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16.février.202616.2.2026 // Les Crises

Les milliardaires de la Tech veulent faire du Groenland un laboratoire pour leurs folies libertariennes

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Alors que les Européens tentent de réorienter Trump, ses partisans de la Silicon Valley ont leurs propres idées, qui impliquent des communautés peu réglementées et l’accès aux terres rares.

Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La semaine dernière, le président Trump a levé toute ambiguïté quant à ses intentions envers le Groenland. Lors d’un événement à la Maison Blanche, il a déclaré qu’il s’emparerait du territoire arctique « qu’ils le veuillent ou non. » Il a ensuite proféré ce qui ressemblait à une menace mafieuse à l’encontre du Danemark : « Si nous ne pouvons pas le faire à l’amiable, nous le ferons à la dure. »

Trump aurait également ordonné aux commandants des forces spéciales d’élaborer un plan d’invasion, même si de hauts responsables militaires l’ont averti que cela violerait le droit international et les traités de l’OTAN. Dans une interview accordée au New York Times, Trump a déclaré : « Je n’ai pas besoin du droit international. »

En coulisses, le secrétaire d’État Marco Rubio a tenté de calmer le Congrès, affirmant que toutes ces manœuvres militaires n’étaient qu’un moyen de faire pression sur le Danemark pour qu’il négocie. Pendant ce temps, Stephen Miller, chef de cabinet adjoint de Trump, a rejeté l’autorité du Danemark sur le Groenland, affirmant que « personne ne va combattre militairement les États-Unis pour l’avenir du Groenland. »

A même moment, sept pays européens ont publié une déclaration commune affirmant que « le Groenland appartient à son peuple » et certains alliés de l’OTAN espèrent tempérer Trump en proposant de stationner une force militaire sur l’île pour contrer la Russie et la Chine dans l’Arctique.

Dans un effort apparent pour dissuader Trump de s’emparer du Groenland, le Premier ministre britannique Keir Starmer aurait déclaré à Trump qu’il partageait son point de vue sur la menace que représente la Russie dans la région et qu’il envisagerait d’envoyer des troupes pour aider à la défendre. Dans le même temps, l’Allemagne propose de mettre en place une mission conjointe de l’OTAN dans l’Arctique et la Première ministre danoise Mette Frederiksen a déclaré que la prise de contrôle du Groenland par les États-Unis marquerait la fin de l’OTAN.

Compte tenu de l’opposition massive à la quête de Trump pour le Groenland et des avantages discutables en matière de sécurité liés à l’annexion de l’île, que se trame-t-il réellement ici ?

Pourquoi Trump veut le Groenland

L’administration Trump semble incapable de déterminer pourquoi elle doit s’emparer du Groenland. Au départ, le président a affirmé que « des navires russes et chinois sillonnent le long de la côte », une affirmation rejetée par les hauts diplomates nordiques : « J’ai interrogé les renseignements. Il n’y a ni navires, ni sous-marins. » Plus tard, Trump a lancé cette mise en garde : « Si nous ne prenons pas le Groenland, la Russie ou la Chine le feront, et je ne laisserai pas cela se produire. »

Le vice-président JD Vance s’est orienté vers la défense antimissile, arguant que « toute l’infrastructure de défense antimissile dépend en partie du Groenland. » La valeur stratégique du Groenland est incontestable. L’implantation américaine située sur l’île, la base spatiale de Pituffik, fournit une couverture radar d’alerte précoce des bombardiers et des missiles russes ou chinois.

Cependant, le renforcement de cette capacité ne dépend pas de la prise de contrôle de l’île par Washington. Les accords de défense existants permettent déjà aux États-Unis de projeter leur puissance et de moderniser leurs capacités sans provoquer la catastrophe diplomatique que représenterait une annexion.

Sécurité nationale ou cupidité des entreprises ?

Les médias dominants ont largement couvert les ambitions de Trump concernant le Groenland, mettant l’accent sur la concurrence avec la Chine et la Russie en matière de sécurité dans l’Arctique, ainsi que sur l’ouverture de routes maritimes stratégiques grâce à la fonte des glaces. La plupart mentionnent les vastes gisements de minéraux essentiels au Groenland, indispensables aux véhicules électriques et aux énergies renouvelables.

Mais ils s’abstiennent d’examiner les forces qui pourraient réellement être à l’origine de ce programme minier : les milliardaires du secteur technologique tels que Peter Thiel et Elon Musk, qui considèrent le Groenland non seulement comme une source de terres rares, mais aussi comme un laboratoire pour leurs expériences économiques et sociales libertariennes. Ces milliardaires envisagent la création au Groenland de « villes libres » non réglementées, exemptes de tout contrôle démocratique, de toute législation environnementale et de toute protection du travail.

Ken Howery, ambassadeur de Trump au Danemark et cofondateur de PayPal avec Thiel et Musk, aurait engagé des discussions pour mettre en place ces zones à faible réglementation.

Il y a ici un conflit d’intérêts ironique : les responsables de la sécurité nationale veulent un contrôle étatique fort sur ce territoire stratégique. Les milliardaires de la tech qui financent Trump veulent le contraire : un terrain de jeu déréglementé pour leurs expériences anarcho-capitalistes. Les deux parties partagent une cécité commune vis-à-vis de la souveraineté du Groenland et des droits des autochtones.

Il est profondément troublant de voir comment la crise climatique est présentée comme une opportunité. La calotte glaciaire du Groenland fond plus rapidement en raison de la hausse des températures. Les autochtones du Groenland voient leur mode de vie traditionnel disparaître à mesure que la glace disparait.

Les 56 000 Groenlandais, dont 89 % sont des Inuits autochtones, ont clairement exprimé leur position : 85 % d’entre eux s’opposent à l’adhésion aux États-Unis. Les dernières élections législatives ont donné la victoire à des partis qui rejettent ouvertement les avances de Trump. Mais cela ne transparaît pas dans la manière dont Washington évoque le Groenland. Leurs voix ne sont qu’un murmure dans toutes ces discussions sur l’annexion. Dans le même temps, la plupart des Américains s’opposent à l’idée d’acheter ou d’envahir le Groenland.

Par tous les moyens

La Maison Blanche tente par tous les moyens d’arriver à ses fins. Les responsables américains ont envisagé de verser à chaque Groenlandais une somme forfaitaire comprise entre 10 000 et 100 000 dollars, essayant essentiellement d’acheter l’approbation d’une population qui continue de dire Non.

La Maison Blanche tente également de conclure un accord de libre association (COFA) avec le Groenland. Dans le cadre d’un tel accord, les États-Unis ne fournissent que des services de distribution du courrier et des opérations de protection militaire en échange de la liberté d’action de l’armée américaine et d’un commerce exempt de droits de douane.

De tels accords existent avec des îles comme Palau, les Îles Marshall et la Micronésie. Cependant, cet arrangement a peu de chances d’aboutir avec le Groenland. Les accords COFA ont déjà été signés avec des pays indépendants, et le Groenland devrait se séparer du Danemark pour qu’un tel projet puisse voir le jour.

Risques pour les États-Unis

Cette crise dépasse largement les frontières du Groenland. Il s’agit ici de savoir quel type de pays les États-Unis veulent être et comment ils veulent se positionner sur la scène internationale. Les États-Unis vont-ils exercer leur leadership par le biais de partenariats et d’avantages mutuels, ou par le biais de menaces et de coercition ? Washington respecte-t-il le principe d’autodétermination (que nous prétendons défendre) ou seulement lorsque cela lui convient ?

Cette obsession pour l’annexion réduit tout à une prédation des ressources. Elle ignore complètement le fait que le Groenland est la patrie d’un peuple qui a ses propres rêves, ses propres droits et ses propres espoirs pour l’avenir.

Le président Trump a promis de mettre fin aux guerres éternelles et de s’attaquer à l’establishment de la politique étrangère. Mais ces menaces sur le Groenland reflètent la même vieille mentalité selon laquelle la force fait le droit et que l’indépendance des autres pays ne compte que lorsqu’elle sert nos intérêts tels que nous les percevons. Les véritables intérêts des États-Unis ne résident pas dans la renaissance de l’impérialisme, mais dans la démonstration que le partenariat et les avantages mutuels offrent une meilleure voie que l’unilatéralisme agressif.

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Pavel Devyatkin est chercheur non résident au Quincy Institute et associé principal à l’Arctic Institute.

Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.

Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin, 13-01-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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