La saisie de deux pétroliers transportant du pétrole vénézuélien marque une nouvelle escalade dans la politique guerrière de Donald Trump. Alors que le Premier ministre britannique Keir Starmer avait nié toute implication dans la précédente attaque contre Caracas, cette fois-ci, la Grande-Bretagne a activement participé à l’opération.
Source : Jacobin, Nathan Akehurst
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Ce qui a commencé par l’attaque des États-Unis contre le Venezuela a désormais pris une dimension mondiale.
Non contente d’avoir extradé le président vénézuélien Nicolás Maduro et son épouse, Cilia Flores, dans une tempête de destruction à Caracas, l’administration Trump a poursuivi avec la saisie militaire de deux pétroliers transportant du pétrole vénézuélien. Le premier, le Sophia, se trouvait dans les Caraïbes. Le second, le Marinera, était à des milliers de kilomètres de là, dans les eaux glacées de l’Atlantique Nord, près de l’Islande.
Le pétrolier battait pavillon russe, ce qui a conduit certains à interpréter cette initiative comme une attaque contre la « flotte fantôme » de Moscou qui contourne les sanctions. Mais si le Kremlin ne devrait guère s’en émouvoir, Washington visait en réalité les ressources vénézuéliennes. Il semble également plausible que pour appuyer les négociations en cours sur l’Ukraine, Trump veuille offrir des concessions aux dirigeants russes dans d’autres domaines afin de les inciter à fermer les yeux sur l’incident du pétrolier. Selon un ancien conseiller de la Maison Blanche, Moscou a déjà proposé un échange de bons procédés concernant le Venezuela et l’Ukraine.
Un autre pays s’immisce dans la tourmente : la Grande-Bretagne. Lundi, dix avions de transport américains C-17 et deux avions d’attaque au sol AC-130J ont été aperçus alors qu’ils arrivaient à Fairford, base aérienne en Grande-Bretagne, ils transportaient des forces spéciales, dont, selon certaines informations, des vétérans de l’attaque de Caracas. Deux jours plus tard, ils ont décollé pour procéder à la saisie du Marinera, avec la collaboration active du ministère britannique de la Défense.
Des avions espions américains sont également arrivés, et cette force était manifestement disproportionnée pour la saisie d’un seul navire. Il semble donc qu’il y ait peut-être d’autres événements à venir. Comme si cela ne suffisait pas, les diplomates de l’OTAN discutent actuellement de l’envoi de troupes pour protéger le Groenland d’une invasion par les forces américaines.
Les événements de Caracas ont des retombées qui, d’un seul coip, atteignent trois continents et laissent présager un monde en feu. Elles reflètent les crises brûlantes du dérèglement climatique, la déstabilisation du capitalisme et les conséquences de l’extractivisme colonial.
Un Pipeline vers la guerre
On pourrait commencer par avoir une pensée pour les équipages du Marinera et du Sophia. Leurs journées ont commencé par un travail dans des conditions difficiles, lors de longues traversées, dans un secteur où l’exploitation est monnaie courante, et se sont terminées par leur implication dans une tempête géopolitique. Le changement précipité du pavillon vénézuélien du Marinera pour le pavillon russe a été une tentative désespérée pour éviter d’être pris pour cible. Mais le sort de ces marins était probablement loin d’être un élément déterminant dans les plans des États-Unis concernant le Venezuela ce jour-là.
Au même moment, les États-Unis ont annoncé leur intention de prendre directement le contrôle de la vente du pétrole brut vénézuélien, le président Trump a par la suite déclaré que la supervision de Washington pourrait durer des années. En réponse, les opposants ont repris la vieille antienne critique de l’invasion de l’Irak, dénonçant les « guerres pour le pétrole. » En 2003, cette attaque avait peut-être piqué au vif la Maison Blanche, désireuse de présenter ses objectifs de guerre comme fondés sur des valeurs humanitaires. Si les autorités américaines ont présenté l’opération anti-Maduro comme faisant partie de la guerre contre la drogue, elles ont déjà commencé à abandonner leur thèse voulant qu’il soit une sorte de Pablo Escobar des temps modernes. Toutes les parties s’accordent à dire qu’il s’agit d’une guerre pour le pétrole.
Une question plus intéressante se pose : pourquoi ? Le brut lourd vénézuélien est coûteux à raffiner, et les raffineries ne sont pas toutes équipées pour le traiter. Les améliorations requises au niveau des infrastructures et les exigences de sécurité liées à l’augmentation de la production risquent de décourager de nombreux investisseurs. Soit le niveau d’extraction serait relativement faible, soit la rentabilité se ferait attendre longtemps.
L’approche actuelle des États-Unis est loin d’être suffisamment cohérente pour être comparée à des doctrines coloniales ou néocoloniales sérieuses. Il s’agit toutefois d’une tentative honorable pour les imiter.
L’engagement des États-Unis prend tout son sens dans le contexte de l’obsession plus générale de l’administration à contrôler autant de ressources fossiles mondiales que possible. Dans la mesure où il y a une logique stratégique dans la rhétorique « Drill, baby, drill » (Fore, bébé, fore) et la récente annulation de milliards de dollars de financement pour les énergies renouvelables, cela traduit probablement une conviction en interne qui veut que maintenir une domination dans le secteur des énergies fossiles soit plus facile que de remporter la course contre la Chine pour le contrôle de la transition. Les initiatives des États-Unis au Venezuela viennent étayer cette thèse : même confrontés à une baisse de la demande de pétrole, les États-Unis peuvent ralentir la transition, maintenir la prééminence des combustibles fossiles et gagner toute compétition dans ce domaine.
Cet argument repose sur le colonialisme. Les étudiants en géographie ou dans des disciplines similaires ont certainement entendu parler de la malédiction des ressources, l’idée selon laquelle les pays riches en ressources sont structurellement condamnés au chaos. Mais cela n’est pas vrai pour la Grande-Bretagne, la Norvège ou les États-Unis. C’est une malédiction qui touche les victimes de la prédation coloniale.
L’approche actuelle des États-Unis est loin d’être suffisamment cohérente pour être comparée à des doctrines coloniales ou néocoloniales sérieuses. Il s’agit toutefois d’une tentative honorable pour les imiter. Ce n’est pas un hasard si leur initiative la plus audacieuse pour façonner l’avenir s’est portée sur une ancienne colonie européenne et un pays sur lequel les États-Unis tentent depuis longtemps d’exercer leur domination. Et ils se tournent maintenant vers un autre endroit qui correspond à cette description : le Groenland.
La toundra du Haut-Arctique se réchauffe
Pour les Grecs de l’Antiquité, le Grand Nord était un lieu réputé pour son abondance, le royaume idyllique d’Hyperborée. Puis, une succession de grandes puissances l’ont exploré et ont trouvé qu’il y faisait froid, que la population était rare, et l’importance stratégique limitée, même si, en 1933, l’est du Groenland a été le théâtre d’un procès international historique sur les droits de colonisation.
Aujourd’hui, l’Hyperborée fait son retour. Le rythme effrayant du changement climatique lié au recul de la banquise arctique, a ouvert un accès potentiel aux riches réserves de pétrole et de gaz de la région, ainsi qu’à ses stocks massifs de minéraux essentiels. Le pic de la ruée vers l’or n’a pas encore eu lieu. Cependant, au cours des deux dernières décennies on a vu une augmentation considérable des investissements.
Les tensions géopolitiques et militaires se sont également accrues. En 2007, la Russie a planté un drapeau sur le fond marin de la dorsale de Lomonosov, tentant ainsi de revendiquer de manière tendancieuse les ressources qui s’y trouvent. Après l’invasion de l’Ukraine, tous les autres États membres du Conseil de l’Arctique ont boycotté l’institution en signe de protestation, gelant de fait la gouvernance coopérative de l’Arctique. (Bien que membre du Conseil, le Conseil circumpolaire inuit, qui représente les populations autochtones, s’est souvent retrouvé exclu des décisions). Les États ont commencé à rouvrir et à agrandir leurs installations du grand nord datant de la Guerre froide.
L’Europe doit désormais faire face à une nouvelle forme intéressante de boomerang impérial. Elle a favorisé l’effondrement des normes et des règles ailleurs, et elle en subit aujourd’hui les conséquences chez elle.
Washington s’est engouffré dans cet environnement déjà tendu avec une série de clichés, de visites d’État et d’opérations d’influence visant à encourager le Groenland à rechercher son indépendance vis-à-vis de son ancien colonisateur afin que les États-Unis puissent à leur tour le coloniser. Dans un premier temps, tout cela semblait être une vaste blague, un autre exemple de la stratégie de l’administration Trump consistant à « inonder la zone » d’informations afin que ses adversaires ne sachent pas ce qu’elle s’apprête à faire. Mais les capitales européennes se sont vues contraintes de se confronter à la possibilité que cela puisse être réel, et l’Allemagne et la Pologne tentent désormais de prendre la tête d’une réponse européenne commune.
L’Europe doit désormais faire face à une nouvelle forme intéressante de boomerang impérial. Elle a favorisé l’effondrement des normes et des règles ailleurs, et elle en subit aujourd’hui les conséquences chez elle. Le Danemark a travaillé en étroite collaboration avec le Britannique Keir Starmer sur un projet visant à affaiblir la législation européenne en matière de droits humains. L’Europe a activement sapé les normes en ne demandant pas de comptes à Israël et dans sa gestion des urgences liées aux réfugiés. Concernant le Venezuela, ses premières réactions à l’attaque ont été soit vaines, soit enthousiastes. Paradoxalement, même certains alliés idéologiques apparents de Trump, comme Marine Le Pen en France, se sont montrés plus courageux que la plupart des libéraux.
Deux questions occupent désormais le devant de la scène. La première est de savoir si la question du Groenland va affiner la réflexion de l’Europe et à quoi cela pourrait ressembler. L’Europe a-t-elle le bon sens nécessaire pour empêcher qu’une Pax Americana lui soit imposée ? La deuxième question concerne la position de la Grande-Bretagne. Pendant un temps, il a semblé que le Premier ministre Keir Starmer serait capable de compartimenter, en restant passif sur le Venezuela et plus réactif sur le Groenland. Mais le fait que le sol anglais devienne la rampe de lancement de la guerre de Washington qui vient bouleverser le système, pour une opération dans l’Atlantique Nord non loin du Groenland, rend la question du rôle de Londres extrêmement claire. Keir Starmer ne peut pas rester évasif éternellement.
Il est extrêmement difficile de prédire ce qui va se passer maintenant, et toutes les parties prenantes sont confrontées à d’importantes questions. Et bien souvent, en période de crise, les acteurs concernés se tournent vers des doctrines beaucoup plus anciennes pour trouver des réponses.
Résister au fatalisme
Ceux qui soutiennent la revendication américaine sur le Groenland avancent un argument intéressant : puisque Copenhague n’a pas su exploiter efficacement la région, les Danois ont perdu le droit à ses richesses.
Que ce soit intentionnel ou pas, cela ressemble à l’argument de Locke [La clause lockéenne est une condition pour que l’appropriation des ressources naturelles soit juste, NdT] en faveur de l’Amérique coloniale; à avoir que les immenses richesses du Nouveau Monde appartenaient aux Anglais, plus industrieux que les peuples autochtones pour exploiter leur potentiel. Ce n’est pas la seule idée de cette période qui refait surface. Les débats autour de la saisie des pétroliers pourraient sembler familiers à Hugo Grotius, le théoricien néerlandais du droit international qui a rédigé une défense passionnée de la saisie par son pays, en 1603, d’un navire portugais rival transportant d’immenses richesses, ce qui a déclenché un scandale à l’échelle européenne. Et la vision sombre des relations internationales de Hobbes, développée dans le contexte dévastateur de la guerre de Trente Ans – un monde où la force fait loi et où tous sont contre tous – connaît un regain d’intérêt.
Ces idées anciennes et ces nouvelles tactiques sont reliées par un réalisme brut que la Nouvelle Droite tente de populariser : l’inévitabilité et le caractère souhaitable d’un monde où les forts l’emportent et où les faibles subissent leur sort. Cette vision se retrouve dans les tentatives de bafouer le droit international humanitaire, de réduire la protection des travailleurs ou de revenir sur les progrès accomplis en matière d’égalité raciale et de genre. Il s’agit d’une doctrine de type survivaliste visant à surmonter les crises que ses inventeurs ont provoquées.
C’est également l’avis explicite du gouvernement américain. La Maison Blanche a poursuivi sa semaine d’agression en augmentant de 600 milliards de dollars le budget déjà pléthorique de la guerre aux États-Unis. Sa stratégie est claire : saboter l’action mondiale en faveur du climat, s’emparer des réserves de pétrole restantes dans le monde et les rejeter dans l’atmosphère, en exploiter les conséquences en s’emparant des voies maritimes ouvertes par la fonte des glaces et militariser l’avenir. Je ne suis toujours pas convaincu que tout cela démontre réellement une quelconque force; après l’enlèvement de Maduro, j’ai fait valoir que l’agressivité imprévisible et aléatoire était la manière dont l’administration Trump gérait une ère de déclin pour l’Amérique.
Mais il s’agit bien d’une menace. Et même si les opposants à la droite ne voient pas nécessairement d’un bon oeil un monde principalement régi par la force, beaucoup se résignent à son caractère inexorable. Les libéraux au pouvoir en Europe ont fait part de leur réticence, mais ont néanmoins adhéré à la doctrine trumpienne consistant à augmenter les dépenses militaires, à recourir à la violence aux frontières et à abandonner les engagements en matière d’environnement et de protection sociale. Pendant ce temps, les militants de gauche, désespérés par l’inutilité de faire appel à la morale ou même aux normes juridiques contraignantes, se résignent à des conclusions fatalistes.
Pour contrer un tel fatalisme, il faut faire preuve d’une autre forme de force. L’Europe pourrait défendre et étendre sa tradition tant vantée de droits et de consolidation de la paix, plutôt que de tout sacrifier dans la précipitation pour obtenir des gains à court terme. António Costa, président du Conseil européen, a fait un petit pas dans cette direction en insistant sur le fait qu’il « ne peut accepter les violations du droit international, que ce soit à Chypre, en Amérique latine, au Groenland, en Ukraine ou à Gaza. » Reste à voir si ces paroles seront suivies d’actions concrètes. Les Britanniques, quant à eux, pourraient rejeter le rôle qui leur a été attribué, celui d’un porte-avions américain surdimensionné. Quant aux Américains, le discours d’investiture du maire de New York, avec sa référence à la convivialité du collectif, laisse entrevoir à quoi pourrait ressembler un véritable programme « America first » : privilégier la santé, l’éducation, l’environnement et les infrastructures plutôt qu’une nouvelle série de « guerres sans fin. »
De telles alternatives nécessitent également de rompre avec les anciennes doctrines de l’extraction, de l’accumulation et de la force brute comme seules voies vers la prospérité. Et certaines sources d’inspiration existent dans les lieux actuellement attaqués. Les Groenlandais élisent depuis longtemps des écosocialistes autochtones qui ont résisté avec persévérance aux tentatives d’intensification de l’extraction, préférant une vie durable à l’attrait de l’argent à court terme. Le Venezuela est aujourd’hui profondément divisé, mais il est encore possible de tirer des leçons de la redistribution transformatrice de la richesse et du pouvoir mise en œuvre au début de la révolution bolivarienne.
Le début de l’année a été pour le moins inquiétant. Mais avec des enjeux aussi importants, ces événements devraient également redynamiser les mouvements en faveur de la paix et de la justice environnementale et économique, après de nombreuses défaites.
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Nathan Akehurst est écrivain et militant, il travaille dans le domaine de la communication politique et du plaidoyer.
Source : Jacobin, Nathan Akehurst, 10-01-2026
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