Une ancienne responsable de la conformité chez Deutsche Bank a déclaré au FBI avoir été licenciée en 2018 après avoir signalé des activités suspectes sur des comptes liés à Jeffrey Epstein et Jared Kushner, offrant ainsi un nouvel exemple de la manière dont ces derniers opéraient au-dessus des lois.
Source : Jacobin, Veronica Riccobene, Freddy Brewster
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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Une ancienne responsable de la conformité de la puissante banque internationale Deutsche Bank a déclaré au Federal Bureau of Investigation (FBI) qu’elle avait été licenciée en 2018 après avoir fait part de ses inquiétudes concernant des activités bancaires suspectes sur des comptes appartenant au financier et prédateur sexuel Jeffrey Epstein, ainsi que sur des comptes liés à Jared Kushner, gendre, conseiller et partenaire commercial du président Donald Trump. Ces allégations se trouvent dans un rapport d’entretien du FBI de la dernière publication du ministère de la Justice concernant des documents liés à Epstein.
L’ancienne responsable de la lutte contre le blanchiment d’argent a détaillé des transactions « ahurissantes » en cryptomonnaie entre la société de Kushner et un ressortissant russe. Elle a également affirmé avoir été sanctionnée après avoir signalé plus d’une centaine de personnes ayant des liens politiques qui avaient été soustraites aux contrôles habituels en matière de lutte contre le blanchiment d’argent.
La Deutsche Bank a déjà fait l’objet d’une enquête approfondie et a versé des centaines de millions de dollars pour les années pendant lesquelles elle a fait affaire avec Epstein. À partir de 2013, la banque a autorisé Epstein à ouvrir jusqu’à quarante comptes malgré sa condamnation en 2008 pour sollicitation d’une mineure.
Mais les nouveaux dossiers du FBI mettent en lumière les divisions internes au sein de l’institution financière quant à la manière de traiter celui qui allait devenir l’un des clients les plus célèbres de la Deutsche Bank — ainsi que les représailles présumées à l’encontre de ceux qui avaient remis en question la décision de ce prêteur, déjà entaché par de nombreux scandales, de privilégier la clientèle d’Epstein au détriment d’éventuelles préoccupations d’ordre éthique et juridique.
Selon un rapport du FBI daté du 12 juillet 2019, Tammy Hill McFadden a travaillé comme responsable de la conformité anti-blanchiment d’argent pour la Deutsche Bank en Floride jusqu’en 2018, date à laquelle elle a été licenciée dans ce qu’elle qualifie d’acte de représailles. McFadden occupait auparavant un poste de responsable au sein des services de conformité client de la Deutsche Bank jusqu’en 2014, date à laquelle ces activités ont été « externalisées en Inde ».
Selon l’entretien mené par le FBI, McFadden a fait part de ses inquiétudes auprès de son supérieur hiérarchique en 2015 concernant des transactions impliquant Epstein, déclarant aux enquêteurs qu’« Il semblerait qu’Epstein ait effectué des virements à des jeunes femmes, probablement âgées d’une vingtaine d’années », ainsi qu’à une femme propriétaire d’une galerie d’art en France.
McFadden a également informé son supérieur qu’elle « ne voulait plus travailler sur les comptes d’Epstein ». Mais elle a déclaré qu’on lui avait répondu qu’« Epstein avait purgé sa peine », en référence à l’accord conclu en 2008 entre le délinquant sexuel et l’État de Floride, accord qui lui avait permis de purger treize mois de prison avec une autorisation de sortie de douze heures par jour à titre de permission de travail .
The Lever n’a pas pu joindre McFadden pour obtenir ses commentaires. Mais elle n’était apparemment pas la seule à avoir des réserves à l’égard du financier.
« Ces accusations concordent également avec une plainte déposée en 2022 contre la Deutsche Bank par les victimes d’Epstein, lesquelles ont finalement obtenu 75 millions de dollars. »
« Toute l’équipe [de lutte contre le blanchiment d’argent] de Jacksonville, en Floride, souhaitait mettre fin à la relation avec Epstein », a déclaré McFadden aux enquêteurs. Malgré cela, la Deutsche Bank a tardé à agir, ne décidant de fermer tous les comptes d’Epstein qu’après l’arrestation de celui-ci en 2019 pour trafic sexuel.
Les affirmations de McFadden concordent avec celles formulées par les autorités financières de l’État de New York en 2020 dans le cadre d’une amende de 150 millions de dollars infligée à la banque pour avoir prétendument tiré profit des crimes d’Epstein en ne mettant pas en place un programme efficace et conforme de lutte contre le blanchiment d’argent.
Ces accusations concordent également avec une plainte déposée en 2022 contre la Deutsche Bank par les victimes d’Epstein, lesquelles ont finalement obtenu 75 millions de dollars. Les plaignantes ont accusé les dirigeants de la Deutsche Bank d’avoir « privilégié le profit au détriment du respect de la loi » en autorisant et en finançant sciemment des activités financières illégales liées à Epstein.
Dans le rapport du FBI, McFadden fait également des révélations inédites sur un incident qui, selon elle, a déclenché une campagne de représailles à son encontre. Fin 2015, McFadden a affirmé avoir identifié 102 « personnes politiquement exposées » qui étaient des « individus à haut risque » et qui « auraient dû faire l’objet d’un signalement immédiat », mais dont l’enregistrement dans le système interne de lutte contre le blanchiment d’argent de la banque avait été reportée sine die.
Les personnes politiquement exposées, ou « PPE », sont des individus liés à la fonction publique ou au gouvernement qui font l’objet d’une surveillance accrue dans le cadre des efforts de conformité des banques en matière de lutte contre le blanchiment d’argent, car ils peuvent présenter un risque plus élevé d’activités financières illicites.
« Le statut « en attente » était en quelque sorte comparable à un « cyberespace » », selon McFadden dans le rapport du FBI. « Pour qu’un élément soit placé en statut différé, quelqu’un aurait dû modifier le statut en conséquence. »
En signalant le statut « en attente » des 102 personnes politiquement exposées, dans ce qu’elle considérait comme une simple omission, McFadden affirme avoir déclenché une campagne de représailles de la part de son supérieur hiérarchique, qui a immédiatement « commencé à rejeter tout [son] travail ». Selon McFadden, ces rejets ont fait chuter ses rapports de productivité, compromis sa prime et finalement conduit à son licenciement en 2018, alors qu’elle n’avait connu aucun problème de performance avant 2015.
La Deutsche Bank a refusé de répondre à la demande de commentaires de Lever.
« Facile de déterminer que l’activité était suspecte »
L’année suivant son licenciement, McFadden a rendu l’affaire publique dans le New York Times, affirmant avoir été licenciée après avoir tenté de signaler des activités suspectes de la part de personnalités influentes, notamment Kushner et Trump.
En réponse, la Deutsche Bank a déclaré au New York Times : « À aucun moment un enquêteur n’a été empêché de signaler une activité identifiée comme potentiellement suspecte. De plus, l’affirmation selon laquelle quelqu’un aurait été muté ou licencié dans le but d’étouffer des préoccupations liées à un client est catégoriquement fausse. »
L’article du New York Times ne mentionnait pas Epstein ; celui-ci devait être arrêté quelques mois plus tard pour trafic sexuel, le 6 juillet 2019. McFadden a été interrogé par le FBI six jours après.
L’entretien récemment publié par le FBI apporte un nouvel éclairage sur les allégations de McFadden à l’encontre de Kushner. Selon McFadden, en 2016, elle est tombée sur un compte professionnel appartenant à Kushner, pour lequel il était « facile de déterminer que l’activité était suspecte et qu’il y avait un problème ».
« La majorité des transactions étaient effectuées en cryptomonnaie et [McFadden] n’était pas en mesure de vérifier l’origine ou le destinataire des fonds », indique le rapport. « [L’entreprise de Kushner] semblait rémunérer un employé en cryptomonnaie. »
Le rapport du FBI indique que McFadden trouvait les activités commerciales de Kushner « ahurissantes » et qu’« elle n’avait jamais vu un tel flux ».
Un paiement semblait concerner un ressortissant russe dont McFadden a recherché le nom en ligne. Elle aurait trouvé un site web « bidon » « qui semblait avoir été créé de toutes pièces », sur lequel cette personne était répertoriée comme employé de Kushner. Lorsque McFadden a consulté le site web de l’entreprise Kushner, « cette personne ne figurait pas parmi les employés ».
McFadden affirme que son supérieur hiérarchique a jugé que les allégations concernant Kushner étaient « sans fondement » et que, lorsqu’elle a insisté, elle a été orientée vers une femme connue uniquement sous le nom de « Rose ». Rose était apparemment la « responsable des relations » de Kushner à la Deutsche Bank, chargée de maintenir les liens de la banque avec ses clients fortunés.
Selon McFadden, les chargés de relations « n’étaient pas censés contacter le client ni lui poser des questions liées à l’activité », car il est de leur « devoir de contrôler la prudence raisonnable de leur client [sic] ». Cependant, McFadden affirme que l’affaire en question a été classée après que Rose ait contacté l’entreprise de Kushner.
« McFadden affirme que son supérieur hiérarchique a jugé ces allégations « sans fondement » et que, lorsqu’elle a insisté, elle a été orientée vers une femme connue uniquement sous le nom de « Rose ». »
Kushner Companies, LLC, une société immobilière appartenant à la famille Kushner, n’a pas répondu à notre demande de commentaires.
En réponse aux allégations formulées par McFadden en 2019, un porte-parole de Kushner Companies a déclaré au New York Times : « Toutes les allégations concernant la relation entre Deutsche Bank et Kushner Companies impliquant du blanchiment d’argent sont totalement inventées et fausses. »
McFadden ne savait pas si Trump ou Kushner figuraient sur la liste des 102 personnes politiquement exposées exemptées du statut « à haut risque » dans le système anti-blanchiment d’argent de la banque. Cependant, selon des documents judiciaires, la Deutsche Bank a désigné Epstein comme une personne politiquement exposée « honoraire », ce qui suggère qu’il était lui aussi à l’abri d’une surveillance accrue.
« Je soupçonne qu’ils utilisent ce terme pour brouiller les pistes », a déclaré un témoin anonyme dans le procès intenté par les victimes d’Epstein contre la Deutsche Bank. « Epstein représentait certainement un risque très élevé… Mais la Deutsche Bank ne le traitait pas comme un client à haut risque. Je pense que l’expression « PPE honoraire » Personne politiquement exposée) a été inventée pour expliquer pourquoi il n’était pas traité comme un client à haut risque, qui aurait dû être soumis à un contrôle constant. »
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Veronica Riccobene est journaliste au Lever, elle travaille à Washington. Elle possède une expérience dans le domaine de la télévision en direct, des formats longs et des vidéos verticales, ainsi que dans le reportage.
Freddy Brewster est journaliste au Lever. Ses articles ont été publiés dans le Los Angeles Times, NBC News, CalMatters, Lost Coast Outpost, etc.
Source : Jacobin, Veronica Riccobene, Freddy Brewster, 17-02-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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