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30.mars.202630.3.2026 // Les Crises

Les États-Unis sont toujours accros à la guerre – Stephen M. Walt

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Tous les présidents américains finissent par mener une campagne militaire majeure.

Source : Foreign Policy, Stephen M. Walt
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le président Donald Trump assiste à des démonstrations aériennes navales sur le pont du porte-avions USS George H.W. Bush, le 5 octobre 2025, au large de la côte est des États-Unis. Alex Wong/Getty Images

Par Stephen M. Walt, chroniqueur à Foreign Policy et professeur de relations internationales à l’université Harvard, titulaire de la chaire Robert et Renée Belfer.

Quoi qu’ils en disent, les présidents américains trouvent impossible de ne pas entrer en guerre. En 1992, Bill Clinton a remporté la présidence en déclarant « L’économie, il n’y a que ça qui compte » et en annonçant la fin de l’ère de la politique de puissance. Une fois au pouvoir, cependant, il s’est vu contraint d’ordonner des frappes de missiles dans plusieurs pays, de maintenir des zones d’exclusion aérienne au-dessus de l’Irak (et parfois à le bombarder) et de mener une longue campagne aérienne contre la Serbie en 1999.

En 2000, George W. Bush a remporté la Maison Blanche en critiquant la politique étrangère hyperactive de Clinton et en promettant aux électeurs une politique étrangère forte mais « humble ». Nous savons tous comment cela s’est terminé. Huit ans plus tard, un jeune sénateur nommé Barack Obama est devenu président en grande partie parce qu’il était l’un des rares Démocrates à s’être opposé à l’invasion de l’Irak en 2003. Moins d’un an après son entrée en fonction, il recevait le prix Nobel de la paix sans avoir rien fait pour le mériter, simplement parce que les gens étaient convaincus qu’il serait un ardent défenseur de la paix. Obama a certes tenté sa chance sur plusieurs dossiers et a finalement conclu un accord visant à réduire le programme nucléaire iranien, mais il a également lancé une « offensive » inutile en Afghanistan, contribué à renverser le régime libyen en 2011 et s’est montré de plus en plus à l’aise pour autoriser des frappes ciblées et autres assassinats contre toute une série de cibles. À la fin de son second mandat, les États-Unis étaient toujours en guerre en Afghanistan et n’étaient pas près de remporter la victoire.

Puis, un homme d’affaires médiocre et star de téléréalité nommé Donald Trump s’est présenté à l’élection présidentielle de 2016, condamnant ouvertement les « guerres éternelles », dénonçant l’establishment de la politique étrangère et promettant « l’Amérique d’abord ». Après une victoire électorale inattendue, il a lui aussi annoncé un renforcement temporaire des troupes en Afghanistan, il a poursuivi à plein régime la guerre mondiale contre le terrorisme, il a ordonné l’assassinat par missile d’un haut responsable iranien et présidé à une augmentation constante du budget militaire. Trump n’a pas déclenché de nouvelles guerres pendant son premier mandat, mais il n’a pas mis fin non plus à la moindre d’entre elles.

Joe Biden lui, a mis fin à une guerre lorsqu’il a mis un terme à la vaine campagne américaine en Afghanistan, et il a été critiqué pour avoir pris en compte les réalités que ses prédécesseurs avaient ignorées. Biden a orchestré une réponse occidentale vigoureuse à l’invasion illégale de l’Ukraine par la Russie en 2022, mais la quasi-totalité des observateurs ont négligé le fait que ses efforts antérieurs pour rapprocher l’Ukraine de l’orbite occidentale avaient rendu la guerre plus probable. Après avoir ignoré la question palestinienne pendant ses deux premières années à la présidence, Biden a fourni des milliards de dollars d’armes et une protection diplomatique à Israël en réponse à l’attaque génocidaire du Hamas contre Israël en octobre 2023.

Les erreurs de Biden (et son obstination à vouloir remporter un second mandat) ont aidé Trump à revenir au Bureau ovale, promettant une fois de plus d’être le président de la paix et de mettre fin à l’interventionnisme permanent qui a coûté aux Américains des milliers de milliards de dollars et des milliers de vies. Mais au lieu de rompre radicalement avec le passé, Trump 2.0 s’est révélé encore plus prompt à appuyer sur la gâchette que les présidents qu’il avait l’habitude de railler. Les États-Unis ont bombardé au moins sept pays au cours de sa première année de mandat, ont tué sans pitié les membres d’équipages de bateaux dans les Caraïbes et le Pacifique au simple soupçon qu’ils pourraient transporter de la drogue, ont kidnappé le dirigeant du Venezuela afin de prendre le contrôle du pétrole du pays (tout en laissant le pays entre les mains d’une nouvelle dictatrice) et viennent de lancer leur deuxième guerre contre l’Iran en moins d’un an. Après avoir déclaré au monde entier que les infrastructures nucléaires iraniennes avaient été « détruites » l’été dernier, il affirme aujourd’hui que les États-Unis ont dû les bombarder pour mettre fin à des « menaces imminentes ».

Quel est le problème ici ? Depuis 1992, une succession de présidents représentant les deux partis se sont présentés aux élections en promettant d’être des artisans de la paix et d’éviter les excès et les erreurs de leurs prédécesseurs, mais une fois au pouvoir, ils ne peuvent résister à l’envie de tout faire exploser dans des contrées lointaines. De nouveau, nous devons nous poser la question : les États-Unis sont-ils accros à la guerre ?

Avant le second mandat de Trump, ce schéma pouvait s’expliquer par les ambitions démesurées du « Blob », ce groupe bipartisan influent en matière de politique étrangère, qui considérait la force militaire comme un outil utile pour promouvoir un ordre libéral mondial. Mais ce raisonnement permet difficilement d’expliquer les décisions prises par Trump au cours de son second mandat. Il continue de détester l’establishment (alias « l’État profond »), lui reproche les échecs de son premier mandat, a démantelé l’appareil bureaucratique chargé de la sécurité nationale et nommé à des postes clés de nombreux fidèles prêts à obéir à ses ordres. Cette dernière guerre ne peut être imputée au Blob.

Les défenseurs de ces politiques pourraient faire valoir que les États-Unis ont des responsabilités mondiales uniques et que, même si les présidents arrivent au pouvoir avec des idées idéalistes sur la réduction du recours à la force, ils comprennent rapidement la nécessité d’utiliser la puissance américaine partout dans le monde. Le problème avec cette explication est que faire exploser des choses aussi fréquemment résout rarement les problèmes politiques sous-jacents, ne rend pas les États-Unis plus sûrs et n’est certainement pas bon pour la plupart des pays que nous avons bombardés. Même un pays qui met autant de temps que les États-Unis pour apprendre aurait dû le comprendre à présent. La question reste donc posée : pourquoi Washington continue-t-il à agir ainsi, même sous la présidence d’un homme qui aimerait tant remporter un véritable prix Nobel de la paix (et pas seulement celui, factice, que lui a décerné la FIFA) ?

Une des raisons évidentes est à chercher dans le renforcement à long terme du pouvoir exécutif, qui est en cours depuis le début de la Guerre froide et qui s’est encore amplifiée pendant la guerre contre le terrorisme. Nous avons accordé aux présidents une grande latitude dans les décisions relatives à la guerre et à la paix, à la conduite de la diplomatie, aux activités d’un vaste appareil de renseignement et aux capacités d’action secrète. Nous avons toléré une certaine opacité qui permet à l’exécutif de mentir plus facilement lorsque cela lui est nécessaire. Les présidents des deux partis ont été trop heureux d’accepter cette liberté d’action et ont rarement accueilli favorablement les efforts visant à réduire leurs pouvoirs. La consolidation du pouvoir exécutif a été aidée et encouragée par le Congrès, qui s’est montré de moins en moins disposé à exercer un contrôle significatif sur les décisions d’utiliser la force. Ainsi, lorsque l’administration Obama s’est activement employée à obtenir une nouvelle autorisation pour recourir à la force (afin de remplacer les résolutions obsolètes qui avaient autorisé la guerre contre le terrorisme et l’invasion de l’Irak), le Congrès a refusé de la lui accorder, car ses membres ne voulaient pas que leur position soit consignée officiellement. Et aujourd’hui, ils se plaignent que l’administration Trump n’ait pas demandé leur autorisation avant de décider de lancer une nouvelle guerre injustifiée contre l’Iran.

Seconde raison : comme Sarah Kreps et Rosella Zielinski l’ont toutes deux démontré, les présidents américains sont libres de déclarer la guerre car ils ont appris à ne pas demander au peuple américain de la financer en temps réel. La guerre de Corée a été la dernière guerre qui nous a conduit à directement augmenter les impôts. Depuis lors, les présidents se contentent d’emprunter l’argent nécessaire, laissant le déficit s’accroître davantage et laissant aux générations futures le soin de payer la facture. En conséquence, la plupart des Américains ne ressentent pas les répercussions économiques de campagnes longues et coûteuses comme les guerres en Irak et en Afghanistan, qui ont coûté au moins 5 000 milliards de dollars.

Une armée entièrement composée de volontaires facilite également le processus décisionnel en matière de guerre, en effet les personnes envoyées au combat ont toutes souscrit à cette possibilité et sont moins susceptibles de se plaindre que ne le seraient des conscrits choisis au hasard. Elle permet également à des élites comme Trump (et ses enfants) d’échapper complètement au service militaire, limitant ainsi l’impact que ces décisions peuvent avoir sur les personnes riches et influentes et transformant progressivement l’armée professionnelle en une caste distincte, moins connectée à la société qu’elle est censée défendre. Mais ne blâmez pas l’armée pour ces décisions récurrentes de recourir à la force, ce sont les civils qui tirent les ficelles.

Vous pouvez toutefois blâmer le complexe militaro-industriel. Remarque : je ne dis pas que Lockheed Martin ou Boeing ont fait pression pour entrer en guerre avec qui que ce soit, mais lorsque votre commerce, c’est la vente d’armes, alors votre commerce, c’est également la vente d’insécurité. Cela implique de dépeindre un monde regorgeant de menaces (dont certaines devraient pouvoir être anticipées), un monde où la diplomatie est dévalorisée et où les solutions cinétiques sont surestimées. Ce n’est pas un hasard si les entreprises de défense sont des soutiens de premier plan de nombreux groupes de réflexion sur la politique étrangère, qui s’efforcent souvent de convaincre les Américains que les menaces sont omniprésentes, que les États-Unis pourraient devoir prendre des mesures militaires pour les affronter, où qu’elles se trouvent sur la planète, et que l’augmentation des budgets de défense est la solution évidente. Une fois que vous avez toutes ces possibilités, il peut être difficile de résister à la tentation de les utiliser. Il y a aussi des groupes d’intérêts particuliers, comme l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) et les faucons du lobby israélien, qui réussissent parfois à convaincre les présidents de se rallier à leur cause et à persuader les leaders fragiles du Congrès de ne pas s’y opposer.

Il existe une dernière raison pour laquelle les présidents américains sont devenus accros à la guerre : le recours à la force est devenu trop facile et apparemment sans risque. Les missiles de croisière, les avions furtifs, les bombes à guidage de précision et les drones ont permis aux États-Unis (et à quelques autres pays) de mener des campagnes aériennes massives sans avoir à envoyer de troupes au sol et sans trop s’inquiéter de représailles directes (du moins au début). L’Iran peut bien riposter contre les États-Unis ou leurs alliés de diverses manières, mais il ne peut espérer infliger le même niveau de dommages sur le sol américain que celui que Washington peut lui infliger. Par conséquent, lorsqu’il est confronté à un défi diplomatique épineux ou lorsqu’il cherche un moyen de détourner l’attention des citoyens des problèmes ou des scandales nationaux (Jeffrey Epstein, ça vous dit quelque chose ?) il peut être extrêmement tentant de recourir à l’option militaire. Ou comme l’a dit le sénateur Richard Russell, qui n’était pas un pacifiste, dans les années 1960 : « Il y a lieu de penser que s’il nous est facile d’aller n’importe où et de faire n’importe quoi, nous irons toujours quelque part et ferons toujours quelque chose. »

Parfois je vois ça comme le problème du « gros bouton rouge ». Comme si chaque président en avait un sur son bureau et que, lorsque des problèmes de politique étrangère surviennent (ou lorsqu’il faut détourner l’attention), ses conseillers viennent dans le Bureau ovale pour lui exposer la situation. Ils lui font remarquer qu’appuyer sur le bouton montrera sa détermination, prouvera qu’il agit et pourrait avoir un impact positif. S’ils sont honnêtes, ils reconnaîtront peut-être qu’il n’est pas absolument nécessaire d’appuyer sur le bouton et que cela pourrait aggraver les choses. Mais ils lui rappelleront que les risques sont faibles, que les coûts sont raisonnables et que s’il n’appuie pas sur le bouton, le problème pourrait presque certainement s’aggraver et il paraîtra indécis. Ils concluent la réunion en déclarant solennellement : « C’est à vous de décider, Monsieur le Président. » Il faudrait des dirigeants dotés d’un meilleur jugement que la plupart des présidents récents pour résister durablement à de telles flatteries.

Pour être clair, cette dernière vague de violence est le bain de sang le moins justifié de l’armée américaine depuis l’invasion de l’Irak en 2003. Mais ce qu’elle révèle de l’addiction de l’Amérique à la guerre est au moins aussi important que ce qu’elle nous apprend sur l’actuel président américain.

Les excroissances osseuses n’étaient-elles pas un moyen d’échapper à la conscription ? Trump lui-même ne serait donc pas éligible au statut de volontaire de l’armée, n’est-ce pas ? [un médecin du Queens avait déclaré que le président Donald Trump souffrait d’excroissances osseuses afin de l’aider à échapper à la conscription pendant la guerre du Vietnam, en guise de « faveur » à son père Fred Trump, NdT]

Source : Foreign Policy, Stephen M. Walt, 02-03-2026

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