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22.janvier.202622.1.2026 // Les Crises

Les États-Unis sont un empire affaibli et dangereux

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L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro est un acte brutal d’agression trumpienne. Et pourtant, il illustre également la faiblesse des dirigeants américains, qui cherchent à verrouiller leur contrôle de l’hémisphère occidental.

Source : Jacobin, Nathan Akehurst
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Donald Trump se présentait comme un président anti-guerre. Pourtant, alors que les États-Unis affirment leur contrôle sur leur pré carré, son gouvernement affiche une politique de plus en plus manifestement impérialiste. (Anna Moneymaker / Getty Images)

Au cœur d’une nuit d’hiver, les forces aéroportées américaines survolent les eaux des Caraïbes. Les jets font pleuvoir le feu sur les infrastructures clés, tandis que les hélicoptères d’attaque acheminent des groupes d’agents spéciaux vers des cibles au sol. Au milieu de ce spectacle de choc et effroi [doctrine militaire utilisant une très grande puissance de feu pour dominer le champ de bataille, NdT], un président est kidnappé et inculpé pour trafic de drogue. Il s’agit d’un test clé sur la manière dont une administration républicaine ambitieuse entend gérer une ère de changements sismiques.

C’était le 20 décembre 1989, l’opération en question était l’éviction de l’homme fort du Panama et ancien collaborateur de la CIA, Manuel Noriega. Mais il existe un parallèle évident avec l’enlèvement par Donald Trump du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse. Il illustre tout ce qui a changé, mais aussi ce qui n’a pas changé, au cours des trois décennies qui séparent ces deux actes d’agression. Le premier s’est produit alors qu’on était au début d’une nouvelle ère d’hyperpuissance américaine. La seconde est un symptôme du déclin chaotique et violent de celle-ci.

Deux enlèvements

La destitution de Noriega par George H. W. Bush a marqué le début d’une nouvelle ère post-Guerre froide au cours de laquelle les États-Unis ont façonné le monde. En l’espace de quelques années, les États-Unis ont déclenché une guerre dans le golfe Persique (tout comme Noriega, Saddam Hussein, le dirigeant irakien, allait rapidement apprendre que servir les intérêts américains ne garantissait pas une protection) et ont mené de nouvelles guerres sur trois continents.

L’effondrement de l’Union soviétique a certainement amoindi la pertinence de l’anticommunisme comme justification d’une guerre permanente. Mais la guerre contre la drogue avait déjà été mise en place pour remplacer cette justification et mener des guerres sans fin, dévorant vies et ressources à l’échelle mondiale. Le recul de l’Union soviétique n’a guère apporté de paix à l’Amérique latine face au militarisme américain. C’est même l’inverse qui s’est produit, Washington ayant joué un rôle clé en alimentant la guerre civile colombienne.

La région a également constitué une étude unique sur la résurgence de la gauche au cours d’une période de domination néolibérale. Les barrios du Venezuela ont porté Hugo Chávez au pouvoir en 1998 et une nouvelle alliance dirigée par des indigènes a porté Evo Morales et le Mouvement vers le socialisme (MAS) au pouvoir en Bolivie en 2005, dans le cadre de ce que l’on appelle la marée rose du continent.

L’attaque de Trump contre le Venezuela ressemble tout bonnement à une véritable pièce de théâtre impérialiste.

Ce projet a connu un renouveau au début des années 2020, mais a connu de sévères revers : l’effondrement du MAS en Bolivie, la fragilité économique et politique au Venezuela, qui a provoqué l’une des plus grandes crises de déplacement au monde, et les victoires de partisans inconditionnels de Trump tels que José Antonio Kast au Chili, Nayib Bukele au Salvador et Javier Milei en Argentine. Le soutien des États-Unis n’est qu’une variable dans ces processus complexes, mais elle est une variable importante.

Dans ce contexte, l’attaque de Trump contre le Venezuela ressemble tout bonnement à une pièce de théâtre impérialiste assez simple. L’enlèvement d’un président, la fumée qui s’élève au dessus des ports, les navires bloqués sur place et l’absence de toute probabilité que le Venezuela puisse être en mesure de riposter, même si son gouvernement tient bon, sont autant d’éléments qui apportent du réconfort aux amis réactionnaires de Washington et instille de la crainte chez ses ennemis.

C’est une partie de ce qui se passe, mais ce n’est pas toute la réalité.

Faire front ensemble

Il y a deux ans, alors que j’effectuais des recherches sur la politique étrangère des États-Unis dans la région, j’ai eu une longue conversation avec un ancien fonctionnaire de l’immigration à Bogota, la capitale colombienne.

Bien qu’il ne soit pas nécessairement un partisan enthousiaste de l’administration de gauche de Gustavo Petro, il anticipait une possible nouvelle ère d’indépendance stratégique. Le gouvernement venait de refuser un vol qui devait expulser des Colombiens accusés d’être entrés illégalement aux États-Unis. Si Bogota coopèrait toujours avec les États-Unis pour empêcher les migrations à travers la faille mortelle de Darien, à la frontière avec le Panama, elle était cependant prête à faire preuve d’indépendance.

Lorsque Trump a pris le pouvoir, les limites de cette approche ont été testées. Cette nouvelle tentative de Petro de refuser les vols a été rapidement battue en brèche par des menaces de tarifs douaniers punitifs. Il semble qu’il ait surestimé son jeu, ce qui a sans doute influencé l’approche plus prudente de la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum à l’égard de Washington.

Cette controverse montre bien que le contrôle de l’immigration a remplacé des spectres comme le communisme, la drogue et le terrorisme comme justification au goût du jour pour les bellicistes américains. Les récits lugubres des élites de la politique étrangère quant à un « narcoterrorisme » qui compterait le Hezbollah, les gangs de la drogue et l’État vénézuélien ont peut-être été à l’origine du renforcement militaire américain dans les Caraïbes ces derniers mois. Mais le fait que les faucons attribuent à Caracas la responsabilité des flux de migrants irréguliers a été essentiel pour vendre la guerre, tant au sein de l’administration Trump que vis à vis de l’opinion publique américaine.

Le contrôle de l’immigration a remplacé des spectres tels que le communisme, la drogue et le terrorisme comme justification au goût du jour pour les bellicistes américains.

Tout cela sonne bizarrement européen. L’affirmation qui voudrait que des acteurs hostiles se servent de l’immigration comme tactique de sape a joué un rôle central dans le développement d’un régime de violations militarisées des droits humains aux frontières orientales de l’UE. Dans le même temps, l’impunité pour les actes meurtriers commis en mer – telles les frappes américaines à l’encontre de bateaux supposés s’adonner au trafic de drogue – trouve des échos dans le soutien européen aux milices qui attaquent les bateaux de migrants et les navires de sauvetage, ou les attaques contre les navires apportant de l’aide à la Palestine.

Plus concrètement, les États-Unis sont en train de négocier des accords en matière d’expulsion avec plusieurs pays où les États européens sont activement présents depuis longtemps, comme l’Ouganda, le Kosovo et la Libye. Mais ils vont désormais plus loin que l’Europe. Après avoir été contraints d’accepter le retour d’un Salvadorien expulsé illégalement au printemps dernier, les États-Unis se sont lancés dans une frénésie d’accords avec des dizaines de pays africains, forçant certains des pays les plus pauvres du monde à accepter les gens expulsés par l’ICE [Immigration and Customs Enforcement].

Tout cela n’a pas grand chose à voir avec les statistiques des migrations. Aucun de ces accords n’implique un nombre particulièrement élevé d’expulsions. Tout porte à croire que Trump a préféré ignorer les mises en garde signalant que l’intervention américaine au Venezuela est un facteur déterminant pour l’arrivée de réfugiés à la frontière méridionale.

Il ne s’agit pas non plus uniquement de donner l’impression d’être intraitable en matière de migration, bien que cela joue un rôle. La stratégie africaine de Trump s’est accompagnée d’une plus grande levée de boucliers dans la région, depuis les frappes aériennes du jour de Noël au Nigéria jusqu’à une campagne fictive contre le « génocide blanc » en Afrique du Sud. Il existe une forte corrélation entre les pays où des accords de déportation (et vraisemblablement des contrats lucratifs pour les entreprises carcérales américaines) existent, et ceux où les États-Unis ont des intérêts dans des minerais essentiels, alors que Washington dépasse Pékin dans les investissements en Afrique. Comme le montre la fixation de Trump sur le pétrole vénézuélien, le contrôle des ressources reste fondamental.

La focalisation totémique sur l’immigration reflète une évolution plus profonde de la pensée américaine. La vision de Washington comme garant de l’ordre mondial, si centrale dans les politiques libérales et conservatrices de la Guerre froide et de la guerre contre le terrorisme, ne suscite plus l’enthousiasme ni au niveau de l’opinion publique, ni même au niveau stratégique. Elle a été remplacée par une vision beaucoup plus locale et défensive. L’agression extérieure est toujours présentée comme une menace, mais elle est principalement vendue comme un moyen d’ériger des murs plus hauts autour d’un État fragile et menacé.

C’est moins une question de frontière qu’un sentiment plus général de menace stratégique. Le contrôle de l’immigration est devenu un sujet central, parce que c’est l’un des rares points d’accord en matière de politique étrangère dans un gouvernement qui n’a pas de vision stratégique partagée et qui oscille entre différentes tentatives pour concilier ses ambitions fantasques et une réduction frappante de ses capacités matérielles.

Ambiguïté stratégique

L’approche de Trump en matière de stratégie internationale semble contenir deux éléments clés.

Le premier est une accélération de l’approche adoptée pendant l’ère George W. Bush, qui consiste à envoyer de petites unités composée de personnel hautement qualifié mener des interventions juridiques, politiques et militaires en contournant les institutions. Dans le cas du Venezuela, cela a conduit à une série d’exécutions extrajudiciaires en haute mer, condamnées comme crimes de guerre par diverses personnalités.

Le second est une dynamique qui rappelle celle des rois qui laissaient leurs courtisans se disputer sur la stratégie à adopter afin que la meilleure option puisse émerger grâce à une forme de sélection darwinienne. Dans le cas du Venezuela, cela semble avoir conduit à une confluence d’intérêts autour d’un centre de gravité caribéen. Les faucons de l’immigration y ont vu une occasion d’intensifier les expulsions massives vers un Venezuela post-intervention, les observateurs du marché du pétrole y ont vu une source de profit et de sécurité énergétique, et les idéologues y ont vu une bonne occasion de se débarrasser d’une épine plantée de longue date dans leur pied. Pour Trump, c’est l’occasion de faire ce que Karl Rove aurait pu appeler « créer notre propre réalité », c’est-à-dire mettre en place les conditions permettant à Washington de faire ce qu’il veut, où il veut et quand il veut.

La concordance commode sur le Venezuela cache une profonde désunion entre les camps. Il reste une tendance qui s’oppose véritablement au « mondialisme » considéré comme une arrogance libérale et qui partage certaines positions avec la gauche anti-guerre en estimant que prôner « America First » (L’Amérique d’abord) signifie se retirer des « guerres éternelles. » D’autres camps, plus largement représentés, sont animés par le désir de se concentrer sur une région particulière plutôt qu’une autre. Parmi les exemples les plus évidents, citons les faucons latino-américains, ceux qui sont fermement déterminés à armer Israël et à détruire l’Iran, et ceux qui se sont affrontés au sujet de la Russie. Certes, les méthodes d’Elbridge Colby ont contrarié les membres de l’administration, mais il a tenté de proposer une logique de compromis interne sur la Russie et le Moyen-Orient, en mettant l’accent sans relâche sur le confinement de la Chine..

Ce cadre à somme nulle s’est intensifié pour une raison bien précise. Dans les derniers jours de l’administration de Joe Biden, il est apparu clairement que le fait de fournir des armes en même temps à l’Ukraine et à Israël mettait à rude épreuve la capacité militaro-industrielle des États-Unis, en dépit des budgets militaires absurdement gonflés. Le redéploiement rapide du Gerald R. Ford, le plus grand porte-avions du monde, du Moyen-Orient vers les Caraïbes à l’automne dernier, souligne cette impression d’un empire vacillant qui court d’un endroit à l’autre pour éteindre (ou, en réalité, allumer) des incendies.

Il en va de même de la volonté des États-Unis de rompre leur contrat socio-militaire traditionnel avec l’Europe, dans le cadre duquel ils apportaient une contributions disproportionnée pour obtenir l’acceptation par l’Europe de leur programme stratégique et le recours à leur matériel.

Cette prise de conscience du déclin de la puissance américaine s’est manifestée sous l’administration Biden, qui a tenté de mettre en place une « politique étrangère pour la classe moyenne » caractérisée par un renforcement du « friend-shoring » [ Le « friendshoring », ou « allyshoring », consiste à fabriquer et à s’approvisionner dans des pays qui sont des alliés géopolitiques, tels que les membres d’un même bloc commercial ou d’une même alliance militaire, NdT], et d’une stratégie industrielle (à l’opposé des guerres commerciales menées par Trump avec ses alliés) ainsi que par un retrait chaotique d’Afghanistan.

Une des critiques courantes de l’attaque contre le Venezuela est que les États-Unis ont abandonné toute prétention à maintenir l’ordre mondial libéral. C’est vrai, mais ce n’est pas pertinent. Cet ordre, qui voyait les États-Unis promettre un soutien indéfectible à leurs alliés, une aide économique en cas de besoin et le maintien de l’architecture financière et politique mondiale, en échange du consentement à leur prééminence, n’est plus structurellement capable d’exister.

La question est de savoir ce qui va se passer maintenant. L’attaque contre le Venezuela apporte de nombreuses réponses.

La fin des empires

Si, en tant qu’œuvre d’art opérationnelle, l’attaque ressemble superficiellement à l’invasion du Panama, ses racines idéologiques sont plus proches de la tentative de coup d’État désordonnée menée au Venezuela par un groupe d’indépendants en 2020. C’est une opération à court terme et hasardeuse. Elle ne semble pas particulièrement « stratégique » replacée dans une perspective globale, et c’est bien là le problème.

L’administration Trump a trouvé une réponse au problème des contraintes qui pèsent sur son pouvoir mondial, en « inondant de merde toute la zone », comme l’a dit Steve Bannon. Comme le gardien de prison dans le Panopticon de Michel Foucault, Washington n’a pas les ressources nécessaires pour se déchaîner partout, mais il peut se déchaîner n’importe où de manière imprévisible. Aujourd’hui, le Nigeria et le Venezuela, demain, qui sait ? Le message est le suivant : Préparez-vous à davantage d’enlèvements et d’attentats à la bombe arbitraires.

Washington fait délibérément preuve d’un manque de retenue morale.

Une grande partie de la politique étrangère des États-Unis peut désormais être considérée comme une tentative de gérer le déclin par l’ambiguïté et les menaces. Sa fidélité inflexible à Israël, alors que cet État détruit les fondements du droit humanitaire international, doit être considérée, du moins en partie, comme un signe de son engagement envers des clients situés ailleurs. Washington fait délibérément preuve d’un manque de retenue morale. Sa préoccupation pour les ressources n’est pas nouvelle, mais dans le contexte des facteurs de stress climatique et des nouvelles compétitions géoéconomiques, elle risque de prendre une dimension plus frénétique et existentielle. Le coup de poker désespéré de l’économie américaine cernée par la révolution de l’IA et la subordination de l’État aux oligarques millénaristes de la Tech et au complexe industriel carcéral-militaire-frontalier conditionne presque certainement ses accords de déportation carcérale avec l’Afrique, et probablement bien plus encore.

Les empires ne s’éteignent pas gentiment. L’ère impériale européenne a été interrompue de manière décisive par les destructions de la Seconde Guerre mondiale. Même alors, sa sortie a duré des décennies, a été sanglante et, dans de nombreux endroits, n’a toujours pas été résolue. Il est de rigueur pour les gens de gauche de parler du déclin et de la chute de l’empire américain, mais ce déclin est relatif par rapport à d’autres et découle d’une ère d’hyperpuissance sans précédent dans l’histoire. Même les défaites stratégiques américaines, telles que celles du Viêtnam et de l’Afghanistan, ont ébranlé les pays dans lesquels elles se sont produites.

Par ailleurs, les États-Unis n’existent pas en vase clos. Il est clair que Trump n’est confronté qu’à peu de contraintes internes et que nombre de ses opposants sont sur la même longueur d’onde en ce qui concerne les affaires étrangères. En dépit de toutes les chicaneries à Bruxelles, l’UE ne peut pas et ne veut pas exercer une influence modératrice. Cela ne fera que renforcer l’attrait d’une vision cynique et hobbesienne des relations internationales, où il est nécessaire de faire constamment preuve d’agressivité et d’imprévisibilité pour survivre. Derrière les incendies qui ravagent Caracas, on peut entrevoir une multitude d’avenirs sombres.

Au milieu d’une telle morosité, il convient de mentionner une autre chose qui s’est produite aux États-Unis ces derniers jours : l’entrée en fonction de nouveaux dirigeants locaux Démocrates et socialistes comme Zohran Mamdani et Katie Wilson, grâce à des campagnes résolument internationalistes. Aux États-Unis et au-delà, les forces du militarisme rampant ont tenté d’imposer leur approche destructrice et nihiliste du monde comme étant la seule à même de protéger les populations nationalement en ces temps dangereux. Il faudra des dirigeants ancrés localement et ayant une bonne compréhension des dimensions nationales et internationales pour prouver que c’est tout le contraire, pour proposer de meilleurs moyens de traverser les turbulences violentes et dramatiques que connaît le monde et pour imaginer un ordre mondial différent.

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Nathan Akehurst est écrivain et militant, il travaille dans le domaine de la communication politique et de la défense des droits.

Source : Jacobin, Nathan Akehurst, 04-01-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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