Les centres de données stimulent la construction d’installations de production d’électricité utilisant du gaz de schiste.
Source : Truthout, Derek Seidman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
« La demande en énergie et en IA est sans précédent. »
Ces mots ne sont pas ceux d’un dirigeant enthousiaste du secteur de la tech, mais ceux de Jeff Miller, PDG de Halliburton, l’une des plus grandes sociétés mondiales de services pétroliers, lors d’une conférence téléphonique sur les résultats financiers tenue en octobre.
À l’instar d’une multitude d’autres entreprises liées à l’industrie du gaz de schiste, Halliburton se tourne vers le boom des centres de data avec de nouvelles centrales électriques au gaz émettant du méthane afin d’alimenter la bulle de l’intelligence artificielle (IA) attisée par les milliardaires de la Silicon Valley et les élites d’entreprise partenaires.
Halliburton n’est qu’une des nombreuses entreprises du secteur des énergies fossiles qui concluent des accords pour répondre aux besoins insatiables en électricité des centres de données. Plus précisément, l’industrie du gaz naturel (fracturation hydraulique, services liés aux gisements de gaz, sociétés de pipelines, fournisseurs d’électricité) se positionne comme un sauveur intrépide, prêt à intervenir pour répondre aux besoins énergétiques illimités de l’IA.
Ce faisant, les entreprises exploitant le gaz de schiste bénéficient du soutien total de l’administration Trump, laquelle voue un culte idéologique aux énergies fossiles et entretient des relations privilégiées avec les milliardaires du secteur des énergies fossiles qui la financent. De son côté, le secteur de la tech suit le mouvement, mettant largement de côté ses prétendus engagements en faveur des énergies renouvelables.
Alors que l’urgence climatique mondiale devient de plus en plus criante, rien de tout cela n’est de bon augure. Bien qu’il soit vendu comme un combustible fossile « propre », le gaz de schiste émet énormément de méthane, l’un des gaz à effet de serre les plus puissants, et les communautés locales, souvent rurales, à faibles revenus et majoritairement noires, subissent de plein fouet à la fois les conséquences de la prolifération effrénée des centres de données et de la construction de centrales électriques à combustibles fossiles dans leur voisinage.
« L’industrie du gaz naturel est en phase directe avec celle des centres de données. »
« L’industrie du gaz naturel est en phase directe avec celle des centres de données », a déclaré Tyson Slocum, directeur du programme Énergie de Public Citizen, à Truthout. « D’un point de vue climatique et environnemental local, les centres de données représentent un obstacle majeur à la lutte contre le changement climatique. »
« La cerise sur le gâteau »
Le gaz naturel fournit actuellement plus de 40 % de l’électricité nécessaire aux centres de données, ce qui fait des centrales électriques au gaz leur principale source d’énergie, selon l’Agence internationale de l’énergie.
La demande massive des centres de données en électricité entraîne une forte augmentation en matière de construction d’infrastructures de production d’électricité alimentées au gaz naturel.
Un analyste de McKinsey a récemment souligné que plus de 100 gigawatts (GW) de nouveaux projets alimentés au gaz sont en cours de planification. « Pour mettre ce chiffre en perspective », a-t-il déclaré, « au cours des cinq dernières années, les États-Unis n’ont augmenté leur production de gaz que d’environ 35 GW », ce qui signifie que cela représente « près du triple de ce qu’il y avait auparavant ».
Les services publics ont annoncé une série de nouveaux projets d’énergie au gaz pour 2025, ce qui explique en partie la ruée des fonds d’investissement privés vers l’acquisition de services publics. L’alimentation électrique des centres de données par les services publics devrait connaître une hausse spectaculaire de 22 % cette année.
Les leaders du secteur sont enthousiastes. « Cela fait environ 40 ou 50 ans que nous n’avons pas vu une telle croissance de la demande, ni une telle prévision de croissance », a déclaré un dirigeant du géant de l’énergie NRG.
« L’IA joue évidemment un rôle important », a-t-il ajouté.
Au cours de la dernière décennie, le principal moteur de l’industrie du gaz de schiste a été l’essor de la production de gaz naturel liquéfié (GNL) destiné à l’exportation, qui s’est considérablement accélérée depuis l’administration Obama. Aujourd’hui, les États-Unis sont le premier producteur et exportateur mondial de gaz naturel.
Alors que les exportations de GNL sont sans égal en tant que « moteur de la demande et source de profits de l’industrie nationale du gaz naturel », selon Slocum, les centres de données « offrent une marge de profit supplémentaire significative ».
« Les centres de données sont de loin le facteur variable qui contribue le plus à l’augmentation de la demande en électricité », a-t-il déclaré. « Ils sont en quelque sorte la cerise sur le gâteau. »
« Aidons à assouvir cet appétit »
Avec un réseau dense de 3 millions de kilomètres de gazoducs dans le pays, Slocum affirme que l’industrie du gaz de schiste s’est positionnée comme le principal fournisseur d’énergie pour les centres de données.
En témoigne la vague d’accords conclus entre les entreprises de la chaîne d’approvisionnement en gaz de schiste (foreurs indépendants, grandes sociétés pétrolières et gazières, sociétés pipelinières et sociétés de services pétroliers) et les centres de données.
EQT, l’un des principaux producteurs américains de gaz naturel situé dans l’ouest de la Pennsylvanie, au cœur du vaste gisement de Marcellus Shale, a conclu un accord pour approvisionner deux immenses centres de données dans les Appalaches (les projets Shippingport et Homer City) avec un total de 42,48 millions de mètres cubes de gaz par jour.
« Rien que pour vous donner une idée, ça fait suffisamment de gaz naturel pour alimenter deux fois New York City », s’est réjoui Toby Rice, le PDG d’EQT, qui a aussi ajouté que Homer City et Shippingport ne sont « que les premières d’une série d’étapes dans plusieurs projets ».
EQT n’est pas le seul dans ce cas. Des géants du fracking tels que EOG et Antero Resources sont eux aussi en train de conclure des accords afin de se positionner pour approvisionner les centres de données. Comstock Resources, propriété de Jerry Jones, propriétaire des Dallas Cowboys, s’associe lui au géant des services publics NextEra afin de « permettre d’alimenter en électricité une multitude de centres de données » au Texas, selon Natural Gas Intelligence.
Chevron, la deuxième plus grande compagnie pétrolière et gazière américaine, se lance elle aussi dans la course. « Les centres de données IA requièrent d’énormes quantités d’énergie pour fonctionner », s’est enthousiasmée la société dans un communiqué de presse publié en février.
Mais n’ayez crainte, ont-ils promis. « Chevron exploite le gaz naturel pour aider à satisfaire cet appétit », a déclaré le géant pétrolier, annonçant un nouvel accord pour construire des centrales électriques au gaz destinées aux centres de données.
« Libérons l’énergie en Amérique »
Alors que les besoins énergétiques colossaux de l’intelligence artificielle orientent l’industrie du fracking vers les centres de données, les mesures politiques prises par l’administration Trump jouent également un rôle déterminant.
« La politique nationale sous Trump donne la priorité aux combustibles fossiles pour le développement des centres de données », et « en particulier en ce qui concerne le gaz naturel », a déclaré Slocum à Truthout.
« Cela apparaît clairement dans le décret présidentiel de Trump sur l’intelligence artificielle, publié en juillet, dans lequel il définit les critères que les centres de données doivent remplir pour bénéficier d’une autorisation accélérée, et qui énumère toutes les sources d’énergie à l’exception de l’éolien et du solaire », a ajouté Slocum.
Ce décret de juillet 2025, intitulé « Accélérer l’octroi de permis fédéraux pour les infrastructures de centres de données », souligne clairement le rôle des combustibles fossiles dans l’alimentation des centres de données. Il définit les « Composants concernés », les « matériaux, produits et infrastructures nécessaires à la construction de centres de données », en utilisant un langage qui met en avant les « infrastructures énergétiques » telles que les « gazoducs ou les conduites de raccordement », les « turbines à gaz naturel » et les « équipements au charbon », sans aucunement mentionner les mots « éolien » ou « solaire ».
Comme l’écrit Slocum, « un centre de données qui prévoit d’utiliser l’énergie éolienne et solaire ne pourra pas bénéficier d’un traitement accéléré, contrairement à une installation fonctionnant aux énergies fossiles », ajoutant que les centres de données fonctionnant aux énergies fossiles pourraient également bénéficier de subventions fédérales directes.
Cette formalisation de la politique nationale en faveur des combustibles fossiles comme principale source d’énergie pour les centres de données va dans le sens de la promesse électorale de Donald Trump « Drill Baby Drill » (Fore, chéri, fore) et de son décret présidentiel de janvier 2025 résolument pro-combustibles fossiles intitulé « Unleashing American Energy » (Libérer l’énergie américaine).
Depuis son entrée en fonction en janvier 2025, l’administration Trump a déclaré la guerre aux énergies renouvelables, gelant les permis pour les projets solaires et éoliens et dénigrant les éoliennes.
Trump et les PDG des énergies fossiles
L’engagement idéologique de Trump à alimenter les centres de données en électricité produite à partir de combustibles fossiles est étroitement lié à ses relations privilégiées avec les milliardaires du secteur du fracking qui ont contribué à financer sa réélection en 2024.
Trump considérait les magnats du pétrole et du gaz comme un électorat clé lors de sa campagne pour sa réélection en 2024, et des milliardaires du secteur tels que Harold Hamm et Kelcy Warren lui ont versé des millions de dollars de dons.
Comme Truthout l’a déjà souligné, Trump s’est entouré de dirigeants et de promoteurs du secteur des énergies fossiles, notamment Chris Wright, l’ancien PDG de Liberty Energy, fervent défenseur de la fracturation hydraulique, qu’il a nommé secrétaire à l’Énergie.
Depuis, l’industrie des combustibles fossiles a largement profité des politiques de déréglementation environnementale et des subventions fiscales mises en place par Trump, ainsi que d’une manne de nouvelles activités liées aux centres de données.
Warren est cofondateur et président exécutif du géant des pipelines Energy Transfer, il est aussi un allié de longue date de Trump. Energy Transfer croule sous les nouvelles commandes pour l’approvisionnement de centres de données allant du Texas à l’Arizona et il est associé à des géants de l’IA tels qu’Oracle.
Hamm est fondateur et ancien PDG de Continental Resources, géant du fracking, il est aussi l’un des principaux donateurs de Trump, qu’il soutient également dans son projet de salle de bal pour la Maison Blanche. Il est probablement le plus grand allié de Trump dans l’industrie des combustibles fossiles.
« À eux deux », écrit le New York Times, Trump et Hamm « ont remodelé la politique fédérale au profit des compagnies pétrolières et gazières, parmi lesquelles Continental, la société de Hamm, et ont remis à plus tard la transition vers des alternatives plus écologiques telles que l’énergie solaire et les batteries ».
Le Hamm Institute for American Energy, un centre de recherche et de réflexion politique financé par Hamm, lequel siège également à son conseil d’administration, a soutenu l’utilisation du gaz naturel pour alimenter l’IA et a organisé en avril un événement sur le thème « alimenter l’IA » auquel ont participé des membres clés du cabinet Trump chargés de la politique énergétique de l’administration.
Liberty Energy, anciennement dirigée par Chris Wright, secrétaire à l’Énergie sous Trump, est aussi en train de conclure des accords pour alimenter des centres de données en Pennsylvanie.
« La seule chose qui nous empêchera d’être leaders dans le domaine de l’IA, c’est l’incapacité à construire la capacité de production d’électricité qui doit justement être mise en place », s’est récemment enthousiasmé Wright devant le Council on Foreign Relations, ajoutant qu’il « utilisait ses pouvoirs d’urgence pour empêcher la fermeture des centrales à charbon » et « accélérer l’octroi des permis de construction de nouvelles centrales ».
Le désir de se conformer des géants technologiques
De son côté, la Big Tech est rapidement revenue sur ses engagements en matière de neutralité carbone en adoptant une production d’électricité à partir du gaz pour ses centres de données.
Par exemple, Entergy, un géant de la production d’électricité qui dépend principalement des combustibles fossiles, construit actuellement trois immenses centrales au gaz pour alimenter un centre de données Meta de 10 milliards de dollars en Louisiane.
Il y a moins de dix ans, Mark Zuckerberg, PDG de Meta, se montrait enthousiaste à l’idée de lutter contre la crise climatique. Aujourd’hui, des titres tels que « Meta mise tout sur le gaz pour alimenter un méga centre de données » font la une des journaux, tandis que Zuckerberg et Meta sont vivement critiqués par les législateurs, les analystes énergétiques et les groupes communautaires locaux.
Cela s’inscrit dans une tendance plus large, rapportée par Truthout, voulant que les PDG de la Silicon Valley reviennent sur leurs prétendus objectifs climatiques et leurs critiques à l’égard de Trump afin de rester dans les bonnes grâces du président et de tirer profit de ses politiques.
« Trump exige qu’on se conforme à ses exigences, et les géants de la technologie s’y plient en renonçant à leurs engagements historiques en faveur du développement et de l’utilisation des énergies renouvelables », a déclaré Slocum.
Bien sûr, tout cela ne fera qu’aggraver la crise climatique. La production, le transport et la combustion du gaz naturel libèrent d’énormes quantités de méthane, qui est 86 fois plus puissant que le dioxyde de carbone pour piéger la chaleur dans l’atmosphère terrestre.
Sous Trump, les centres de données redonnent également une nouvelle vie à des centrales à charbon polluantes qui étaient en fin de vie.
Sous Trump, les centres de données redonnent également une nouvelle vie à des centrales à charbon polluantes qui étaient en fin de vie, et nombre d’entre eux sont alimentés par des générateurs diesel extrêmement polluants, dont on craint qu’ils ne soient utilisés plus fréquemment.
Comme l’a rapporté le journaliste Adam Mahoney, dans des États comme la Caroline du Sud et le Texas, les ménages noirs sont touchés de manière disproportionnée par l’essor des centres de données et l’augmentation des émissions de combustibles fossiles liées à l’IA, en particulier avec la production d’électricité sur site.
De nombreuses communautés locales s’opposent tant aux centres de données qu’à leurs émissions polluantes, et cela va de Memphis (Tennessee) à Bessemer (Alabama) en passant par Santa Teresa (Arizona).
Certes, les grandes entreprises de la tech s’associent également à quelques projets liés aux énergies renouvelables afin d’alimenter leurs centres de données. Si ces derniers sont encore majoritairement alimentés par des énergies fossiles, l’Agence internationale de l’énergie note que la part du solaire, de l’éolien et des autres énergies renouvelables augmentera à partir des années 2030.
Mais cela soulève une autre question : voulons-nous vraiment que la transition vers les énergies renouvelables soit dominée par les priorités axées sur le profit des grandes entreprises technologiques et des sociétés de Wall Street, et gaspillée pour répondre à leurs attentes, ainsi que par leur obsession pour les merveilles supposées et non prouvées de l’IA ?
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Derek Seidman est écrivain, chercheur et historien. Il vit à Buffalo, dans l’État de New York. Il contribue régulièrement au site Truthout et écrit pour LittleSis.
Source : Truthout, Derek Seidman, 03-01-2026
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