeepSeek ne l’ait jamais reconnu ouvertement, certains ont émis l’hypothèse que cette caractéristique pourrait expliquer pourquoi son modèle est nettement plus performant que ses concurrents dans ces domaines.

Wang a quitté DeepSeek l’année dernière pour poursuivre un doctorat à l’université Northwestern aux États-Unis. Il m’a dit qu’il voulait découvrir le monde et connaître différentes cultures. Il ne sait pas encore s’il restera ou s’il rentrera chez lui après avoir terminé ses études. Il connaît plusieurs doctorants chinois dont la demande de visa américain a été rejetée. « De plus en plus d’étudiants chinois, qui représentent environ la moitié des doctorants en sciences ici, envisagent de rentrer chez eux en raison de l’incertitude. Si vous devez vivre avec le risque d’être expulsé à tout moment, c’est une pression trop forte », a-t-il déclaré.

L’importance accordée par la Chine à l’enseignement scientifique remonte à l’après-guerre. En 1958, le président Mao a lancé sa campagne du Grand Bond en avant, visant à rivaliser avec les superpuissances occidentales en matière de puissance militaire et d’industrie lourde. Ce plan a eu des conséquences désastreuses, notamment une famine massive et des millions de morts. Mais au cours des décennies qui ont suivi, le message qui voulait que la science soit la clé du progrès national a continué à résonner dans les salles de classe et les foyers.

Pour une société qui, pendant des siècles, avait privilégié les sciences humaines au détriment de la formation technique ou scientifique, ce changement a eu des implications profondes. Dans les années 1980, un slogan simple et direct était affiché sur les murs de nombreux bureaux locaux de l’éducation : « Produisez des talents le plus tôt possible ». Un programme scolaire obligatoire de neuf ans et pratiquement gratuit a été instauré afin de relever le niveau d’éducation de la population. Parallèlement, dans quelques écoles prestigieuses du pays, des classes pour surdoués ont vu le jour afin de former les jeunes esprits les plus prometteurs et voir si les talents chinois pouvaient battre leurs rivaux sur la scène internationale.

Les Olympiades internationales des sciences regroupent des compétitions annuelles destinées aux lycéens, chacune gérée par son propre comité organisateur et accueillie chaque année par un pays différent. Les pays participants envoient une équipe composée de leurs meilleurs élèves à l’issue d’examens de sélection nationaux, dans l’espoir de remporter la médaille d’or. Les Olympiades de mathématiques ont été les premières à voir le jour, en 1959. D’autres épreuves en physique, chimie, informatique, biologie et autres sont venues s’ajouter par la suite.

En 1985, deux étudiants chinois ont été les premiers à participer aux Olympiades internationales de mathématiques organisées à Joutsa, en Finlande. Ils ont remporté une médaille de bronze à eux deux. Ce fut une étape importante, démontrant que les étudiants chinois étaient capables de rivaliser avec les Russes et les Américains qui dominaient les podiums. L’année suivante, la Chine a envoyé une équipe complète de six étudiants aux Olympiades de Varsovie. Ils sont revenus avec trois médailles de bronze, un résultat qui leur a valu une renommée nationale. Une poignée de lycées prestigieux ont été encouragés à affecter des ressources spécifiques, extrêmement difficiles à trouver à l’époque, pour créer des classes adaptées aux élèves surdoués, dans le but bien particulier de les préparer pour les Olympiades afin qu’ils remportent des médailles pour la Chine. Une stratégie similaire a été mise en œuvre pour trouver et former les meilleurs athlètes.

Ces classes sont rapidement devenus la norme dans des milliers d’écoles, et les résultats ont été impressionnants. Au fil des ans, les équipes chinoises ont commencé à rafler la plupart des médailles d’or aux Olympiades, dépassant de loin leurs rivaux. En 2025, les équipes nationales chinoises ont envoyé un total de 23 concurrents aux Olympiades : 22 sont rentrés avec des médailles d’or.

À partir des années 2000, les critères d’admission dans les universités ont changés, donnant plus de flexibilité aux établissements pour attribuer les places sans se baser uniquement sur les résultats du gaokao. Des concours nationaux ont été organisés pour les élèves dès la fin de leur deuxième année de lycée. Ceux qui ont remporté les meilleures notes à l’examen national pouvaient être admis directement dans l’une des 39 universités d’élite du projet 985, l’équivalent chinois de l’Ivy League, laquelle compte 8 universités.

Pour les élèves, le fait de pouvoir passer outre le gaokao a été un facteur déterminant dans leur décision de s’inscrire dans la filière pour surdoués. Le parcours traditionnel des lycéens chinois consiste en trois années d’études consacrées aux matières obligatoires du gaokao, à savoir le chinois, l’anglais et les mathématiques, ainsi qu’à trois autres matières choisies parmi la physique, la chimie, la biologie, l’histoire, la géographie et la politique. Les examens dans ces six matières ont lieu à la fin de la troisième année. En revanche, les élèves de la classe « génie » se concentrent sur leurs « matières de compétition ». Un élève qui participe à l’Olympiade internationale de physique, par exemple, doit non seulement terminer trois ans de physique au lycée, mais aussi au moins la moitié du programme universitaire, afin d’être suffisamment compétitif pour passer l’examen national. Les plus déterminés peuvent très bien ne pas étudier grand-chose d’autre.

Alors que le nombre d’élèves suivant la voie des génies augmentait, les parents ont commencé à se plaindre. Il n’était pas possible pour tous les élèves d’une classe de génies d’être admis directement à l’université : seuls 3 % environ y parviennent chaque année. Les autres sont renvoyés vers la voie du gaokao, avec une seule année de lycée restant pour se préparer à ces examens redoutables. En réponse à ces reproches, de nombreuses classes ont modifié leur programme afin d’offrir une éducation plus complète, consacrant davantage de temps à l’anglais et à la littérature chinoise. À la fin de l’année 2025, le bureau chinois de l’éducation a renforcé sa politique, n’autorisant que les 10 % des meilleurs lauréats du concours national à être admis directement aux universités de Tsinghua et de Pékin.

De nouveaux domaines d’études ont également fait leur apparition. L’intérêt pour l’informatique et les technologies est en hausse, stimulé par la croissance exponentielle du secteur. Les Olympiades d’informatique ont dépassé les mathématiques et la physique pour devenir les plus populaires. Et l’essor de l’IA a accéléré cette évolution. Dès 2017, la Chine a défini le développement de l’IA comme une « priorité nationale pour la croissance », plaçant la formation des talents au rang des préoccupations majeures. pour la seule année qui a suivi, 35 nouvelles classes spécialisées arborant le mot-clé « IA » dans leur intitulé ont été créées dans les lycées et les universités.

L’un des programmes universitaires pour surdoués les plus prestigieux de Chine est la classe pilote spéciale en informatique de l’université Tsinghua. Elle est plus connue sous le nom de « classe Yao », du nom du célèbre informaticien chinois Andrew Yao qui y enseigne. Formé à Harvard et ayant enseigné à Princeton, Andrew Yao est célèbre pour ses travaux pionniers dans les domaines de l’informatique quantique et de la cryptographie. Il est le seul Chinois à avoir remporté le prix Turing, parfois appelé le prix Nobel de l’informatique.

Dans ce contexte, Yao semblait avoir solidement ancré son statut dans le milieu universitaire américain. Pourtant, en 2004, il a quitté son poste d’enseignant titulaire à Princeton pour fonder un programme de premier cycle en informatique à l’université Tsinghua de Pékin. Cette décision symbolique a été perçue comme la preuve d’un changement dans le rapport de force entre les États-Unis et la Chine dans la course à la technologie. Yao avait une ambition simple : créer en Chine un centre de formation de talents équivalent à ceux du MIT et de Stanford. Moins de dix ans plus tard, en 2018, il déclarait à un journaliste : « Mon objectif est atteint… Je pense que nos étudiants sont désormais meilleurs [que ceux des meilleures écoles américaines]. »

L’un des premiers étudiants ayant été sélectionné pour la classe Yao était Lou Tiancheng, cofondateur et directeur technique de Pony.ai, une start-up spécialisée dans les robotaxis [ Un robot-taxi ou robotaxi est un véhicule qui se déplace sans conducteur humain grâce à des capteurs et à l’intelligence artificielle, NdT] dont la valeur s’élevait à 6,9 milliards de dollars après son introduction en bourse l’année dernière. Lou était un prodige hors pair dans sa classe pour génies. Il a remporté une médaille d’or aux Olympiades d’informatique au lycée. Fort de ce prix, il avait le choix entre toutes les meilleures universités et tous les meilleurs programmes. Le choix n’a pas été difficile, m’a-t-il confié en septembre dernier : « Je n’ai pas hésité une seconde, grâce au professeur Yao… Je voulais apprendre auprès des meilleurs et avec les meilleurs. »

La classe Yao accueille environ 30 élèves par an, tous étant la crème de la crème des meilleurs concours et du gaokao. Selon un rapport de l’école, la promotion 2019, composée de 27 élèves, comptait 24 médaillés d’or et trois premiers au gaokao dans leur province.

Lou s’est épanoui à Tsinghua, continuant à participer aux plus grands concours mondiaux d’informatique. Après avoir remporté deux championnats consécutifs au Google Code Jam et d’autres prix importants, il a acquis la réputation d’être le meilleur codeur de Chine. Âgé aujourd’hui de 40 ans, il participe toujours chaque année à des concours de codage, malgré son emploi du temps chargé à la tête de l’une des principales entreprises chinoises spécialisées dans la conduite autonome. « C’est comme un entraînement annuel qui me permet de ne pas rouiller », explique-t-il.

Lou est convaincu que le système des classes pour élèves surdoués encourage l’auto-apprentissage, qui aide les élèves à résoudre les problèmes les plus difficiles, dont certains sont insolubles même pour leurs enseignants, plutôt que de se fier à l’apprentissage par cœur exigé par le gaokao. Ce qu’il a appris lui a également permis de contribuer à la refonte stratégique de Pony.ai en 2020, a-t-il déclaré. Sa start-up atteignait un plateau lorsqu’il s’est rendu compte qu’il fallait passer du modèle initial, selon lequel des humains enseignaient aux robotaxis quoi faire, à un nouveau modèle dans lequel les humains définiraient les objectifs des robotaxis, puis les laisseraient apprendre par eux-mêmes.

Cela a été une décision difficile, qui impliquait de passer des années à construire un modèle autonome du monde de la conduite pour que l’ordinateur puisse apprendre par lui-même. Mais Lou pense que cela en valait la peine et que cela pourrait même ouvrir la voie vers l’intelligence artificielle générale (IAG), un système hautement autonome qui surpasserait les humains dans diverses tâches. « Nous étions, et sommes toujours, convaincus que c’est ainsi que l’on parviendra à l’intelligence ultime dans le domaine de la conduite autonome », m’a confié Lou. « Je ne pense pas que l’IAG émergera comme beaucoup le prévoyaient, sous la forme d’une intelligence générale telle que le LLM [grands modèles de langage, NdT]. Mais, secteur après secteur, l’IA atteindra le niveau de l’intelligence humaine, voire le dépassera, si elle est correctement entraînée. La conduite autonome devrait être l’un des premiers domaines où cela se produira. Cela pourrait arriver d’ici cinq ans. »

Pendant ce temps, Lou met en pratique cette théorie de l’auto-apprentissage guidé dans l’éducation de sa propre fille, qui est encore à l’école primaire. « Nous lui fixons des objectifs et lui enseignons les disciplines de base. Pour le reste, elle a toute liberté pour explorer. »

Bien sûr, parmi les millions d’élèves qui se sont entraînés dur dans des classes pour surdoués au fil des ans, il y a forcément des échecs et des cas particuliers. J’ai été l’un d’entre eux.

Adolescent, mes excellents résultats en mathématiques m’ont propulsé dans la classe des surdoués de mon lycée, l’un des meilleurs de la ville de Hangzhou, dans l’est du pays. Malgré mon intérêt pour la lecture et l’écriture de fiction, le poids des attentes de mes professeurs et de mes parents était tout simplement trop important pour que je puisse y résister. Je me souviens qu’un responsable du bureau régional de l’éducation m’avait supplié : « Tu as une chance de remporter une médaille en sciences, et tu veux la gâcher en écrivant sur des personnages imaginaires ? » Il avait été invité par mon directeur pour me persuader, moi et un autre élève récalcitrant, de rejoindre la filière pour élèves doués. Bien sûr, c’est ce que nous avons fait.

Ma première année au lycée a été pénible. Alors que nous avions les mêmes professeurs d’anglais et de chinois que les classes normales, nous, les élèves de la classe pour surdoués, avions nos propres professeurs pour les mathématiques, la physique, la chimie et la biologie. On attendait de chaque élève qu’il choisisse les mathématiques et au moins une autre matière comme matière principale, puis qu’il suive des cours supplémentaires consacrés à la préparation aux concours. J’ai choisi la chimie, qui me semblait être l’option la moins ennuyeuse, et je me suis embarqué dans deux années d’entraînement intensif, pendant lesquelles nous devions terminer le programme scolaire des trois années de lycée et environ la moitié du programme universitaire de chimie et de mathématiques, avant de passer le concours national à la fin de la deuxième année.

Pour trouver le temps nécessaire à une telle charge de travail, notre classe a tout simplement abandonné l’histoire, la géographie et la politique. Il y a eu un débat pour savoir s’il fallait conserver l’éducation physique. L’école a finalement décidé de la conserver, estimant que les élèves devaient rester en bonne santé pour pouvoir faire face à des études aussi intensives. Je lisais mes romans en cachette, les déchirant en livrets de 100 pages que je cachais dans mes manuels scolaires épais comme des briques. En conséquence, mes notes n’étaient pas très bonnes et on a de façon globale considéré que j’étais incapable de remporter des prix et de faire honneur à notre école.

Un jour, quelque chose m’est apparu clairement lors d’une conférence donnée par un ancien élève médaillé. Si j’obtenais un classement suffisamment élevé pour être admis directement à l’université, je pourrais profiter de toute ma troisième année de lycée en toute liberté. Plus d’école, plus de devoirs, plus d’examens blancs. Si je n’y parvenais pas, ma troisième année de préparation au gaokao serait encore pire que ma première.

Avec cette nouvelle motivation, je me suis mis à étudier sérieusement la chimie et, à ma grande surprise, j’ai trouvé cela agréable. L’environnement d’apprentissage immersif créait une sorte de vide, bloquant les distractions. Réussir à résoudre un problème difficile me semblait précieux. Mes camarades de classe étaient stimulants et me poussaient à vouloir en apprendre davantage. J’ai fait partie des huit élèves de ma classe à remporter un prix et à obtenir une admission directe à l’université. Mon score final était juste un point au-dessus du seuil requis. J’avais échappé au redoutable gaokao.

Une année de relative liberté s’ensuivit effectivement. Alors que tous les autres étudiaient jour et nuit, les élèves qui avaient déjà obtenu une place à l’université étaient chargés par l’école de nettoyer les escaliers, entre autres tâches diverses. Mais certains d’entre nous ont commencé à faire le mur, faisant une heure de vélo pour aller dans le meilleur restaurant de nouilles et aller au cinéma, essayant de compenser pour les deux années qu’ils avaient passé enterrés sous les livres.

Le moment était venu de choisir une université et une filière. J’étais partagé entre la chimie à l’université de Pékin et le journalisme à l’université de Fudan, toutes deux les meilleures universités en Chine, mais totalement différentes. Puis est arrivé le test de sélection pour l’équipe nationale des Olympiades de chimie. J’ai obtenu 23 points sur 100. Tous les candidats sélectionnés avaient obtenu la note maximale. J’ai perdu tout espoir. Finalement, j’ai été le seul de ma classe à choisir une filière non scientifique. Sur les 50 étudiants de ma promotion, environ un tiers occupe aujourd’hui des postes à responsabilité dans des entreprises technologiques en Chine et aux États-Unis. Les autres s’en sont généralement bien sortis eux aussi, dans les domaines de la finance, de la santé et de l’enseignement supérieur.

Le plan de la Chine pour les génies porte certainement ses fruits au niveau national. Au niveau individuel, cependant, je me demande si le programme en valait vraiment la peine pour tous ceux d’entre nous qui y ont participé, volontairement ou non, au cours des dernières décennies. Après toutes ces années d’études, je peux à peine me souvenir du tableau périodique des éléments. Ce qui perdure, cependant, c’est la soif de questionner, la rigueur de la réflexion et le cran d’affronter l’inconnu.

Dai Wenyuan, diplômé d’une classe pour génie âgé de 43 ans et champion du monde de codage il y a 20 ans, m’a confié qu’il considérait le talent comme l’atout majeur de la Chine dans la course mondiale à l’IA. « Il y a plus de 1 000 modèles d’IA générative enregistrés [en Chine], ce qui est inimaginable ailleurs, en effet, où trouverait-on ailleurs suffisamment d’équipes d’ingénieurs pour construire à une telle échelle ? », a-t-il déclaré.

En 2014, Dai a fondé Fourth Paradigm, une entreprise de logiciels d’IA qui a fait de lui un milliardaire. Parallèlement, il continue d’entraîner l’équipe de compétition de codage de son alma mater, l’université Jiao Tong de Shanghai. « J’ai été témoin direct de la façon dont la Chine est passée d’un manque total de talents en IA il y a 20 ans à un véritable vivier dans ce domaine » a-t-il déclaré. « Certaines de nos tâches les plus pointues sont désormais réalisées par de jeunes diplômés. Les véritables génies qui changeront bientôt le monde pourraient bien se trouver parmi eux. »

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Zijing Wu est le correspondant technologique du FT pour l’Asie.

Source : Financial Times, Zijing Wu, 01-02-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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