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Pékin peut-il aider à endiguer la guerre menée par Washington ?

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Donald Trump pourrait bien avoir besoin de l’aide de Xi Jinping pour empêcher le conflit de s’étendre.

Source : Foreign Policy, Weilin Deng, Bernard Haykel
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le président iranien Hassan Rohani (à gauche) et le président chinois Xi Jinping passent les troupes en revue lors d’une cérémonie de bienvenue à Téhéran, le 23 janvier 2016. (STR/AFP via Getty Images)

Si Washington veut éviter que le conflit avec l’Iran ne dégénère en une crise régionale plus large, il a besoin de l’aide d’un allié a priori improbable : Pékin.

La Chine est la seule puissance étrangère qui pourrait vouloir pousser Téhéran à la désescalade et en avoir aussi les moyens. Un conflit prolongé menacerait la sécurité énergétique de la Chine, déstabiliserait une région cruciale pour ses intérêts commerciaux et mettrait à l’épreuve l’affirmation de Pékin selon laquelle elle est capable d’agir en tant que puissance mondiale responsable. En dépit de la rivalité entre Washington et Pékin, dans ce cas précis, les intérêts américains pourraient bien avoir besoin de la coopération chinoise.

Les marchés de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et la stabilité du Moyen-Orient sont tous menacés. Le danger ne réside pas simplement dans une guerre prolongée entre Israël et l’Iran. Il s’agit d’un conflit plus vaste qui implique davantage les États-Unis, menace les infrastructures du Golfe et perturbe un corridor énergétique mondial essentiel.

Une guerre prolongée est plausible, dans la mesure où les principaux belligérants continuent d’avoir des raisons pour continuer à se battre. Israël semble croire qu’une pression militaire soutenue, notamment grâce au soutien indéfectible des États-Unis, peut considérablement affaiblir les capacités militaires de l’Iran, voire même renverser le régime. Depuis des années, les stratèges israéliens soutiennent qu’une pression suffisante pourrait mettre à nu les fractures au sein du système politique iranien et affaiblir la République islamique de l’intérieur.

L’Iran a une vision différente du conflit, mais il a ses propres raisons de continuer à se battre. Pour Téhéran, le simple fait de survivre constituerait en soi une forme de victoire. Si le régime parvient à résister à une pression militaire soutenue, il pourra affirmer avoir rétabli sa force de dissuasion et démontré que toute tentative visant à le renverser entraînera des coûts considérables pour ses adversaires.

L’Iran dispose de plusieurs moyens pour faire grimper ces coûts : il lance actuellement des missiles et des drones contre un large éventail de pays, depuis Chypre et Israël jusqu’à Oman, en formant un vaste arc. Il a de fait fermé le détroit d’Ormuz en tirant sur des navires et en effrayant les assureurs. Il a également attaqué des installations énergétiques dans tous les États arabes du Golfe, ce qui a fait grimper les prix de l’énergie. Il peut encore intensifier ses actions en ciblant des installations industrielles vitales telles que les usines de dessalement et de production d’électricité ainsi que les systèmes de télécommunications, ce qui paralyserait les pays du Golfe.

En d’autres termes, tant Israël que l’Iran peuvent encore voir des avantages à une guerre prolongée, tout comme certains groupes américains qui souhaitent voir la fin du régime iranien (par exemple, certains membres de la diaspora iranienne aux États-Unis et les néoconservateurs). C’est ce qui rend ce conflit particulièrement dangereux.

D’autres États ne partagent pas cette analyse. Les pays arabes du Golfe n’ont guère intérêt à une guerre longue. Leurs stratégies économiques reposent sur la stabilité, et même un conflit limité menace le tourisme, l’aviation, la logistique, l’immobilier et la confiance des investisseurs. Plus grave encore est la vulnérabilité des infrastructures essentielles. Des attaques contre les installations pétrolières et gazières, les terminaux d’exportation, les usines de dessalement ou les réseaux électriques entraîneraient des coûts économiques et sociaux immédiats et considérables.

Toutefois, les gouvernements du Golfe restent réticents à s’engager directement dans la guerre. Ne pas réagir aux attaques iraniennes pourrait les faire passer pour faibles. Mais riposter militairement risque d’entraîner une escalade plus large et d’alimenter l’idée politiquement explosive qui voudrait que les gouvernements arabes combattent ouvertement aux côtés d’Israël. Pour les dirigeants du Golfe, la priorité n’est pas la victoire par l’escalade, mais la stabilité par l’endiguement.

Les États-Unis ont tout intérêt à ce que les choses se passent ainsi. Mais la position de Washington est plus précaire qu’elle ne l’avait peut-être prévu. L’administration Trump semble s’être engagée dans ce conflit sans stratégie claire à long terme quant à la manière d’y mettre fin, et avec l’idée qu’il s’agirait d’une opération rapide. Initialement, ils espéraient peut-être mener une stratégie visant à affaiblir le régime à moindre coût, une stratégie à l’instar de celle que les responsables américains estiment avoir menée à bien avec la destitution de Nicolás Maduro au Venezuela : écarter le guide suprême iranien, encourager les factions les plus pragmatiques au sein de l’élite et réorienter la politique iranienne sans engager les forces armées américaines sur le long terme..

Pour l’instant, toutefois, rien n’indique qu’une telle issue soit imminente. L’élite dirigeante iranienne semble parvenir à gérer les pressions liées à la succession tout en préservant la cohésion interne. L’appareil sécuritaire, qui vient de se livrer au massacre de milliers de manifestants en janvier, reste uni. Et si Téhéran continue de menacer la navigation dans le détroit d’Ormuz ou d’intensifier ses attaques contre Israël et les partenaires des États-Unis, Washington pourrait se retrouver davantage entraîné dans le conflit, même après avoir proclamé sa victoire.

C’est là que la Chine peut jouer un rôle central.

Pékin a toujours considéré le Moyen-Orient davantage comme un terrain économique que comme un théâtre d’opérations militaires. Son succès diplomatique le plus marquant de ces dernières années a été d’avoir facilité le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran en 2023. La Chine n’a aucun intérêt à se retrouver prise au piège dans les conflits de la région. En revanche, elle a tout intérêt à empêcher un conflit susceptible de déstabiliser une importante région productrice de pétrole et de perturber les voies commerciales maritimes qui sont vitales pour son économie.

Cette logique permet d’expliquer la prudence de Pékin. Les analystes chinois peuvent avoir des avis divergents. Certains voient un avantage stratégique dans le fait que les États-Unis s’enlisent de nouveau dans une guerre au Moyen-Orient. D’autres estiment qu’un Iran libéré des sanctions pourrait offrir de nouvelles opportunités commerciales, comme cela s’est produit en Irak après l’invasion américaine de 2003. Mais le point de vue le plus lucide, et sans doute celui qui se rapproche le plus de la position des dirigeants chinois, est que l’instabilité prolongée ou l’effondrement du régime en Iran nuirait davantage à la Chine qu’il ne lui serait profitable.

L’Iran reste l’un des rares points d’ancrage géopolitiques significatifs de la Chine au Moyen-Orient. Si le pays devait sombrer dans la guerre civile ou dans un désordre prolongé, Pékin perdrait alors son influence dans une région où elle s’est patiemment efforcée d’étendre sa présence. Le chaos en Iran pourrait également se propager, aggravant l’instabilité en Asie centrale et engendrant des risques sécuritaires en cascade à proximité de la frontière occidentale de la Chine.

Plus important, une guerre à plus grande échelle menacerait directement les intérêts énergétiques de la Chine. Une part importante du pétrole transitant par le détroit d’Ormuz est destinée aux marchés asiatiques, et en premier lieu à la Chine, qui importe environ 5 millions de barils de pétrole brut par jour, soit un tiers du volume total transitant par le détroit. Toute perturbation durable dans cette région toucherait Pékin rapidement et durement. Pour la Chine, donc, la désescalade n’est pas un acte d’altruisme. C’est par pur intérêt.

Et Pékin dispose d’un moyen de pression pour agir dans ce sens. La Chine est le premier client de l’Iran pour le pétrole et, de loin, son partenaire économique le plus important. En 2025, l’Iran a exporté environ 520 millions de barils de pétrole brut vers la Chine, ce qui signifie que Pékin achète environ 90 % des exportations pétrolières de Téhéran et représente environ un tiers du commerce total de l’Iran. Peu de puissances étrangères peuvent prétendre exercer une influence comparable sur les ressources économiques vitales de Téhéran. Cette influence n’est peut-être pas décisive, mais elle est bien réelle.

La Chine a déjà fait savoir qu’elle souhaitait jouer un rôle diplomatique. Son ministre des Affaires étrangères s’est entretenu avec ses homologues de toute la région, et Pékin a dépêché son envoyé spécial au Moyen-Orient pour contribuer à apaiser les tensions. À tout le moins, la Chine peut utiliser ses relations économiques avec Téhéran pour faire pression contre toute nouvelle escalade. Elle peut clairement faire savoir que menacer les flux énergétiques et étendre la guerre imposerait des coûts non seulement aux États-Unis et à leurs partenaires, mais aussi à l’une des rares relations économiques indispensables de l’Iran. Ainsi, par exemple, la Chine peut envoyer des navires pour escorter des pétroliers à travers le détroit d’Ormuz afin de signaler son engagement en faveur de la sécurité maritime.

Cela ne signifie pas pour autant que Pékin va s’imposer comme le nouveau faiseur de paix au Moyen-Orient .La Chine reste peu encline à prendre des risques et il est peu probable qu’elle compromette sa position stratégique globale en adoptant des mesures radicales. Mais c’est précisément cette prudence qui renforce sa crédibilité dans ce contexte. Pékin souhaite que le conflit reste endigué. Elle dispose d’un moyen de pression sur l’un des principaux acteurs. Et, à l’instar de nombreux acteurs régionaux, elle n’a aucun intérêt à ce que l’escalade s’intensifie.

Pour Washington, cela a des implications inconfortables mais claires. Les États-Unis continuent d’exercer une influence sans égale sur Israël. La Chine a plus d’influence sur l’Iran que presque n’importe quelle autre grande puissance. Si l’on veut trouver une issue diplomatique crédible, il faudra peut-être que ces deux pays utilisent leur influence de concert.

À l’heure où les relations entre les États-Unis et la Chine sont par ailleurs définies par la rivalité, le Moyen-Orient pourrait offrir un terrain d’entente restreint mais important. Pour la Chine, contribuer à contenir le conflit permettrait de protéger ses intérêts fondamentaux tout en renforçant sa prétention à un leadership mondial responsable. Pour les États-Unis, collaborer avec Pékin à la désescalade pourrait aujourd’hui s’avérer plus utile que de marquer un nouveau point dans la compétition entre grandes puissances.

Cette initiative pourrait être coordonnée par le Conseil de coopération du Golfe, un bloc politique, économique et sécuritaire créé à l’origine en partie pour se prémunir contre les menaces iraniennes et dont les États membres entretiennent des relations amicales tant avec les États-Unis qu’avec la Chine. Il existe par ailleurs un précédent de coopération multinationale en matière de sécurité dans la région : l’effort conjoint des États pour lutter contre la piraterie dans la Corne de l’Afrique, lancé en 2008.

Lorsque le président américain Donald Trump se rendra à Pékin à la fin du mois, l’ordre du jour ne devrait pas se limiter aux droits de douane et au commerce. La question la plus urgente est de savoir si les deux plus grandes puissances mondiales peuvent collaborer pour empêcher qu’un conflit régional ne se transforme en crise mondiale.

*

Weilin Deng est doctorante à l’université de Pékin et chercheuse invitée à l’université de Princeton. Bernard Haykel est professeur d’études du Proche-Orient à l’université de Princeton.

Source : Foreign Policy, Weilin Deng, Bernard Haykel – 10-03-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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