À l’ère des drones bon marché, ce nouveau cuirassé repose excessivement sur une technologie coûteuse et extrêmement vulnérable.
Source : Responsible Statecraft, Dan Grazier
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Le premier cuirassé de classe Trump proposé a désormais un prix : 23 milliards de dollars. Ce coût, tel qu’évalué par le Bureau du budget du Congrès, va faire beaucoup parler de lui. Mais la principale préoccupation des décideurs politiques comme des citoyens devrait être la complexité de la conception du navire.
Au XXIe siècle, la Marine américaine affiche un bilan médiocre en matière de construction navale. Le destroyer de classe Zumwalt, le navire de combat Littoral et la frégate de classe Constellation se sont révélés être de véritables échecs. Le verdict final concernant le porte-avions de classe Ford n’a pas encore été rendu, mais lorsque l’équipage du navire ne peut même pas compter sur le bon fonctionnement du système d’assainissement, les perspectives ne semblent guère encourageantes.
À la lecture du rapport du Congressional Budget Office (CBO), il apparaît clairement que les responsables de la Marine à Washington n’ont tiré aucune leçon de leurs erreurs en matière de construction navale au cours des 25 dernières années. Comme souvent à Washington, ce nouveau navire est présenté comme « le plus rapide, le plus grand et, de loin, 100 fois plus puissant que n’importe quel navire de guerre jamais construit » selon les termes du président Donald Trump. Concrètement, le navire sera équipé de « missiles antiaériens, d’attaque au sol et antinavires, de missiles hypersoniques, de missiles de croisière nucléaires, de lasers de grande puissance et d’un canon électromagnétique (une arme qui utilise l’énergie électromagnétique pour tirer des projectiles non explosifs à des vitesses hypersoniques) » selon le CBO.
Tous ces systèmes nécessiteront une quantité considérable d’énergie électrique pour fonctionner. Pour relever ce défi, le nouveau navire sera également à propulsion nucléaire. L’ajout d’un réacteur nucléaire augmentera considérablement tant le coût que la complexité de la construction du navire.
Le péché originel à l’origine de tous les échecs de la Marine en matière de construction navale au XXIe siècle réside dans un manque de rigueur en matière de conception. Les concepteurs de chaque programme ont tenté d’intégrer tous les gadgets imaginables par les technologues, dont plusieurs (notamment les canons électromagnétiques de pointe) n’ont toujours pas fait leurs preuves à ce jour. Cette complexité excessive fait grimper les coûts et retarde la livraison, souvent de plusieurs années.
Les responsables ont aggravé cette erreur fondamentale en commençant à construire des navires avant même que la technologie sous-jacente n’ait été mise au point. La pratique consistant à entamer la construction avant la fin du processus de développement est connue sous le nom de « concurrence ». Lorsque le chevauchement entre la fabrication et le développement est trop important, comme cela a été le cas dans le cadre de programmes d’acquisition tels que le « Littoral Combat Ship » et l’USS Gerald R. Ford, les coûts augmentent et les délais s’allongent, car il devient plus difficile d’intégrer les nouvelles technologies dans des travaux déjà achevés.
Un rapide coup d’œil aux capacités de construction navale des États-Unis laisse penser que le calendrier de construction prévu pour le programme de cuirassés est lui aussi irréaliste. Les responsables de la Marine prévoient d’acquérir 15 de ces nouveaux navires entre 2028 et 2056. Or, la construction navale accuse déjà plusieurs années de retard.
Le prochain porte-avions de classe Ford, par exemple, accuse déjà cinq ans de retard, mais le Pentagone espère assembler ces nouveaux navires de guerre dans le même chantier naval de Newport News que celui utilisé pour la construction des porte-avions. La flotte actuelle de la Marine, qui compte 289 navires, est déjà bien en deçà des 355 navires requis par la loi. Tenter de construire le navire de guerre de surface le plus grand et le plus complexe depuis près d’un siècle ne semble guère être la bonne façon de procéder pour agrandir la flotte et alléger la charge qui pèse sur les marins de la Navy, déjà surmenés.
La taille de la flotte est importante car elle a un impact direct sur la qualité de vie et les conditions de service des marins du pays. La Marine américaine joue un rôle essentiel dans le maintien de la liberté de navigation à travers le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une flotte réduite implique que les navires existants et leurs équipages doivent travailler plus longtemps et plus dur pour répondre aux besoins opérationnels de la Marine. Étant donné que les dirigeants à Washington ne semblent guère disposés à réduire le nombre de missions que la Marine doit accomplir, il n’est guère logique d’adopter un plan de construction navale qui entraînera une réduction continue de la flotte dans un avenir prévisible.
Le fait que le programme de cuirassés s’étale sur les 30 prochaines années mérite également d’être examiné de près. Mettre en place un programme de navires de guerre de cette envergure, s’étalant sur trois décennies, à une époque où les navires sans équipage et les missiles antinavires se multiplient, signifie que les responsables estiment aujourd’hui qu’un grand navire de guerre de surface restera viable tout au long de cette période. C’est une hypothèse audacieuse. On peut douter que beaucoup de gens aient pu prévoir, en 1996, que les Ukrainiens parviendraient à empêcher la flotte russe d’utiliser la mer Noire à l’aide de drones et de missiles terrestres. Un cuirassé américain de 23 milliards de dollars constituera une cible de choix pour les sous-marins, les missiles antinavires et les armes hypersoniques.
La stratégie actuelle de sécurité nationale, publiée en novembre 2025, préconise que les États-Unis se concentrent sur la défense de l’hémisphère occidental. La construction du plus grand navire de combat de surface depuis la Seconde Guerre mondiale, équipé de missiles conventionnels, hypersoniques et à ogives nucléaires, n’est guère nécessaire pour défendre les mers proches de leurs côtes. Un tel navire est spécialement conçu pour projeter la puissance militaire à l’échelle mondiale. Le projet de cuirassé apporte une preuve supplémentaire que les instances chargées de la sécurité nationale feront exactement ce qu’elles veulent, quelle que soit la stratégie de défense adoptée par le gouvernement.
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Dan Grazier est chercheur principal et directeur de programme au Stimson Center. Ancien capitaine du Corps des Marines, il a effectué plusieurs missions en Irak et en Afghanistan. Au cours de sa carrière militaire, il a notamment servi au sein du 2e bataillon de chars à Camp Lejeune, en Caroline du Nord, et du 1er bataillon de chars à Twentynine Palms, en Californie.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses collaborateurs.
Source : Responsible Statecraft, Dan Grazier, 11-08-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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