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23.février.202623.2.2026 // Les Crises

« Ce n’est pas l’Amérique » : le terrible mensonge que les citoyens américains continuent de se raconter

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L’idée qui voudrait que la violence et la répression étatiques à grande échelle n’appartiennent pas au sol américain est une fiction dangereuse.

Source : Rashida James-Saadiya, Truthout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un trou dû à un coup de feu est visible sur une fenêtre devant un mémorial improvisé dédié à Alex Pretti, le 26 janvier 2026, à Minneapolis, dans le Minnesota. ROBERTO SCHMIDT / AFP via Getty Images

Les Américains recherchent une fois de plus des analogies historiques pour expliquer ce qui se passe autour de nous.

Alors que l’autoritarisme s’accélère, que la violence institutionalisée par le gouvernement devient plus manifeste dans l’application des lois sur l’immigration, dans le maintien de l’ordre, dans le déploiement ostensible des forces fédérales contre les civils et dans l’érosion constante des droits civils, les gens cherchent désespérément des repères.

Mais au lieu de tenir compte de la longue et violente histoire de la construction des États-Unis, une grande partie de cette recherche sombre dans des clichés racistes et des propos xénophobes rassurants : On n’est pas en Afghanistan. On n’est pas en Iran ou en Chine. On est en Amérique. On a des droits. On est en démocratie. On n’est pas comme ça.

Ces déclarations ont pour but de rassurer. Elles visent à apaiser les craintes, à calmer les esprits en promettant que, quelle que soit la gravité de la situation, ce pays échappe d’une manière ou d’une autre à la logique de la répression. En réalité, elles révèlent plutôt la profonde incompréhension dont font encore preuve de nombreuses personnes à l’égard de ce pays et de la nature du pouvoir autoritaire.

Elles reposent sur une illusion dangereuse : celle qui voudrait que la violence étatique à grande échelle, la terreur politique et la répression n’existent que dans d’autres pays, des « États défaillants », les pays du Sud global, des lieux qu’on imagine comme perpétuellement instables. Non seulement cela est historiquement faux, mais c’est aussi ce qui a été enseigné aux Américains afin qu’ils ne reconnaissent pas ce qui se construit sous leurs yeux.

La vérité est plus simple et plus inquiétante : depuis toujours, les États-Unis se gouvernent par la violence.

Ils ont toujours eu recours à la surveillance, à l’isolement, au déplacement et à la force pour gérer les populations qu’il jugeaient menaçantes. De l’esclavage au génocide des peuples autochtones, des lois Jim Crow aux camps d’internement japonais, du programme COINTELPRO à la « guerre contre le terrorisme » et à l’État policier moderne, La répression n’est pas un phénomène isolé dans l’histoire des États-Unis. Elle en constitue un fil conducteur.

La répression n’est pas un phénomène isolé dans l’histoire des États-Unis. Elle en constitue un fil conducteur..

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas la présence de la violence d’État. C’est le nombre décroissant de masques qu’elle se donne la peine de porter.

Ce à quoi nous assistons sous le deuxième mandat de Trump, c’est une accélération et une amplification des politiques et des processus mis en place, ou qu’on a laissés se développer, sous les administrations précédentes. La centralisation du pouvoir exécutif, la banalisation de la vengeance politique, la glorification ouverte de la cruauté, la militarisation croissante des forces de l’ordre et la convergence des processus de gouvernance et de répression ne sont pas des phénomènes isolés. Ils s’inscrivent dans un projet cohérent : celui d’un empire qui gouverne par la peur, le spectacle et la coercition, et qui appelle cela « l’ordre ».

Pour y faire face, les gens se tournent vers des parallèles historiques. C’est un réflexe compréhensible. Quand la réalité devient déroutante, on cherche des repères. On veut savoir où on en est dans le cours des choses. On veut savoir ce qui va se passer ensuite.

Cependant, la formulation fréquente de ces comparaisons révèle quelque chose de plus préoccupant que la perplexité. Lorsque les gens affirment : « Ce n’est pas l’Iran. Ce n’est pas ce que nous sommes », ce qu’ils disent réellement, c’est : ce type de violence appartient à d’autres personnes. À d’autres pays. À d’autres types de sociétés.

Cette façon de parler traite la répression et la terreur d’État comme des caractéristiques naturelles de la vie non occidentale, tragiques, certes, mais prévisibles, tout en préservant l’illusion que les États-Unis sont fondamentalement différents : un pays qui s’obstine à se présenter comme innocent et comme le sauveur du monde..

Cette excuse est doublement préjudiciable.

Tout d’abord, cela occulte le fait que les États-Unis ont passé le siècle dernier à créer activement les conditions mêmes que les gens pointent aujourd’hui comme preuve de ce qui « se passe ailleurs », par le biais de guerres, d’occupation, de sanctions, de coups d’État, de contre-insurrection, d’extraction des ressources et de violence par procuration. Ce n’est pas un hasard si l’Afghanistan et l’Irak sont devenus les raccourcis politiques auxquels nous avons recours lorsque nous voulons désigner la violence et l’instabilité. Et ce n’est pas non plus un hasard si le « Moyen-Orient » est devenu notre référence culturelle réflexe pour désigner une guerre sans fin. Ce sont les interventions soutenues des États-Unis qui ont fait naître ces associations d’idées.

Deuxièmement, cela incite les gens à sous-estimer le danger jusqu’à ce qu’il soit trop ancré pour être ignoré.

Les États-Unis n’ont pas besoin de se réinventer pour gouverner de manière brutale. Ils savent déjà comment s’y prendre.

Le pays a su le faire lorsqu’il a bâti une économie fondée sur l’esclavage et l’a imposée par la surveillance, la terreur et la loi. Il a su le faire lorsqu’il a dépossédé les autochtones de leurs terres par des campagnes militaires et des déplacements forcés. Il a su le faire lorsqu’il a incarcéré les Américains d’origine japonaise dans des camps et a qualifié cela de sécurité nationale. Il a su le faire lorsqu’il a mis en place des campagnes de surveillance et de déstabilisation contre les mouvements de défense des droits civiques et de libération. Il a su le faire lorsqu’il a mis en place un régime mondial de détention et de torture après le 11 septembre et a fait croire au public qu’il s’agissait de mesures de protection.

À chaque époque, le langage change. Les cibles changent. Les justifications évoluent. Mais la structure reste intacte : un État qui décide que certaines personnes sont des menaces, que certaines vies sont jetables et que certains droits peuvent être soumis à des conditions, puis met en place toute une bureaucratie pour normaliser cette violence.

L’une des caractéristiques les plus constantes de ce système est le déni.

« Nous ne sommes pas comme ça », disent les gens, comme si le fait de le dire avait empêché à un quelconque moment le gouvernement de faire ce qu’il voulait. « Ce n’est pas l’Amérique », insistent-ils, comme si les États-Unis n’étaient pas un pays qui avait sans cesse affiné ses méthodes de contrôle tout en conservant intactes ses hiérarchies.

Cette affirmation n’est pas nouvelle. Elle apparaît chaque fois qu’il faut justifier la violence : la Reconstruction, la Peur Rouge (peur du communisme), les lois Jim Crow, la « guerre contre le terrorisme ». Elle se présente toujours de la même manière : « Il s’agit d’une exception. C’est temporaire. Ce n’est pas la véritable Amérique. »

C’est précisément cette histoire qui permet à la machine répressive de continuer à fonctionner alors qu’une grande partie de la population n’est pas encore psychologiquement prête à l’appeler par son nom.

Aujourd’hui, ce mécanisme a perdu toute subtilité. Il peut tout à fait s’en passer. Il se manifeste au grand jour dans les détentions et les expulsions massives. Dans la criminalisation des manifestations. Dans l’extension des pouvoirs de la police et des forces fédérales. Dans l’utilisation de la violence d’État comme moyen de pression politique. Dans l’effondrement continu de toute frontière claire entre sanction et gouvernance.

Et pourtant, nombreux sont celles et ceux qui trouvent plus facile d’imaginer que le pays est en train de devenir méconnaissable plutôt que d’admettre que nous nous enfonçons davantage dans des schémas qui ont toujours existé.

Il ne s’agit pas d’un manque d’information. Il s’agit d’un échec du récit. Et les échecs en matière de récits ne sont pas neutres : ils déterminent ce à quoi les gens se préparent, ce qu’ils exigent et ce qu’ils croient possible.

Tant qu’on considérera que l’autoritarisme est un phénomène qui se produit ailleurs, les gens continueront d’attendre un signe plus clair, une rupture plus flagrante, une transformation plus indéniable. Ils continueront de se dire que ce qu’ils voient n’est pas encore assez grave. Pendant ce temps, le sol continue de se dérober sous leurs pieds.

La question qui se pose n’est pas de savoir si les États-Unis sont en train de « se transformer » en quelque chose d’autre.

La question est de savoir si nous sommes enfin prêts à accepter de dire la vérité sur la façon dont le pouvoir a toujours fonctionné ici, et ce qu’il en coûte de continuer à prétendre le contraire.

Tout simplement parce que clarifier les choses n’est pas un exercice intellectuel. C’est une nécessité politique.

Si nous considérons que ce que nous vivons actuellement est une exception, nous chercherons des solutions qui permettent de rétablir un passé qui n’a jamais existé. Mais si nous y voyons le prolongement d’une tendance plus ancienne, alors nous serons en mesure de soulever des questions plus pertinentes : à quoi ressemblerait la sécurité dans un monde sans sanctions ? L’ordre sans la domination ? Le sentiment d’appartenance sans l’exclusion ? Et que faudrait-il pour pour se protéger les uns les autres, non pas d’un hypothétique avenir, mais bien des systèmes qui ont toujours existé ?

L’histoire ne se contente pas de mettre en garde. Elle est force d’enseignement.

Elle nous dit que la répression se présente rarement comme une tyrannie. Elle se présente sous la forme d’un outil de gestion. Sous la forme d’une garantie de sécurité. Sous la forme d’une mesure de bon sens. Elle nous dit qu’attendre que les choses deviennent incontestablement insupportables est une stratégie perdante. Et elle nous dit que les mythes les plus dangereux sont ceux qui persuadent les gens qu’ils ne sont pas concernés.

« L’Amérique ce n’est pas ça » n’a jamais été la parole rassurante que les gens voudraient qu’elle soit.

Cela a toujours été l’alibi.

*

Rashida James-Saadiya est éducatrice culturelle et directrice générale du Muslim Power Building Project, un collectif national de leaders qui aide les organisations musulmanes émergentes à mettre en place des mouvements durables fondés sur l’entraide, la réparation sociale et la défense des droits.

Source : Rashida James-Saadiya, Truthout, 28-01-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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