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17.janvier.202617.1.2026 // Les Crises

Terres rares et combustibles fossiles : la logique de Trump en matière de sécurité nationale

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Quels que soient ses défauts, la nouvelle stratégie de sécurité nationale jette un pavé dans la mare et ouvre un espace politique inédit depuis 40, 50, voire 60 ans.

Source : Responsible Statecraft, James K. Galbraith
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

La nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis vise à instaurer une « stabilité stratégique » avec la Russie. Elle affirme que la Chine n’est rien de plus qu’un simple compétiteur, que le Moyen-Orient n’est pas au cœur de la sécurité américaine, que l’Amérique latine est « notre hémisphère » et que l’Europe est confrontée à un « effacement civilisationnel ».

L’Inde, portant plus grand pays du monde par sa population, est à peine mentionnée, on pourrait dire, tout comme Neville Chamberlain l’a fait en parlant de la Tchécoslovaquie en 1938, qu’il s’agit d’un « un pays lointain, dont nous ne savons rien ». En fait, c’est tant mieux pour l’Inde, qui peut tout à fait se débrouiller toute seule.

Dans ce document, qui est d’un réalisme politique à couper le souffle, la logique sous-jacente n’est pas explicite. En effet, en tant que déclaration d’idéologie politique ou de « valeurs », cette stratégie est incohérente. Elle prône le respect de la souveraineté des pays dont les systèmes de gouvernement diffèrent des nôtres, mais fustige ensuite l’Europe pour ses pratiques antidémocratiques. Elle reconnaît la fin de l’hégémonie américaine, mais revendique ensuite son hégémonie sur tout l’hémisphère occidental, brandissant la doctrine Monroe comme s’il s’agissait d’un texte sacré.

Quel fil d’Ariane, s’il y en a un, fait le lien entre tout cela ?

Il s’agit d’une logique de ressources et, en premier lieu, de combustibles fossiles. Grâce au pétrole qui coule à flots au Texas et aux réserves du Canada et du Venezuela, les États-Unis peuvent s’affranchir du golfe Persique. Ils pourraient même, du moins en théorie laisser Israël se débrouiller seul, sans pour autant prédire que cela se produira dans la pratique. Le gaz russe, et plus précisément l’absence de celui-ci, a scellé le destin de l’Europe : L’Allemagne se désindustrialise tandis que la Grande-Bretagne et la France, dont les empires ont disparu depuis longtemps, sont en plein déclin. Les sanctions ayant échoué, la victoire finale de la Russie en Ukraine est désormais assurée.

Il est donc nécessaire de faire des concessions à la Russie et de rompre les liens que l’Amérique entretient depuis longtemps avec les élites européennes russophobes.

Dans le cas de la Chine, la question des ressources concerne les terres rares et, plus précisément, le gallium, un sous-produit de l’affinage de la bauxite pour obtenir de l’alumine. La Chine contrôle les terres rares grâce à un quasi-monopole sur le raffinage, qui pourrait s’éroder au fil du temps, grâce à des efforts acharnés. Il en va autrement pour le gallium; la capacité de production d’aluminium des États-Unis a atteint son pic en 1980, et la Chine dispose désormais d’un avantage de 90 (millions de tonnes métriques) contre 1 dans le domaine du raffinage. Les États-Unis ne peuvent pas assurer leur propre approvisionnement en gallium en quantités suffisantes, quelle que soit le délai. Or il n’existe pas de substitut au gallium pour les puces électroniques de pointe, l’armée américaine n’est pas actuellement en mesure d’affronter la Chine et l’emporter. Il est donc nécessaire pour les États-Unis de détendre les relations, comme le souhaite et l’accepte la Chine.

Le remarquable assouplissement récent de la ligne américaine envers la Chine est la conséquence directe de cette réalité matérielle.

En tant que stratégie, le nouvel ordre n’est pas gravé dans le marbre. Jusqu’à présent, il n’a pas beaucoup affecté les plans du Pentagone et ne devrait pas être pris trop au sérieux tant que les bases n’auront pas été fermées, les porte-avions désarmés et les armes nucléaires désactivées, et qu’une nouvelle marine répondant aux besoins régionaux ne sera pas mise en place.

Il est également assorti de plusieurs mesures irréalistes, comme l’idée, rapidement écartée par la Chine, que le Japon (et la Corée) pourrait peut-être défendre la « première chaîne d’îles », euphémisme pour désigner Taïwan. Tout aussi irréaliste est l’idée que l’Europe renforcera sa défense, en triplant voire en quadruplant ses dépenses militaires actuelles alors que les économies de ses membres continuent de décliner.

Et puis, il y a cette conviction affichée que les pays d’Amérique latine ne sont pas vraiment des pays, mais des dépendances, des pays vassaux, des colonies qui n’en portent pas le nom, et qui sont dirigés par des caciques. On ne peut pas nier qu’il y a eu, et qu’il y a encore, de tels pays dans la région. Mais le Mexique et le Brésil, sans parler de la Colombie et du Venezuela, ainsi que du Nicaragua et de Cuba, ont d’autres idées en tête. Le ton arrogant de ce document, digne d’un gangster de Miami, est son trait le plus réactionnaire, qui n’est guère éloigné de l’époque qui a précédé la guerre de Sécession, lorsque Cuba et le Mexique étaient considérés comme de nouvelles frontières pour les esclavagistes sudistes.

Sur le volet économique, la Stratégie est un amas de contradictions. Elle vise la réindustrialisation tout en protégeant le système financier et le dollar mondial. Elle vise le leadership technologique tout en réduisant les impôts, démantelant les réglementations et affaiblissant la capacité du gouvernement (dégradée depuis longtemps) à indiquer ce que ce leadership implique. Elle souhaite mettre en place une armée invincible et polyvalente tout en prônant une « prospérité largement partagée » et « favorable aux travailleurs ». C’est le syndrome de l’enfant qui veut tous les paquets qui brillent sous le sapin. On peut s’attendre à une crise de colère lorsqu’il réalisera qu’il ne peut pas tout avoir.

Néanmoins, malgré tous ses défauts, cette nouvelle stratégie, qui remet en cause l’ordre mondial unipolaire et eurocentré jusque-là sacro-saint, fait figure de véritable pavé dans la mare. Elle ouvre un espace politique sans précédent depuis 40, 50 ou peut-être 60 ans – depuis Reagan et Gorbatchev, Nixon et Mao, ou Kennedy et Khrouchtchev – qui, chacun à leur manière, ont tenté d’empêcher la confrontation nucléaire finale. La réaction paniquée des dirigeants politiques européens, des élites de la politique étrangère américaine, du parti démocrate et des médias laisse présager une bataille titanesque pour maintenir en place cet ordre ancien. Les commentaires acerbes de Thomas Friedman, mêlant crainte et résignation, sont révélateurs de ce à quoi il faut s’attendre.

Les efforts précédents en faveur de la paix ont tous fini par échouer. Les initiatives prises par Kennedy en 1963, notamment le traité d’interdiction des essais nucléaires et sa décision de se retirer du Vietnam, ont pris fin avec son assassinat. Le rapprochement de Nixon avec la Chine a conduit à une relation profonde qui n’a dégénéré en hostilités que lorsque la Chine est devenue une puissance économique de premier plan, tandis que l’illusion des années 1990 d’une « fin de l’histoire » et d’une convergence vers la « démocratie libérale » s’est effondrée. La fin de la guerre froide orchestrée par Gorbatchev et Reagan a cédé la place, sous George H. W. Bush, à des revendications de « victoire » avec les réactions inévitables qu’elles ont entraînées, à savoir la revanche.

Pourtant, dans chacun de ces épisodes, les avantages matériels des États-Unis étaient plus importants et leur besoin de dominer le monde plus grand qu’aujourd’hui. Depuis lors, la capacité militaire américaine s’est érodée ; l’ère des missiles et des drones a remplacé celle des porte-avions et des bases militaires, et les caractéristiques technologiques des conflits favorisent désormais largement la défense. Et pour l’instant, les États-Unis sont effectivement autosuffisants en énergie, tandis que les réserves dont ils pourraient avoir besoin à l’avenir se trouvent à proximité et non à l’autre bout du monde.

On peut obtenir les ressources qui doivent venir de la Chine, tant qu’on respecte les conditions de la Chine ; on ne les aura pas si la Chine voit les États-Unis comme une menace militaire.

En résumé, les conditions matérielles jouent en faveur de la paix. Aucune des autres grandes puissances, hormis l’Inde, dont on ne parle presque jamais, ne nourrit d’illusions d’hégémonie mondiale. Compte tenu de la situation mondiale actuelle, les États-Unis peuvent trouver un terrain d’entente avec la Russie et cohabiter avec la Chine en tant qu’égal et partenaire commercial. La nouvelle stratégie est donc une invitation ouverte à Taipei pour qu’elle trouve un accord avec Pékin, et aux gouvernements futurs à Berlin, Paris et Londres pour qu’ils négocient des modalités avec Moscou.

L’optimisme n’est pas de mise. L’ajustement de notre économie pour parvenir à une « prospérité favorable aux travailleurs » est une tâche qui nous attend, et elle ne sera ni simple ni exempte de conflits internes. Il ne fait aucun doute que ceux qui sont attachés à la domination coercitive mettront tout en œuvre dans les mois à venir pour inverser toute évolution vers une paix équilibrée. La violence au Venezuela est une menace qui se profile à l’horizon.

Mais dans une perspective plus large, les bellicistes mondiaux défendent un ordre mondial qui n’existe plus, alors que les nouvelles conditions exigent réellement une consolidation régionale et une multipolarité, pour un monde où la paix et la stabilité sont primordiales.

*

James K. Galbraith est chercheur non résident à l’Institut Quincy. Il est titulaire de la chaire Lloyd M. Bentsen Jr. Chair in Government/Business Relations à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs et professeur de gouvernement à l’université du Texas à Austin. (II est le fils de l’éminent économiste et Ambassadeur en Inde John Kenneth Galbraith).

Source : Responsible Statecraft, James K. Galbraith, 22-12-2025

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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