L’histoire offre des leçons au président Trump alors qu’il envisage d’attaquer ce dépôt pétrolier stratégique.
Source : Responsible Statecraft, Martin Di Caro
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Le président se trouvait dans une situation délicate et humiliante. Les Américains étaient obsédés par les images poignantes d’otages aux yeux bandés et ligotés diffusées dans leurs foyers par les journaux télévisés du soir, et ils priaient pour que leur gouvernement trouve un moyen de les libérer. Désespérés de trouver une issue, certains conseillers de la Maison Blanche ont poussé le président à entrer en guerre.
Ceci n’est pas l’histoire de l’administration Trump, enlisée dans un bourbier créé par le président lui-même. C’est le dilemme qui a accablé le président Jimmy Carter à partir du 4 novembre 1979, lorsque des centaines d’étudiants militants iraniens ont pris d’assaut l’ambassade américaine à Téhéran et pris 63 otages. Trois autres personnes ont été capturées dans un bâtiment voisin.
Parmi les nombreux parallèles possibles entre cette époque et aujourd’hui, l’un d’entre eux est l’importance d’une petite île corallienne située au nord du golfe Persique, à environ 20 miles de la côte iranienne. L’île de Kharg abrite un important terminal pétrolier par lequel transitent la quasi-totalité des exportations de pétrole iranien. Le président Donald Trump affirme qu’il envisage de s’en emparer, une menace qu’il a proférée à de nombreuses reprises depuis qu’il a déclenché une guerre contre l’Iran le 28 février.
Mais Trump n’est pas le premier président à envisager une telle opération. Dans une anecdote largement tombée dans l’oubli de sa présidence, Jimmy Carter s’est vu présenter des plans visant à s’emparer de l’île, mais il les a rejetés. Les raisons de sa retenue restent d’actualité aujourd’hui.
Dans une note ultra-secrète datée de fin décembre 1979, le conseiller à la sécurité nationale Zbigniew Brzezinski demandait à Carter « d’envisager des actions militaires susceptibles de contribuer à la chute [de l’ayatollah Khomeini] et d’assurer ainsi la libération des otages. »
La prise de Kharg et de deux autres îles situées près de l’entrée du détroit d’Ormuz pourrait, selon Brzezinski, infliger « une humiliation prolongée à Khomeini, qui ne pourrait prendre fin qu’avec la libération des otages. » Il espérait « associer » l’action militaire « à une action politique secrète visant à créer une alternative à Khomeini. » En d’autres termes, un changement de régime.
Comme l’a révélé le Washington Post en mars suivant, ce plan risqué prévoyait que des navires d’assaut amphibies remontent le golfe Persique et débarquent des Marines américains. « Une fois sur l’île, ces derniers, ou les techniciens qui les accompagnaient, prendraient le contrôle des oléoducs », rapportait le Post, soulignant que les partisans du plan espéraient que la suppression des recettes pétrolières « exercerait une pression considérable sur le dirigeant iranien sans susciter la tempête de critiques » qu’entraînerait le bombardement du territoire iranien.
Comme l’a écrit Edward Luce dans sa biographie de Brzezinski publiée en 2025, Carter rejeta l’idée de déployer une force militaire pour faire pression sur l’ayatollah afin qu’il libère les otages : « De telles actions ne feraient que rallier les Iraniens autour de Khomeini, » affirma-t-il. Brzezinski devint frustré par « l’instinct obstiné de Carter à faire ce qu’il estimait juste, même si cela nuisait à ses chances de réélection » nota Luce.
Quatre mois plus tard, le 10 avril 1980, alors que les otages étaient toujours en captivité et que les Américains s’inquiétaient pour leur sort, Brzezinski rédigea une nouvelle note à l’intention de Carter, dans laquelle il déplorait l’absence de progrès diplomatiques et proposait des frappes militaires.
Dans le plan en six étapes élaboré par Brzezinski pour sauver les otages, la cinquième étape consistait à « fermer l’île de Kharg et/ou occuper les îles Tunbs et Abu Musa à l’embouchure du golfe Persique. » Une fois de plus, Carter a opté pour la retenue.
« Le président Carter a reconnu qu’une intervention militaire dans le golfe Persique était trop risquée et risquait de déclencher une guerre plus vaste » explique à Responsible Statecraft (RS) Jeremi Suri, historien à l’université du Texas. « Le meilleur moyen de pression dont disposait Carter était d’essayer de collaborer en coulisses avec le nouveau gouvernement pour protéger et faire libérer le personnel américain. »
Luce explique à RS que Carter avait une vision « radicalement différente » de la force militaire par rapport à Brzezinski. « Malgré les efforts incessants de ce dernier pour convaincre Carter de mener une action militaire – s’emparer de l’île de Kharg, imposer un blocus naval, bombarder les raffineries de pétrole iraniennes et diverses autres propositions – Carter n’a jamais été sur le point d’approuver une action militaire, à l’exception de l’opération Eagle Claw. Aucun président américain, ni avant ni après lui, n’a été aussi réticent à mobiliser le Pentagone. »
Sous une pression écrasante pour agir afin de sauver les otages américains, Carter a autorisé, le 24 avril 1980, la mission de sauvetage Eagle Claw, planifiée de longue date, qui s’est soldée par un crash et un incendie dans un désert situé à 320 km de Téhéran, une humiliation de plus s’ajoutant à celle d’une administration apparemment impuissante.
Selon l’historien John Ghazvinian, l’échec de l’opération Eagle Claw a eu les mêmes conséquences que celles qu’auraient pu entraîner un bombardement de l’Iran ou la prise de l’île de Kharg. « S’il y avait eu la moindre possibilité d’une percée diplomatique dans la crise des otages, elle avait désormais disparu » a écrit Ghazvinian dans son ouvrage consacré à l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Iran.
Il n’y a aujourd’hui plus d’otages à sauver en Iran. C’est plutôt le président Trump qui est prisonnier de son propre jugement, lui qui a attaqué l’Iran à deux reprises en huit mois alors que des négociations étaient en cours. Trump est peut-être prêt à tout pour rouvrir le détroit d’Ormuz, mais la nouvelle équipe dirigeante iranienne, partisane de la ligne dure, s’est montrée capable de résister à une pression immense. S’emparer de l’île de Kharg pour en faire un moyen de pression semble donc voué à l’échec. Cela n’empêchera pas certains à Washington d’y être favorables.
Invité de l’émission « Face the Nation » sur CBS le 12 juillet, l’ancien commandant du CENTCOM, le général à la retraite Frank McKenzie, a repris à son compte le conseil de Brzezinski, abandonné depuis longtemps. « Ce dont nous parlons, c’est de modifier les opinions et les actions d’un régime d’une ligne dure extrême » et la prise de l’île de Kharg pourrait bien y parvenir, a fait valoir McKenzie. « La possession d’un territoire iranien constituerait un atout significatif dans les futures négociations avec l’Iran. »
Les analystes en matière de sécurité nationale s’accordent à dire que l’armée américaine est en mesure de s’emparer de l’île, mais que cela créerait davantage de problèmes militaires et diplomatiques, et ferait beaucoup plus de victimes américaines.
« Une invasion de Kharg serait extrêmement périlleuse, quelles que soient les forces déployées. Un débarquement amphibie nécessiterait un soutien immédiat important sous forme de tir naval et de soutien aérien. Mais cela signifierait également qu’une flottille de navires se trouverait à portée des missiles et des drones iraniens basés sur le continent » a déclaré Dan Grazier, du Stimson Center. « Les forces terrestres américaines seraient exposées à une menace constante de la part de ces mêmes moyens iraniens. »
Harrison Mann, ancien commandant de l’armée américaine et ancien responsable de l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) qui travaille désormais pour le groupe progressiste Win Without War [Gagner sans la guerre], estime que le raisonnement de McKenzie est déconnecté de la réalité. « Il imagine que si les États-Unis s’emparent d’une île iranienne, celle-ci deviendra un atout dans les négociations. Cette idée repose sur l’hypothèse que la prise d’une île est moins coûteuse pour les États-Unis que pour l’Iran. Déployer un contingent de soldats américains sur une île voisine de l’Iran revient à créer une machine à générer des victimes. »
Il a fallu attendre le dernier jour de la présidence de Carter, grâce à l’aide d’intermédiaires algériens et à un accord visant à débloquer près de 8 milliards de dollars d’avoirs iraniens, pour libérer les 52 otages restants. Carter semblait, écrit Ghazvinian, prêt à mettre en jeu l’intégralité de sa présidence pour parvenir à les faire libérer. Tout au long de cette épreuve, il a évité la guerre, même alors que sa carrière politique s’effondrait.
On pourrait opposer l’attitude de Carter à celle de Trump et du ministre de la Défense Pete Hegseth, qui ne manquent jamais une occasion de nous rappeler leur fermeté et leur volonté de recourir à une violence massive pour plier l’Iran à leur volonté. Leurs illusions ne font pas le poids face à la géographie.
« Le parallèle avec aujourd’hui, c’est que ni Brzezinski ni Carter – ni personne au sein de l’administration – ne comprenaient la psychologie de l’ayatollah, sans parler du sang et du martyre qui imprégnaient l’idéologie fondamentaliste chiite. Ils n’ont cessé de se méprendre sur la détermination de Khomeini » explique Luce à RS. « S’emparer de l’île de Kharg, comme Brzezinski n’a cessé de le réclamer et comme Trump est sans cesse tenté de le faire (il en a parlé à plusieurs reprises lors de nos conversations téléphoniques), ne serait pas le coup de poker dont ils rêvent. La continuité réside ici dans la mauvaise interprétation de l’Iran par les États-Unis. »
Trump a menacé à neuf reprises de détruire les centrales électriques iraniennes et d’autres infrastructures civiles, pour finalement faire marche arrière au bord du précipice tout en fanfaronnant au sujet d’accords imminents visant à rétablir la paix et le commerce. Les esprits prudents qui subsistent dans l’entourage de Trump pourraient s’inspirer de Carter et lui conseiller d’éviter l’île de Kharg à tout prix.
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Martin Di Caro est un journaliste indépendant basé à Washington, et l’animateur du podcast « History As It Happens »
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses associés.
Source : Responsible Statecraft, Martin Di Caro, 17-07-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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