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17.octobre.202617.10.2026 // Les Crises

La Grande-Bretagne se prépare à vivre une crise alimentaire dévastatrice alors qu’un phénomène El Niño « Godzilla » se déclenche

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Alors que les phénomènes météorologiques extrêmes menacent les récoltes mondiales, une question se pose : qui va nourrir le Royaume-Uni ?

Source : The Telegraph, Hans van Leeuwen

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Martin Williams, agriculteur, a cessé de produire des denrées alimentaires car « le jeu n’en vaut pas la chandelle ». Crédit photo : Dimitris Legakis/Athena Pictures

Martin Williams est bien connu dans les milieux agricoles. Depuis trois générations, sa famille cultive la terre dans une région frontalière verdoyante, sur les rives de la Wye, dans le Herefordshire. [frontière Galloise, Ndt]

Avec une superficie de près de 800 ha, son exploitation agricole a produit au fil des ans toutes sortes de produits : du bétail, des moutons, du maïs.

Mais aujourd’hui, pour la première fois depuis un siècle, on ne cultive plus rien de comestible à la ferme de Tump.

Williams admet avec regret que son grand-père « se retournerait dans sa tombe ». Mais cet homme de 61 ans estime qu’il n’a pas d’autre choix.

Il cultive désormais des plantes qui sont mises dans un « biodigesteur » pour produire de l’énergie, ou bien il a laissé ses terres à l’état naturel en échange de subventions publiques. Ces deux options dépendent moins des conditions météorologiques que la culture de denrées alimentaires.

Après la sécheresse et la canicule de cet été, il estime que « le jeu n’en vaut pas la chandelle ».

Le prix des engrais et du carburant a augmenté, l’eau se fait rare, et pourtant les agriculteurs ne reçoivent toujours qu’environ 230 euros par tonne de blé. Cela ne semble pas viable. Comme le dit Williams : « En tant qu’agriculteur, il faut se prémunir contre les caprices de la météo. »

Gavin Lane, président du Country Land and Business Group, affirme que le cas de Williams n’est pas un cas isolé.

Lane, qui exploite une ferme dans le Norfolk, estime que la plupart de ses 26 000 adhérents aimeraient produire des denrées alimentaires. Mais « en raison des risques liés aux phénomènes météorologiques extrêmes que nous avons vécus, les gens trouvent que l’incitation n’est pas au rendez-vous ».

Même si les agriculteurs ne cessent de se plaindre, cela devrait alerter à Westminster et dans tout le pays.

Les effets cumulés des conflits et du changement climatique se répercuteront bien au-delà de la ferme, jusque dans les foyers. Le prix des denrées alimentaires augmente – et certains laissent même entendre qu’elles pourraient bientôt venir à manquer.

Dame Angela Eagle, la ministre de l’Environnement, a tiré vendredi la sonnette d’alarme.

Dans une interview accordée au Guardian, elle s’est montrée inquiète face à l’arrivée du phénomène climatique El Niño. Selon les prévisionnistes, celui-ci pourrait être le plus important depuis les années 1950 ; il bouleversera le climat britannique et pourrait causer des ravages dans certaines régions du monde d’où nous importons nos denrées alimentaires. Dame Angela a exhorté les Britanniques à se préparer à des pénuries alimentaires et à devenir « un peu plus résilients ».

« Si vous disposez d’une réserve de nourriture suffisante pour tenir le coup pendant un certain temps avant l’arrivée des secours, vous serez bien mieux lotis que si vous n’en aviez pas », a-t-elle averti.

Avant même que ce El Niño « Godzilla », comme beaucoup l’appellent en raison de son potentiel catastrophique, ne commence à se manifester en juin, les agriculteurs étaient déjà sous pression.

La guerre menée par Donald Trump contre l’Iran a entraîné une hausse d’environ 40 % du prix des engrais et du gazole depuis qu’il a tiré les premiers missiles fin février.

Puis est arrivé cet été caniculaire : le mois de juillet le plus sec de tous les temps, auquel se sont ajoutées des factures d’électricité exorbitantes alors que les agriculteurs devaient pomper de l’eau pour irriguer leurs champs.

Pourtant, alors même que les coûts de production grimpaient en flèche, les prix sur le marché mondial sont restés stables, le marché ayant absorbé les excédents de récolte antérieurs. Ces quelque 230€ la tonne que Williams a pu obtenir pour son blé représentent une perte pour de nombreux agriculteurs.

Dans les supermarchés britanniques, les consommateurs ont jusqu’à présent été largement protégés des difficultés rencontrées par les agriculteurs. Mais cela pourrait bien être sur le point de changer.

Si les sécheresses et les inondations liées au phénomène El Niño s’avèrent aussi violentes que prévu, elles pourraient décimer bien des cultures, du café et du cacao jusqu’à l’huile de palme et le sucre, voire les récoltes de myrtilles et d’avocats dans les pays dont les exportations approvisionnent les rayons des supermarchés britanniques.

Les sombres avertissements liés à « Godzilla » ont déjà déclenché la frénésie des spéculateurs, qui se ruent sur les marchés des matières premières et font grimper les prix. L’indice Bloomberg Agriculture Spot a bondi de plus de 13 % en août, enregistrant ainsi sa plus forte hausse mensuelle depuis juillet 2012.

Les pénuries et les perturbations dans le transport maritime pourraient venir s’ajouter aux capitaux spéculatifs pour maintenir ces prix à un niveau élevé.

Le British Retail Consortium (BRC) a averti la semaine dernière que l’inflation annuelle des prix alimentaires au Royaume-Uni avait bondi à 2,8 % en août, son plus haut niveau depuis deux ans. Et ce n’est peut-être qu’un début, estime Harvir Dhillon, économiste en chef du BRC.

« Nous commençons à observer les premiers signes de l’impact des prix des matières premières, lesquels entraînent une hausse des coûts de production tout au long de la chaîne d’approvisionnement, et qui commencent à se répercuter sur les prix », prévient-il.

Pour l’instant, explique-t-il, les producteurs et les détaillants continuent pour l’essentiel à absorber ces coûts dans leurs marges bénéficiaires. Mais cette situation pourrait ne pas durer, ne serait-ce que jusqu’à la fin de l’année.

« Nous nous dirigeons vers une inflation alimentaire plus tenace. Nous devrions terminer l’année avec un taux d’inflation des prix alimentaires supérieur aux 2,8 % que nous observons actuellement, et cette inflation pourrait encore s’accélérer par la suite. »

Capital Economics a indiqué cette semaine dans une note que « l’accélération de l’inflation des prix alimentaires n’est qu’une question de temps ». D’ici un an à la même époque, elle pourrait atteindre 5 %.

Ce sont les agriculteurs qui en font les frais

Pour Andy Burnham, cela pourrait devenir un problème trop grave et trop épineux pour être ignoré.

C’est un défi qui ne peut être relevé à coups de phrases toutes faites ou par une mesure de financement à court terme tirée des marges du budget de l’aide sociale.

La Grande-Bretagne devra repenser ses méthodes agricoles et les cultures qu’elle produit. Si elle veut éviter des hausses incessantes, à deux chiffres, des prix des denrées alimentaires, elle devra se pencher sur la législation en matière d’urbanisme, sur les coûts de la main-d’œuvre, la fiscalité et la manière dont le pays gère ses infrastructures, telles que l’électricité et l’eau.

La Cour des comptes (National Audit Office) a prévenu vendredi que les ménages et les entreprises devaient se préparer à des pénuries alimentaires.

L’organisme de surveillance a déclaré que les menaces telles que les phénomènes météorologiques extrêmes, les coûts énergétiques, les cyberattaques, les maladies et le changement climatique étaient « complexes, de plus en plus probables et susceptibles d’avoir des conséquences plus graves ».

Même Ranjit « Chicken King » Boparan, dirigeant de 2 Sisters Food Group, d’ordinaire peu enclin à s’exprimer dans les médias, a pris la parole en public la semaine dernière pour tirer la sonnette d’alarme. [2 Sisters Food Group est une entreprise britannique de transformation alimentaire (volaille, plats préparés, biscuits, etc.), fondée en 1993 par Ranjit Singh Boparan, employant environ 23 000 personnes et fournissant des produits à des enseignes comme Tesco, KFC ou Marks & Spencer, NdT].

« Nous avons averti les gouvernements successifs que la chaîne d’approvisionnement alimentaire du Royaume-Uni est fragile. Nous avons besoin d’une stratégie globale et nous devons agir dès maintenant, sans nous perdre en discussions », a-t-il déclaré.

Son entreprise, qui a dépensé des sommes considérables cette année pour acheminer de l’eau par camion-citerne du Pays de Galles vers le Devon afin de pallier la sécheresse, s’attend à une sécheresse encore plus grave l’année prochaine. Elle consacre 2 milliards et demi d’Euros à la mise en place de solutions pérennes pour ses propres usines et exploitations agricoles.

Si Burnham reste les bras croisés, « les exploitations agricoles et les sites de transformation alimentaire fermeront et les coûts augmenteront », ce qui rendra la Grande-Bretagne « encore plus dépendante des importations », a-t-il averti.

Andy Burnham est confronté à une crise alimentaire trop grave et trop complexe pour être ignorée. Crédit : James Manning/PA

Geoffrey Clifton-Brown, député conservateur de longue date et agriculteur qui préside la commission des comptes publics, a averti vendredi que la complaisance du gouvernement constituait un danger grandissant.

« Alors que la menace de perturbations graves s’intensifie, [le gouvernement] doit […] agir plus rapidement pour renforcer la résilience de l’État, des entreprises et des collectivités avant que ces risques ne se concrétisent », a-t-il déclaré.

Ces risques commencent déjà à se concrétiser.

Svein Tore Holsether, le dirigeant du géant des engrais Yara International, affirme que de nombreux agriculteurs, qui cultivent leurs terres depuis des générations, subissent un stress sans précédent.

« Quand je les rencontre, que je suis assis dans leur cuisine et qu’on discute de tout ça, on voit bien à quel point c’est dévastateur : voir leurs moyens de subsistance et leur héritage remis en cause comme c’est le cas actuellement », explique-t-il.

« Il est dans l’intérêt de chacun d’entre nous qu’ils puissent cultiver tout ce qu’ils peuvent dès maintenant, compte tenu de tous les défis auxquels nous sommes confrontés dans le domaine du système alimentaire. »

Même les plus grandes exploitations agricoles en subissent les conséquences.

Le domaine d’Elveden, dans le Suffolk, qui est la plus grande exploitation agricole de plaine de Grande-Bretagne, réduira de 25 % ses semis d’orge de printemps l’année prochaine.

Andrew Blenkiron, directeur général d’Elveden, attribue clairement cette situation au coût élevé des engrais et au manque criant de précipitations.

« À l’heure actuelle, je dirais que la majorité des agriculteurs britanniques cultivent des céréales [destinées à la vente] à un prix inférieur au coût de production », explique-t-il.

Elveden cultive des pommes de terre et des oignons en été ; l’entreprise a donc dû acheter de l’engrais à des prix gonflés par la crise du détroit d’Ormuz, lesquels sont supérieurs de plus d’un tiers à ceux de la même période l’année dernière. Blenkiron s’efforce de retarder ses achats supplémentaires jusqu’à ce que les prix redescendent.

Si les coûts ne changent pas, Blenkiron espère pouvoir vendre la récolte d’Elveden à un prix légèrement plus élevé. Mais ce n’est pas chose facile.

« L’une des questions dont nous discutons avec nos clients, c’est de savoir comment récupérer une partie de ce surcoût auprès du marché. Bien sûr, comme d’habitude, ils se montrent réticents à cette idée », explique-t-il avec la modestie typique d’un agriculteur.

El Niño pourrait bien exaucer son vœu. S’il frappe avec la violence redoutée par les prévisionnistes, les cours mondiaux des matières premières pourraient monter en flèche.

Où sont passés tous les poissons ?

Le phénomène El Niño-Oscillation australe (ENSO) a toujours fait partie du climat des régions tropicales de l’océan Pacifique, mais ce n’est que récemment qu’il a été mieux compris.

Les pêcheurs qui travaillent au large des côtes d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud avaient depuis longtemps remarqué que périodiquement, à intervalles de quelques années, la mer se réchauffait et que les poissons se dispersaient. Ces périodes de disette coïncidaient généralement avec Noël, c’est pourquoi ils l’appelaient « El Niño de Navidad » – en référence à Jésus et à la Nativité. Les mesures scientifiques de ce phénomène, alors connu simplement sous le nom d’El Niño (« le petit garçon »), ont véritablement commencé au XIXe siècle.

En temps normal, c’est-à-dire pendant les périodes dites « neutres » de l’ENSO, les alizés poussent les eaux plus chaudes vers l’ouest, en direction de l’Australie et de l’Asie du Sud-Est, laissant des eaux plus froides au large des côtes de pays tels que le Chili, le Pérou et l’Équateur.

Les eaux plus froides au large de l’Amérique du Sud puisent des nutriments dans les profondeurs océaniques, attirant ainsi les poissons, tandis que les eaux plus chaudes à l’ouest entraînent des précipitations plus abondantes en Asie et en Australie.

Lors d’un épisode El Niño, qui se produit tous les deux à sept ans, les vents s’affaiblissent et les eaux plus chaudes restent sur place. Cela déplace les précipitations vers les régions tropicales d’Amérique et provoque une sécheresse en Australie et dans une grande partie de l’Asie. Cet effet dure entre neuf et douze mois.

À d’autres moments, selon un rythme tout aussi irrégulier, une oscillation La Niña produira l’effet inverse, provoquant des pluies torrentielles sur les côtes de l’ouest du Pacifique.

Un phénomène El Niño commence lorsque les températures de surface de la mer dans l’est du Pacifique restent supérieures de 0,5 °C à la normale pendant une période glissante de trois mois.

L’Organisation météorologique mondiale (OMM) a annoncé en juin le début de ce phénomène El Niño. La température de surface de la mer a rapidement augmenté pour atteindre deux degrés au-dessus de la moyenne ces dernières semaines, et l’OMM estime désormais que cette augmentation pourrait être de près de quatre degrés. Il s’agirait alors du phénomène El Niño le plus intense depuis sept décennies.

« Celui-ci est vraiment différent. Il est puissant, intense. Les conditions environnantes, les températures de surface de la mer, sont différentes. L’océan Pacifique est incroyablement chaud en ce moment », explique Richard Choularton, du Programme alimentaire mondial.

« Les phénomènes El Niño rejettent également une tonne de chaleur dans l’atmosphère. Or, une atmosphère plus chaude signifie davantage d’humidité dans l’atmosphère, ce qui se traduit par des cyclones, des inondations ou des épisodes pluvieux extrêmes plus intenses. Et comme il fait plus chaud, les sécheresses peuvent elles aussi être plus intenses. »

Les effets concrets du phénomène El Niño se font sentir bien loin des côtes britanniques.

Les rizières indiennes et les plantations de palmiers à huile indonésiennes pourraient connaître une mousson peu généreuse. Alors que des tempêtes et des inondations dévastatrices pourraient frapper les plantations de café colombiennes et les exploitations fruitières péruviennes.

Mais aujourd’hui, plus aucun endroit n’est vraiment loin des côtes britanniques.

« Les chaînes d’approvisionnement des produits alimentaires se sont internationalisées », explique Thijs Geijer, analyste spécialisé dans les matières premières à la banque néerlandaise ING.

Il cite le pangasius, un poisson-chat originaire du Vietnam qui est vendu en Grande-Bretagne sous le nom de « basa » ou « river cobbler ». « On ne le trouvait pas beaucoup dans les magasins il y a 10, 20 ou 30 ans. Aujourd’hui, c’est un produit phare du rayon poissonnerie de nos supermarchés. »

La Grande-Bretagne importe 40 % de ses denrées alimentaires, dont 80 % de ses fruits et environ la moitié de ses légumes. Une grande partie de ces produits provient de régions susceptibles d’être les plus durement touchées par le phénomène « El Niño Godzilla ».

L’Energy & Climate Intelligence Unit (ECIU) a ainsi calculé que, sur les 560 millions d’euros de riz importés par la Grande-Bretagne l’année dernière, 308 millions provenaient d’Asie, dont 273 millions d’Inde et du Pakistan.

En raison du phénomène El Niño, les pluies de mousson de juin à septembre, qui garantissent la récolte de riz en Inde, sont jusqu’à présent inférieures de près de 14 % à la moyenne à long terme. Toute baisse de la production de riz pourrait inciter le gouvernement indien à restreindre les exportations.

Les inondations au Pakistan ont entraîné en 2023 une hausse d’un tiers du prix au kilo payé par la Grande-Bretagne pour ses importations de riz pakistanais, tandis qu’une mousson indienne peu abondante a entraîné une augmentation de 10 %.

Les importations britanniques de raisins, bananes, myrtilles, fraises, framboises, pommes et avocats en provenance d’Amérique latine et d’Afrique sont toutes exposées à un risque potentiel de perturbation lié au phénomène El Niño, et donc à des hausses de prix.

Les anchois sont l’un des produits dont le prix a déjà grimpé en flèche : il a presque doublé cette année, alors qu’El Niño réchauffe les eaux au large du Pérou, d’où proviennent 60 % des stocks mondiaux d’anchois.

La farine d’anchois est utilisée dans les exploitations aquacoles qui élèvent du saumon, de la truite, du bar et des crevettes ; cette flambée des prix risque donc d’entraîner une hausse du coût d’autres produits de la mer.

Dans le même temps, les amateurs britanniques de café et de chocolat, qui commencent à peine à se remettre d’une précédente vague de fluctuations de prix liées aux conditions météorologiques, pourraient à nouveau en faire les frais, compte tenu des 960 millions d’euros d’importations de café et des 445 millions d’euros d’importations de cacao au Royaume-Uni.

À 6 200 dollars (5 500 euros) la tonne, le prix du cacao n’atteint que la moitié de son niveau record d’avril 2024, mais il a tout de même augmenté de près de 50 % depuis février.

Les fluctuations des cours mondiaux du café et du cacao peuvent se répercuter assez rapidement sur le prix d’un « café crème » ou d’une tablette de chocolat. Il en va de même pour les fruits et légumes. En revanche, pour d’autres matières premières, ce phénomène peut se manifester plus lentement.

« Les prix de toutes les matières premières sont en hausse. Cela ne signifie pas pour autant que si, dès aujourd’hui, vous allez au marché, le prix du pain sera déjà plus élevé. Non. Il faudra compter entre trois et six mois. Mais cela finira par arriver », explique Maximo Torero, économiste en chef à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

« Plus le produit est transformé, plus la répercussion sur la hausse des prix risque d’être lente. Mais une fois que les prix ont augmenté, plus il faudra de temps… [pour qu’ils baissent]. »

Christian Jaccarini, économiste à l’ECIU, affirme qu’une fois que les prix des denrées alimentaires augmentent au Royaume-Uni, « ils ne redescendent pratiquement plus ».

Ses recherches indiquent que les prix nominaux ne reculent en moyenne que de 2 % lorsque les prix mondiaux baissent, soit environ un tiers de leur hausse antérieure si l’on tient compte de la croissance des revenus. « Les répercussions seront durables », prévient-il.

Renforcer la résilience face aux perturbations

À mesure qu’El Niño gagne en intensité, la pression exercée sur Burnham pour qu’il agisse s’intensifiera également.

Les commerçants vont commencer à réclamer des mesures d’allègement concernant les hausses, enregistrées l’année dernière concernant les cotisations sociales et le salaire minimum vital, qui, selon eux, ont été le principal facteur d’inflation aux caisses des supermarchés en 2025.

Les producteurs agroalimentaires, tels que 2 Sisters, souhaitent bénéficier d’une électricité moins chère, d’un approvisionnement en eau fiable et de procédures de planification et d’octroi de permis plus rapides.

Les députés d’arrière-ban du Parti travailliste vont plaider en faveur d’un soutien accru du gouvernement aux personnes à faibles revenus pour les aider à faire face au coût de la vie, et certains demanderont au nouveau Premier ministre de rester fidèle à l’objectif de zéro émission nette.

Les agriculteurs, comme Blenkiron Elveden, déplorent la suppression des aides financières de type européen qui leur avaient permis de surmonter les difficultés passées.

« Nous arrivions à nous en sortir par le passé, car, bien sûr, nous recevions une aide financière directe sur nos comptes bancaires, généralement en décembre. Or, aujourd’hui, cette aide n’existe plus, et les gens commencent donc à prendre des décisions difficiles », explique-t-il.

Mais les agriculteurs pourraient devoir prendre des décisions encore plus difficiles concernant ce qu’ils élèvent et cultivent, et la manière dont ils le font.

« L’agriculteur qui sommeille en moi dirait que nous n’en faisons vraiment pas assez », déclare Philip Manamel, de la société d’analyse des matières premières Expana.

« Pour atténuer réellement bon nombre de ces impacts, nous devons réfléchir à la manière de passer de la monoculture à des pratiques plus durables. Jusqu’à présent, l’accent a toujours été mis sur la question suivante : « Comment maximiser la production ? », sans nécessairement tenir compte des impacts. »

C’est déjà en partie le cas. Les prévisionnistes les plus optimistes affirment que les agriculteurs du monde entier s’adaptent déjà au changement climatique, ce qui renforce leur résilience face aux perturbations liées au phénomène El Niño.

Selon eux, l’irrigation est désormais utilisée de manière plus répandue et plus intensive. Les progrès réalisés dans le domaine des semences ont permis d’améliorer la résistance à la sécheresse, tandis que la technologie satellitaire a facilité le suivi des cultures. Les prévisions et la préparation face au phénomène El Niño se sont également améliorées.

Les chaînes d’approvisionnement mondialisées, bien qu’elles soient aujourd’hui de plus en plus fragmentées, ont permis de transporter plus loin et plus rapidement à travers le monde les récoltes épargnées par les aléas climatiques, afin de pallier les pénuries. Si la récolte de blé en Australie s’avère insuffisante, par exemple, les stocks américains pourraient venir à la rescousse.

Mais au Royaume-Uni, selon Jaccarini de l’ECIU, le meilleur moyen de renforcer la résilience face au phénomène El Niño consiste à repenser le fonctionnement des exploitations agricoles.

« Cela signifie une plus grande diversité des cultures, une plus grande diversité des modes de culture et un meilleur équilibre entre les denrées alimentaires que nous produisons chez nous et celles que nous importons de l’étranger », explique-t-il.

Il recommande, par exemple, que la Grande-Bretagne cultive davantage de pommes sur son territoire. « De nombreux Britanniques considèrent les pommes comme un élément essentiel de notre identité nationale, et pourtant nous importons la grande majorité de celles que nous consommons », explique-t-il.

Vendredi, Dame Angela s’est rendue à Havant Thicket, qui sera le premier nouveau réservoir d’eau construit en Grande-Bretagne depuis 1992. Elle a reconnu que les techniques agricoles et de gestion de l’eau devraient évoluer.

« Nous devons nous adapter », a-t-elle déclaré. « C’est tout l’enjeu de la transition agricole : pouvoir pratiquer une agriculture plus résiliente et plus durable d’un point de vue environnemental. »

Cette transition nécessitera une stratégie à l’échelle de l’ensemble du gouvernement et probablement des moyens financiers bien plus importants.

Mais Burnham aura du mal à transformer cette stratégie en réalisations concrètes et susceptibles de séduire les électeurs. Et même s’il y parvenait, la plupart d’entre elles ne porteraient leurs fruits que bien après les prochaines élections.

« Ce domaine est très imprévisible par rapport à toutes les autres priorités, comme la mise à disposition de soins de santé de qualité ou d’écoles », explique M. Geijer, d’ING. « On pourrait faire tellement de choses avec un seul euro, une seule livre ou un seul dollar. »

La majorité d’entre nous pensent, peut-être à juste titre, que les agriculteurs sont là pour nous nourrir. Et la plupart du temps, même s’ils ne sont pas traités correctement, ils s’accrochent à leur métier. Ou du moins, c’était le cas autrefois.

« Autrefois, explique Williams, les agriculteurs étaient comme des labradors qui rapportent un bâton quand il s’agissait de cultiver de la nourriture pour les gens. On ne peut pas s’en empêcher. »

Aujourd’hui, dit-il, cela n’a plus aucun sens. Les agriculteurs doivent cesser de produire de la nourriture par défaut. « Il est temps que nous prenions soin de nous-mêmes. »

Il a pris la décision, durant l’été 2025, de ne plus cultiver de denrées alimentaires, et estime que l’été qui vient de s’écouler lui a donné raison. Ses voisins, qui continuent à cultiver des denrées alimentaires, ont vu leur récolte baisser de 30 %, au mieux, par rapport à une récolte normale. « Je suis assis ici et je suis plutôt satisfait », dit-il.

Pourraient-ils suivre son exemple et cultiver des plantes destinées à la production d’énergie plutôt qu’à remplir les garde-manger des Britanniques ? « À 100 %, c’est ce à quoi nous allons assister. »

Alors que des conditions météorologiques extrêmes menacent les récoltes ailleurs dans le monde, une question se pose : qui nourrira la Grande-Bretagne, et combien cela coûtera-t-il ?

Source : The Telegraph, Hans van Leeuwen, 06-09-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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