Article publié en quasi-pleine page dans La Tribune de jeudi dernier.

Les inégalités ont explosé aux Etats-Unis. L’appareil statistique permet de les mesurer précisément. En France, l’Insee ne diffuse que des informations partielles, peu détaillées. L’institut de la statistique devrait mieux informer le public, et le gouvernement fournir aux parlementaires un rapport annuel détaillé.

Contrairement à un discours infiltrant les esprits, “l’assistanat” (insulte remplaçant désormais le mot “solidarité”) n’est nullement “un cancer”, bien au contraire. Sans masquer le besoin de combattre tout type de fraude, cette solidarité permet en fait de lutter contre les inégalités, gangrène de la société mais également de notre système économique.

Le “financiarisme” a remplacé aux Etats-Unis le capitalisme fordien au début des années 1980. Il se caractérise principalement par : la croissance du système financier au détriment de “l’économie réelle”, la suppression de la régulation financière, la surdistribution de revenus aux actionnaires au détriment de l’entreprise, la mise en place de principes comptables d’imprudence, la valorisation de la rente et de l’héritage sur le travail, la mise en concurrence internationale des salariés et, plus généralement, le fait de privilégier systématiquement le court terme sur le long terme.

Une conséquence majeure du financiarisme est donc la compression des revenus d’une vaste majorité de la population, qui a entraîné une explosion des inégalités. Les Etats-Unis remportent la palme : les 1% des foyers gagnant le plus (top 1%, 1,5 million de ménages gagnant plus de 370 milliers de dollars par an) qui s’adjugeaient 9% du revenu total national en 1975 en absorbent désormais 24% en 2007, soit leur niveau exact de 1928. A l’intérieur, les inégalités règnent : le seul top 0,1% a vu sa part passer de 3% à 12% du revenu national, et le top 0,01% (15.000 ménages gagnant plus de 9 millions de dollars) est passé de 1% à 6% des revenus.

Plus généralement, on constate que le top 1% a absorbé à lui seul 65% de toute la richesse créée durant la période 2002-2007. La population américaine a donc été obligée de recourir à l’endettement pour maintenir son niveau de vie, atteignant même des taux d’épargne nuls et vivant grâce à celle de paysans chinois – nous redécouvrons donc sans surprise en ce moment que le malheur est dans le prêt…

En France, au contraire, il n’y a pas eu une telle explosion des inégalités. La part du top 1% (plus de 125.000 euros) est seulement passée de 7% en 1984 à 9% en 2007, bien loin des 17% de 1928. Seul le top 0,01% (3.500 “happy few” gagnant plus de 1 million d’euros) a vu sa part doubler, mais elle ne représentait en 2007 “que” 0,8% du total. On observe également que ce qu’a gagné le dernier décile (ou plus exactement espace inter-décile, mais on simplifiera ici) a été perdu par l’avant-dernier ; étrange système où les dirigeants siphonnent la part de leurs cadres supérieurs, démotivant ainsi leurs principaux soutiens…

Ainsi, en France, seule une poignée s’est véritablement enrichie, sans effet macroéconomique majeur. Plus que le montant des rémunérations, c’est surtout le système d’incitations perverses qui incite à prendre des risques sans en supporter les conséquences (pile je gagne, face je ne perds rien), qui pose véritablement problème.

Ces chiffres proviennent principalement d’études de Thomas Piketty et Emmanuel Saez. L’Insee ne communique pratiquement aucune donnée fine et détaillée sur les inégalités de revenus – un comble à l’heure de l’informatique. C’est pourtant une des conclusions de la commission Stiglitz, qui a entraîné quelques intéressantes études ponctuelles de l’Insee.

Deux propositions pour conclure :
1/ Il faudrait mettre à disposition du public des données extrêmement détaillées sur la distribution des revenus, des patrimoines (beaucoup plus concentrés que les revenus, 10 % de la population possédant 50 % du total) et de l’épargne nouvelle.
2/ À l’occasion du vote du budget, Bercy devrait fournir au Parlement un rapport annuel sur les inégalités, comprenant l’évolution d’indicateurs chiffrés (comme l’indice de Gini) afin de juger objectivement des résultats des politiques menées.

Au-delà des mots, nous ne pourrons combattre les inégalités dans les faits que par notre capacité à les mesurer objectivement. Le système ne privilégiant que l’égalité a sombré avec le communisme en 1989. Nous vivons actuellement la chute du système basé sur la seule liberté. Puissions-nous rebâtir avant qu’il ne soit trop tard un système d’économie sociale de marché équilibré et conforme à la devise que notre peuple s’est choisie : “Liberté, Égalité, Fraternité”.

© La Tribune – Source

13 réponses à Mesurer vraiment les inégalités, avant de les réduire

  1. JPS1827 Le 26 septembre 2011 à 06h59
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    “Contrairement à un discours infiltrant les esprits, “l’assistanat” (insulte remplaçant désormais le mot “solidarité”) n’est nullement “un cancer”, bien au contraire. Sans masquer le besoin de combattre tout type de fraude, cette solidarité permet en fait de lutter contre les inégalités, gangrène de la société mais également de notre système économique.”

    Ca fait du bien de lire ça ! c’est devenu plutôt rare ! 


  2. DiscoTonio Le 26 septembre 2011 à 07h38
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    Il me semble qu’il y a des fichiers excel fiscaux anonymisés dispos sur Internet.
     
    C’est avec ça qu’ils ont fait le site salairemoyen.com ou j’imagine également que c’est avec ça que Piketty et Saez ont bossé.
     
    Faudrait retrouver ces fichiers…


  3. hema Le 26 septembre 2011 à 08h33
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    Bonjour Olivier,
    J’avais un peu déserté le blog par manque de temps, mais avec cet article (sans graphique), tu fais encore très fort (transformer la tribune en une “tribune”pour nos convictions (tu me pardonneras le “nous”, mais tu exprimes bien je que je ressens depuis longtemps).
    J’avais été outré (j’y arrive encore malgré le trop plein de prétextes à l’outrage) par la réflexion de Laurent Wauquiez, j’espère qu’il va en manger son chapeau et s’étrangler avec.

    Cordialement 


  4. demos Le 26 septembre 2011 à 09h03
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    Outre la financiarisation de l’economie, le libre-echange n’est-il pas une 2e cause a la montée des inégalites partout sur la planete?
    Il me semblait que l’idée d’une causalité entre les 2 faisait a peu pres consensus chez les economistes, la ligne de faille portant plutot sur l’appreciation positive ou négative du phenomene de montée des inégalites.
    Bon, a vrai dire, je ne sais pas où en sont des pays comme la Suede ou la Russie sur le sujet, donc je marche un peu sur des oeufs, là…


    • A Firze Le 30 septembre 2011 à 07h11
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      Le libre échange ne fait qu’amplifier les inégalités déjà présents, mais je ne vois pas comment il pourrait faire augmenter les inégalités déjà présentes. Il y a des exemples comme la Russie ou la Chine, où le libre échange et une conjencture favorable ont envoyés le niveau d’inégalité dans l’espace. Mais il y également les pays comme Corée de Sud ou encore le Syngapour où l’accés au marché international a contribué à gommer les inégalités, un peu à la manière des 30 glorieuses en France ou les US.


      • Moi Le 30 septembre 2011 à 09h57
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        “Dans le cas de la Chine, le rôle de la mondialisation dans la croissance des inégalités internes paraît aussi peu contestable que son rôle, positif, dans le processus de rattrapage. Les bénéfices de l’ouverture et des réformes économiques qui vont de pair ont été inégalitairement répartis entre provinces chinoises et parmi les Chinois. Mais on peut considérer qu’il s’agit là très largement d’une question de politique intérieure. Elle résulte en partie de la volonté du gouvernement de procéder par expériences pilotes géographiquement localisées et par étapes. Le gouvernement chinois conserve des moyens considérables de contrôler la montée des inégalités internes et pourrait les employer.

        La même chose peut être dite de nombreux autres pays en rattrapage rapide. Spontanément, la mondialisation, tout en tirant la croissance, engendre des inégalités. Mais il revient au gouvernement de corriger ces évolutions spontanées. Il a même, à un certain stade, le plus grand intérêt à la faire s’il veut que la croissance du marché intérieur relaie la croissance tirée par les exportations. Les exemples de la Corée du Sud, de Taiwan ou de Singapour démontrent que cela est possible.”

         
         
         
         
         
         
        http://www.cerna.ensmp.fr/Documents/PNG-AFSP-Lille.pdf


  5. M.L Le 26 septembre 2011 à 09h36
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    Vous écrivez qu’en France il n’y a pas eu d’explosion des inégalités comme aux Etats-Unis. C’est parfaitement exact… pour l’instant ! Car si on examine l’évolution de la distribution des revenus en tendance, le mouvement de creusement des inégalités en France suit désormais le même chemin qu’aux Etats-Unis. Si l’on ne fait rien, le “rattrapage” n’est donc qu’une question de temps. C’est d’ailleurs aussi une conclusion des travaux de Saez et Piketty. Je suggère donc d’ajouter aux mesures que vous préconisez, l’obligation d’accompagner toute réforme sociale et fiscale d’une étude prospective de son impact de long terme sur les inégalités. Cela est notamment crucial pour certaines réformes, comme celle des retraites, qui ne produisent pleinement leurs effets qu’après une très longue durée, de très loin supérieure à celle d’un mandat présidentiel, voire deux… Pensez que la réforme du mode de calcul des retraites engagée sous… Balladur n’a toujours pas fini de faire sentir ses conséquences !
    J’ajoute, que du point de vue de la légitimité et de la soutenabilité d’une augmentation des taux d’imposition sur les plus riches, la question de l’évolution des revenus, en tendance, est cruciale. Si vous taxez de 10% supplémentaires une catégorie de la population dont les revenus stagnent, vous réduisez durablement son niveau de vie. Si vous appliquez la même taxe à une catégorie dont les revenus connaissent une progression à deux chiffres, vous ne faites que ralentir provisoirement sa progression. A titre d’exemple, la taxe de 3% que le gouvernement se propose d’instaurer sur les très hauts revenus n’amputera que de 15% les gains réalisés par les 1/1000 des contribuables les plus riches entre 2004 et 2008 ( +18,9% selon les derniers chiffres de l’INSEE). 


  6. Coma81 Le 26 septembre 2011 à 19h47
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    Les grands patrons du cac 40 ont été bouleversés par l’article d’Olivier Berruyer et propose une contribution eux aussi pour sauver l’euro, rétablir un peu de justice fiscale, et pleins d’autres trucs encore. En espérant que cet appel soit relayé par les média :



    « Aux peuples européens,

    Grâce au dumping fiscal et social instauré par la zone euro, on s’est pas gêné ces dernières années pour rogner sur vos salaires et esquiver l’impôt. Mais à l’heure de la crise de l’Euro, la récréation est finie. Pour sauver notre chemise et la monnaie unique nous acceptons de renonçer à nos privilèges et de passer enfin à la caisse .
    C’est pourquoi nous vous proposons solennellement de fixer un impôt sur les sociétés, commun à toute la zone, à un taux unique de 25%, au lieu de 8%, taux festif effectif dont les entreprises du CAC40 jouissent actuellement. Petites et moyennes entreprises qui êtes les seules concernées par des taux à 33%, alors qu’il faut reconnaître que c’est vous qui créez des emplois, ça vous changera (lol) ! Et comme côté investissement, ça fait quelques années que l’on a lâché l’affaire, il serait bien vu d’affecter ce prélèvement européen en partie à des politiques industrielles européennes, le reste finançant le remboursement de la dette.
    Enfin, pour condition à notre engagement, nous demandons aux responsables politiques de fixer un droit de douane aux frontières de la zone, afin que nous ne soyons pas tentés de délocaliser notre production dans les pays fiscalement avantagés (on ne se refait pas).
    Ce petit geste n’est que le prélude à une meilleure colaboration entre le Capital et le Travail ! »
     

    Appel Frank (Deutsche Post) ; Aschenbroich Jacques (Valeo) ; Berger Roland (Roland Berger Strategy Consultants) ; Bock Kurt (BASF) ; Bories Christel (Constellium) ; Borsig Clemens (Deutsche Bank) ; Brunck Robert (CGG Veritas) ; Buffet Patrick (Eramet) ; Burda Hubert (Hubert Burda Media Holding) ; Caparros Alain (Rewe group) ; Clamadieu Jean-Pierre (Rhodia) ; Cromme Gerhard (ThyssenKrupp) ; Crouzet Philippe (Vallourec) ; de Chalendar Pierre-André (Saint-Gobain) ; de Margerie Christophe (Total) ; de Romanet Augustin (Caisse des dépôts et consignations) ; Degenhart Elmar (Continental) ; Diekmann Michael (Allianz) ; Engel Klaus (Evonik Industries) ; Fehrenbach Franz (Robert Bosch) ; Frérot Antoine (Veolia Environnement) ; Hagemann Snabe Jim (SAP) ; Henrot François (Groupe Rothschild & Cie Banque) ; Hermelin Paul (Cap Gemini) ; Kormann Hermut (Lazard) ; Kron Patrick (Alstom) ; Lachmann Henri (Schneider Electric) ; Lafont Bruno (Lafarge) ; Lauvergeon Anne (Areva) ; Lévy Maurice (Publicis Groupe SA) ; Lévy Jean-Bernard (Vivendi) ; Löscher Peter (Siemens) ; Mestrallet Gérard (GDF Suez) ; Obermann René (Deutsche Telekom) ; Oetker Arend (Dr Arend Oetker Holding) ; Oudéa Frédéric (Société Générale) ; Potier Benoit (Air Liquide) ; Ranque Denis (Cercle de l’industrie/Technicolor) ; Reithofer Norbert (BMW) ; Reitzle Wolfgang (Linde) ; Richard Stéphane (France Telecom) ; Rollier Michel (Michelin) ; Rose Frédéric (Technicolor) ; Schnepp Gilles (Legrand) ; Spinetta Jean-Cyril (Air-France KLM)  ; Teyssen Johannes (E.ON)  ; Thumann Jürgen (BusinessEurope) ; Verwaayen Ben (Alcatel-Lucent) ; Viehbacher Chris (Sanofi) ; Zetsche Dieter (Daimler).
     
    http://et-pendant-ce-temps-la.eklablog.com/les-vrai-faux-amis-de-l-euro-a5840065


  7. step Le 26 septembre 2011 à 22h32
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    Ah tiens pour info, même pas une réponse, ou ne serait-ce qu’un accusé de réception de mon élu (aunis dans le 17) pourtant membre de la commission financière à l’assemblée (UMP). Visiblement les clients importent plus que les électeurs… surtout ceux qui ont des valises qui les démangent….


  8. Guillaume Le 11 octobre 2011 à 22h12
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    Bonjour – Connaissez-vous cette publication de l’INSEE ?

    http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/REVPMEN10e.PDF

    Dommage qu’elle ne soit pas actualisée annuellement (à ma connaissance)…


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