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Déc
2010

Ainsi, le modèle allemand est de style “parasite”. Comment réussit-il alors à se maintenir ?

Lecture : en 1995, le PIB par Allemand est supérieur de 3 500 € à celui d’un Français, dont 2 000 € au titre de la consommation et 1 500 € pour l’investissement. L’écart s’inverse à partir de 2005.

Le graphique précédent montre que le modèle allemand ne tient que grâce aux exportations. L’avance de l’Allemagne sur la France a ainsi disparu en 10 ans. Quand ses partenaires réduiront leurs achats (en raison d’une récession économique – France –, par le développement de leur propre production intérieure – Chine –, ou simplement par des barrières commerciales pour se protéger), l’Allemagne souffrira terriblement, comme on l’a vu en 2009 avec une récession de près de 5 %.

Soulignons pour l’anecdote qu’un point a cependant été préservé par l’Allemagne : sa très fable durée du temps de travail. Car on le sait peu, mais l’Allemagne travaille 10 % de moins que la France, 1310 heures contre 1470 en 2009 – comme quoi la baisse du temps de travail n’empêche pas d’être compétitif…

Pour terminer ce tout d’horizon de l’Allemagne, il convient également de souligner son inquiétant problème démographique (dont nous reparlerons à la fin de ce livre), le pays ne remplaçant plus ses générations en raison de sa fécondité de 1,4 enfant par femme.

La population Allemande devrait être comprise entre 77 et 80 millions en 2030, contre près de 70 millions pour la France. Si les tendances se poursuivaient, le France dépasserait l’Allemagne d’ici 2050.

La dépression de sa démographie a bien entendu un lien fort avec les choix de société de l’Allemagne.

Pour revenir au « modèle allemand », soulignons enfin que l’Allemagne « exploite » non seulement sa population, mais également ses partenaires de la zone euro, puisque ce système monétaire ne peut compenser les écarts de productivité générés, n’ayant plus de monnaies nationales qui pourraient alors diverger, voire être dévaluées, afin de rééquilibrer les échanges. C’est un vice profond de l’euro en tant que monnaie unique.

En effet, si l’euro était resté une monnaie commune, comme avant 2002, le système pourrait se rééquilibrer simplement par des dévaluations de parités. Ce débat semble interdit, mais s’il ne trouve pas de réponse, l’euro explosera, comme il a failli le faire en mai 2010, en raison de l’accroissement insupportable des divergences entre les pays.

La théorie des zones monétaires optimales (et des chocs asymétriques) ayant valu le prix Nobel d’économie à Robert Mundell en 1999 permettent de mieux cerner ce problème. Reprenons l’exemple de la brutale compression salariale allemande. Si elle se poursuit, elle créera beaucoup de chômage en France. Quelles sont alors les solutions possibles pour la France, selon cette théorie ? Il y en a 3 principales :

  1. la France fait la même chose. On est alors dans une spirale où il faut en permanence s’aligner sur le pays exploitant le plus sa population, au nom de la sacro-sainte « compétitivité ». C’est d’ailleurs la vision Allemande.

« Nous n’allons pas abandonner nos atouts au prétexte que nos produits sont peut-être plus demandés que ceux d’autres pays. Cela serait la mauvaise réponse à apporter à la question de la compétitivité de notre continent. Un gouvernement économique européen doit s’aligner sur les États membres les plus rapides et les meilleurs, pas sur les plus faibles. » [Angela Merkel, mars 2010]

  1. les chômeurs français vont travailler en Allemagne. C’est ce qui se passe aux États-Unis, où la population peut être très mobile, mais ceci est facilité par la mentalité américaine, et surtout le fait qu’il s’agit du même pays. En Europe, cette solution poserait rapidement des problèmes d’acceptabilité au peuple d’accueil.
  1. un fort transfert budgétaire a lieu de l’Allemagne vers la France pour compenser. C’est ce qui se passe au sein d’un pays, la région parisienne aidant par exemple la Corrèze. Mais les égoïsmes nationaux y sont-ils prêts ?
  1. la France instaure une taxe douanière des produits allemands pour compenser l’écart de « concurrence déloyale »

Il n’y a guère d’autre solution dans le cadre actuel. Ne reste alors que le retour de l’euro au statut de monnaie commune de 2001 pour dévaluer un nouveau franc face à un nouveau mark.

Pour désagréable que ce soit, il convient de choisir rapidement une solution avant que les évènements nous en imposent une.

En conclusion, il convient de réfléchir à deux fois avant de vouloir adapter le « modèle allemand » (même s’il a des points positifs, comme une gestion plus rigoureuse des finances publiques ou un système de cogestion des salariés). Ce « modèle » se résume finalement simplement : exploiter sa population, pour produire de façon très rentable des biens vendus à l’étranger. Cela enrichit les détenteurs allemands du capital et appauvrit la population, car nous verrons que les inégalités ont fortement augmenté en Allemagne. Quel est alors l’intérêt du peuple allemand ?

Cette situation justifie pleinement la vision de Christine Lagarde, qui a pourtant déclenché une controverse au printemps 2010 :

« Ceux avec des excédents pourraient-ils faire un petit quelque chose ? Le tango, cela se danse à deux. […] Il est clair que l’Allemagne a accompli un extrêmement bon travail au cours des dix dernières années environ, améliorant la compétitivité, mettant une forte pression sur le coût de sa main d’œuvre.

Quand vous regardez ce qu’ils ont fait de leurs coûts unitaires du travail, ils ont fait un travail formidable. Je ne suis pas sûre que ce soit un modèle viable à long terme et pour l’ensemble de l’eurogroupe. Il est clair que nous avons besoin d’une meilleure convergence. » [Christine Lagarde, Financial Times, 15 mars 2010]

« Chers amis allemands, l’avenir de l’Europe dépend plus que jamais de vous. […] vous avez le sentiment, je crois, que vous avez fait votre devoir et que ce sont les autres Européens, trop cigales, qui portent seuls la responsabilité de la crise actuelle. Or, ce n’est pas le cas.

La politique d’austérité excessive menée en Allemagne depuis le début des années 2000, sous la houlette notamment du social-démocrate Gerhard Schröder, porte une lourde responsabilité dans les difficultés actuelles de la zone. Compte tenu du poids de l’économie allemande, un quart de la zone euro, sa très faible croissance depuis dix ans a plombé ses voisins, contribuant notablement à la dérive des comptes publics des autres pays. […]

Cette austérité excessive s’est traduite par des excédents commerciaux colossaux : 166 milliards d’euro soit 6,6 % du PIB en 2008. Des excédents réalisés aux deux tiers en Europe : en ne consommant pas assez, votre pays a posé depuis dix ans, le même type de problèmes à ses voisins que la Chine au monde…

Vous considérez généralement ces excédents comme un signe de la bonne santé de votre économie. Ce n’est pourtant pas le cas : vous savez bien que, du fait de cette austérité excessive, la pauvreté et les inégalités se sont envolées dans votre pays, que l’évolution démographique y est plus inquiétante que jamais et que la mauvaise qualité de votre système scolaire n’augure rien de bon pour l’avenir…

De plus, en voulant à tout prix punir sévèrement les Grecs, mais aussi les Portugais et les Espagnols, trop dépensiers, vous vous tirez une balle dans le pied : vous allez priver l’industrie allemande des débouchés qui lui ont permis de survivre malgré l’anémie de votre marché intérieur…

Et comme vous n’avez, me semble-t-il, aucune intention de relâcher la bride chez vous en adoptant des politiques moins restrictives, bien au contraire, votre intransigeance risque de replonger toute l’Europe dans la récession. Tout en déclenchant une grave crise politique, tant le mépris manifesté ces dernières semaines chez vous vis-à-vis des pays du sud de l’Europe ravive des blessures profondes.

Bref, il serait urgent de revenir à de meilleurs sentiments… Voilà. Si je me permets de m’adresser aussi directement à vous, c’est parce que la première qualité d’un véritable ami est, à mon sens, la franchise. » [Guillaume Duval, Alternatives économiques, mars 2010]

« Les excédents structurels allemands, dégagés par le secteur privé et par la balance courante, rendent virtuellement impossible pour ses voisins d’éliminer leurs déficits budgétaires, à moins d’accepter un marasme prolongé. » [Martin Wolf, Financial Times, mars 2010]

5 réponses à Un modèle allemand ? (2/2)

  1. guzy1971 Le 26 janvier 2011 à 09h13
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    Tout est dit, ce n’est pas très compliqué pourtant. Les déclarations de Mme Lagarde montrent que les choses sont intellectuellement comprises en haut lieu, or c’est la politique inverse d’alignement de la France sur l’Allemagne. Ceci n’a rien à voir avec une quelconque fatalité économique. Nous sommes là dans le domaine de la psychologie et de la culture. L’Euro, dans sa conception actuelle, n’est pas un phénomène économique, mais un problème culturel. Nous sommes là au coeur d’une vraie névrose nationale qui conduit les élites françaises à vouloir nier leur pays, à vouloir être un autre. Je ne peux que conseiller la lecture de “l’illusion économique” d’E Todd qui, en 1998, décrit de façon magistrale les fondements psychologiques et culturelles de l’Euro. Un livre d’une profondeur sans égal.


    • Nihil Le 14 novembre 2011 à 09h53
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      Tout à fait d’accord avec Guy1971.
       Je suis en train de terminer ce livre d’E. Todd, et sa deuxième partie, avec entre autres le chapitre sur “L’utopie monétaire” est confondant de préscience: les déboires actuels de la zone Euro y sont décrits en détail avec 12 ans d’avance. Particulièrement intéressant: les intentions des promoteurs (Delors et consorts) de l’Euro en matière de convergence budgétaire et de passage à un fédéralisme européen pour, en utilisant la monnnaie unique, passer outre les différences socio-culturelles sans passer par la case “Avis des peuples”.
      Ces messieurs essaient de se défausser aujourd’hui, mais ils ont quand même joué avec les allumettes et nous en sommes brûlés. La politique ou l’art du mentir vrai ?


      • Nihil Le 14 novembre 2011 à 09h57
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        Excuses: lire Guzy1971, désolé.
        J’oubliais: Todd parle également, au sujet de la monnaie unique, de “mysticisme monétaire”, je trouve l’expression très pertinente et elle qualifie exactement tout le disours actuel (et passé) sur le “Hors de l’Euro, poinr de salut”.  


  2. DAVID Le 13 novembre 2011 à 21h09
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    Olivier

    vus devriez remonter le fil de ce post qui est d’une actualité brulante

    A chaque fois que je dis à mes amis que le 1er pb de l’Europe c’est l’Allemagne, on me rie au nez…


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