Les milliardaires du secteur technologique veulent créer leurs propres cités-États. Les Honduriens en paient le prix.
Source : Edith Romero, Truthout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
En avril 2025, Palantir, la société de Peter Thiel, a fait la une des journaux après la publication de documents détaillant son partenariat avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour créer ImmigrationOS, une immense base de données regroupant des informations provenant de diverses sources, dont l’IRS [Internal Revenue Service, le fisc américain], afin de surveiller, détenir et expulser les immigrants. Thiel n’en est pas à son coup d’essai en matière d’initiatives visant à déshumaniser et à attaquer les personnes racisées. En fait, le magnat de la technologie est l’un des milliardaires à la tête de notre version moderne du néocolonialisme technologique, ce monstre impérialiste à la fois nouveau et ancien qui colonise des terres, extrait des ressources, exploite les populations autochtones et se réjouit de tirer profit de leurs souffrances.
En tant qu’immigrant hondurien moi-même, je suis bien placé pour le savoir.
En 2009, le Honduras s’est retrouvé dans la tourmente après qu’un coup d’État militaire a déstabilisé le pays, entraînant des niveaux de violence et de répression sans précédent. S’inspirant de la « stratégie du choc » [ouvrage de Naomi Klein], les élites politiques à l’origine du coup d’État (dont le narco-dictateur Juan Orlando Hernández, aujourd’hui gracié par Donald Trump après avoir été condamné à 45 ans de prison pour trafic de drogue et possession d’armes) ont affaibli les protections environnementales sur le territoire hondurien et approuvé des contrats illégaux visant à vendre des terres indigènes et protégées au plus offrant.
Entre d’autres transactions frauduleuses et accaparements de terres, le gouvernement a approuvé une loi permettant la création des Zones d’emploi et de développement économique (ZEDE) de Peter Thiel. Les ZEDE découlent de l’idée des « villes autonomes ». Proposées par l’ancien cadre de la Banque mondiale et économiste Paul Romer, ces villes sont des enclaves au sein de pays à faible revenu et « favorisent la croissance économique » grâce à la privatisation et à la suppression des réglementations nationales, tout en offrant des incitations fiscales importantes aux pays étrangers pour qu’ils investissent dans des entreprises. Les zones économiques spéciales au Kenya, au Bangladesh et en Éthiopie ont été critiquées en raison des bas salaires, des conditions de travail difficiles et des menaces pesant sur les droits à la liberté d’association et à la négociation collective. Romer, l’un des premiers partisans des ZEDE au Honduras, a critiqué en 2015 les ZEDE honduriennes et leur manque de conformité aux lois locales, ainsi que leur gouvernance antidémocratique.
Ces ZEDE sont un projet de Praxis, une start-up financée par des milliardaires du secteur technologique qui vise à créer des cités-États libertariennes afin de « restaurer la civilisation occidentale. » Les ZEDE sont autorisées à avoir leur propre gouvernement, leur propre force de police, leurs propres tribunaux et leurs propres lois, de plus les impôts collectés ne seraient pas versés au gouvernement hondurien, mais aux ZEDE elles-mêmes. Les ZEDE sont le rêve de tout milliardaire du secteur technologique : pouvoir illimité, utopie technologique et accumulation de ressources, et de plus, leur gouvernement en est dirigé par l’IA et la cryptomonnaie en est la principale monnaie.
Próspera (l’une des trois ZEDE du Honduras) dispose même d’un centre Bitcoin associé à des entreprises technologiques qui proposent des thérapies géniques à 25 000 dollars, des « services d’implantation sous-cutanée et diverses mises à niveau cybernétiques. » Próspera est située à Roatan, une île hondurienne classée parmi les plus beaux endroits du monde en 2023 par le magazine Time. Roatan est une superbe île tropicale des Caraïbes entourée du deuxième plus grand récif corallien au monde. Elle abrite une riche culture d’origine africaine, le peuple Garifuna, qui lutte depuis des siècles contre les menaces pesant sur sa souveraineté. Lieu très prisé du tourisme de luxe et des investissements étrangers, Roatan a vu la création de Próspera en 2017 grâce au financement de gens comme Peter Thiel et de Pronomos Capital, dirigé par Patri Friedman, petit-fils de Milton Friedman, considéré par beaucoup comme le père du néolibéralisme, de la déréglementation et de la privatisation.
Il existe une multitude de raisons pour lesquelles les ZEDE sont dangereuses pour le peuple hondurien. Les organisations de défense des droits humains ont tiré la sonnette d’alarme sur la manière dont elles ont déplacé des communautés autochtones ayant des liens ancestraux avec ces terres et exproprié leur territoire.
Greicy, une femme indigène garifuna originaire de Triunfo de la Cruz, sur la côte du Honduras, voit de fortes similitudes entre la ZEDE de Próspera et d’autres appropriations illégales et spoliations foncières dans sa ville natale ancestrale. Pour des raisons de sécurité, Greicy ne divulgue que son prénom dans cet article.
« Même s’ils prétendent le contraire, je constate que seuls les riches en tirent profit, sachant pertinemment que nous, les Garífunas, vivons de la plage, du tourisme, de la pêche, mais aussi de la culture, de la récolte et de la plantation de nos propres aliments. Pas vrai ? Mais aujourd’hui, nous n’avons plus aucune terre » explique-t-elle.
Le harcèlement, la violence et les menaces de la police hondurienne ont poussé Greicy à émigrer vers le nord, à la Nouvelle-Orléans, où elle témoigne aujourd’hui de la façon dont le néocolonialisme a déplacé des millions de familles dans les pays du Sud.
La famille de Greicy a participé au procès devant la Cour interaméricaine des droits humains en 2015, laquelle a déclaré l’État du Honduras coupable de violation des droits du peuple garifuna à Triunfo de la Cruz et Punta Piedra, et a ordonné à l’État de verser une indemnisation pour leurs droits fonciers communautaires. Malgré cette décision, l’État hondurien n’a entamé aucun processus de restitution, et les menaces et les violences à l’encontre des dirigeants garifunas continuent. Greicy considère les ZEDE comme l’outil ultime pour déposséder le peuple garifuna de sa terre ancestrale.
« Au Honduras, la décision n’a pas été appliquée, les exigences n’ont pas été satisfaites. Et j’imagine qu’il devrait y avoir encore plus d’expropriations foncières [avec davantage de ZEDE], non seulement concernant des maisons, mais aussi les moyens de subsistance mêmes des populations. Oui, cela devrait être pire, car nous savons que toutes ces zones économiques spéciales profitent aux hauts fonctionnaires, aux riches investisseurs et aux investisseurs étrangers qui assistent aux réunions politiques. Et en quoi cela profite-t-il à la population ? En rien. Exactement » explique-t-elle.
Les préoccupations concernant les ZEDE et l’expropriation néocolonialiste des communautés de la côte nord du Honduras impliquent souvent des activités de trafic de drogue, y compris le blanchiment d’argent, explique Greicy.
« Ceux qui investiront sont des Américains. L’une de leur motivation est d’y introduire leurs substances interdites, car nous savons que cela fait également partie de l’accord. Le blanchiment d’argent est également impliqué, n’est-ce pas ? Quand ils vont sur les plages, soi-disant pour le tourisme, et tout ça, c’est aussi du blanchiment d’argent, parce que la plage est une zone franche, on y fait passer des marchandises en contrebande, on y vend de tout. Et quelqu’un comme moi, qui vit en ville, se tait, simplement par peur… Si j’étais au Honduras, je ne vous dirais pas tout ça », a-t-elle déclaré.
Les craintes de Greicy sont tout à fait fondées : des recherches sur les zones économiques spéciales telles que celles de Chine ont mis en évidence l’existence de « zones grises économiques » au sein des enclaves, et le trafic de drogue, le blanchiment d’argent et la traite des êtres humains y sont monnaie courante. D’autres s’inquiètent du pouvoir dont disposent les ZEDE pour créer des lois du travail inhumaines afin d’exploiter les Honduriens, mais prenons le temps de nous pencher sur la situation de manière globale.
Les ZEDE incarnent le néocolonialisme des milliardaires de la technologie. Ils s’emparent des terres, des ressources et de la main-d’œuvre honduriennes pour bâtir des empires à leur mesure leur permettant d’échapper aux protections constitutionnelles, aux obligations gouvernementales, voire à la protection des droits humains.
En 2022, le nouveau gouvernement du Honduras a abrogé la loi sur les ZEDE, ce qui a donné lieu à un procès de 10,7 milliards de dollars intenté par Próspera, la société de Thiel, qui pourrait mener à la faillite un pays déjà en difficulté. Malheureusement, la loi sur les ZEDE comporte une faille qui a permis aux « nations numériques » telles que Próspera de poursuivre leurs activités.
En décembre 2025, le Honduras a connu une élection présidentielle complètement entachée par l’intervention des États-Unis, via le soutien public de Donald Trump au candidat du Parti nationaliste de droite, Nasry Asfura, ainsi que par ses menaces de réduire l’aide américaine au Honduras si un autre candidat gagnait. Les liens entre les intérêts particuliers de Trump, de ses amis milliardaires du secteur technologique et des ZEDE sont évidents, et Nasry s’impose comme le champion qui exécutera les ordres de Trump et de Thiel au détriment de la vie et des droits du peuple hondurien.
Greicy a expliqué la situation désastreuse des immigrants confrontés à l’expropriation dans leur pays d’origine, ainsi qu’à la détention, la surveillance et la violence aux États-Unis, aux mains des mêmes forces puissantes.
Si l’expansion de davantage de ZEDE se poursuit au Honduras, « l’immigration va s’aggraver, car nous savons que ceux d’entre nous qui sont ici veulent partir, et que ceux qui sont là-bas sont contraints de partir et viendront ici. Ils viendront demander l’asile politique, qui leur sera refusé » a-t-elle déclaré.
Ce n’est pas la première fois que Thiel utilise des personnes racisées en situation de crise comme laboratoire pour ses monstrueux fantasmes oligarchiques. Palantir, la société de Thiel, est l’un des principaux fournisseurs de logiciels et de matériel informatique avancés d’intelligence artificielle utilisés par les forces israéliennes. Cette technologie sert à cibler, surveiller et assassiner des Palestiniens. Alors qu’un génocide se poursuit sous un cessez-le-feu qui n’est pas respecté par Israël, Palantir continue, comme l’a déclaré dans un euphémisme son PDG Alex Karp, à « tuer occasionnellement des gens. » Palantir fournit non seulement la technologie permettant de massacrer les Palestiniens, mais a également entraîné ses modèles d’IA avec des données brutes secrètement obtenues auprès de l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) provenant d’e-mails et de conversations téléphoniques entre des Palestiniens des territoires occupés et leur famille aux États-Unis.
En 2020, Karp a admis que Palantir « [trouve] des personnes sans papiers dans notre pays », faisant référence aux contrats conclus avec le département de la Sécurité intérieure (DHS) pour utiliser Palantir afin de surveiller les immigrants sans papiers. Thiel et sa bande de milliardaires sont en train de construire une nouvelle frontière lucrative sur le dos des personnes racisées. Le vol de terres et de ressources, la surveillance de masse et la collecte illimitée de données : dans ses projets favoris, Thiel considère les immigrants et les personnes racisées comme jetables. Nous sommes seulement une ressource de plus qu’ils sont prêts à exploiter, qu’il s’agisse de nos terres, de notre travail, de nos données ou de nos propres vies. Alors que les centres de données engloutissent des ressources sous forme d’eau potable et d’énergie, les technologies qu’ils abritent exploitent les gens racisés, que ce soit par le biais d’une technologie de reconnaissance faciale biaisée ou d’une technologie de police prédictive qui tente de nous criminaliser.
Tout comme les Espagnols ont colonisé l’Amérique latine grâce au travail forcé, à l’exploitation des ressources et à l’asservissement des peuples autochtones, Peter Thiel et son gang de milliardaires de la tech élaborent des plans pour recoloniser l’Amérique latine, occuper des terres, déplacer les habitants autochtones, puis tirer profit de la surveillance et l’incarcération de ceux-ci après les avoir contraints à fuir vers les États-Unis. Thiel prêche opportunément depuis peu l’arrivée d’un « antéchrist » déguisé en écologiste, en défenseur des restrictions technologiques et des agences internationales, allant même jusqu’à désigner Greta Thunberg comme l’antéchrist en puissance. Au sujet de l’utopie libertaire des « villes autonomes » comme Próspera, Thiel a déclaré que « la nature du gouvernement est sur le point de changer de manière très fondamentale. »
En fin de compte, ImmigrationOS de Palantir est une arme que l’ICE et d’autres agences gouvernementales utilisent pour détenir dans des conditions inhumaines des immigrants kidnappés afin de les forcer à effectuer des corvées dans des centres de détention. Un détenu transgenre dans une prison de l’ICE en Louisiane a dénoncé ces tâches manuelles forcées en 2025 – dans son cas, il était contraint de transporter des parpaings – et a ensuite été victime de harcèlement sexuel après s’être exprimé contre cette pratique non autorisée. Alors que Palantir facilite les programmes de travail forcé, Thiel accumule du pouvoir grâce à ses investissements dans Facebook, Donald Trump et les ZEDE.
Depuis les États-Unis jusqu’au Honduras, les milliardaires de la tech mènent une guerre contre les personnes racisées. Ces oligarques recourent à l’astuce éculée consistant à présenter le néocolonialisme et la répression comme des facteurs de « développement » et de « progrès », allant même jusqu’à qualifier l’intelligence artificielle « d’inévitable. » Lorsque je me sens submergée par le pouvoir et l’influence des milliardaires de la technologie qui ne se soucient ni de nos vies ni de la planète, mais uniquement de profits sans fin, je me répète qu’en réalité ils ne représentent que 1 % de la population. Si nous nous unissons, nous pourrons former une force gagnante indéniable.
Les milliardaires de la tech ne sont pas l’avenir. Ils ne sont qu’une autre forme de colonisateurs à la recherche d’un moyen d’accroître leur pouvoir et leur richesse sur notre dos. Pour commencer, nous pouvons toujours les frapper là où cela leur fait le plus mal, c’est-à-dire leur argent : boycotter l’IA générative, lutter contre les centres de données, combattre et dénoncer les contrats Palantir financés par nos impôts, et soutenir les communautés autochtones qui luttent contre les ZEDE. Cessons de glorifier des milliardaires comme Thiel et Musk qui ne se soucient que de pouvoir et de profit. Appelons-les par leur nom : des colonisateurs qui voient en nous, les personnes racisées, leur nouvelle source de profits.
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Edith Romero est organisatrice communautaire, chercheuse et écrivaine hondurienne, elle est membre du programme Public Voices de The OpEd Project, du National Latina Institute for Reproductive Justice et de la Every Page Foundation.
Source : Edith Romero, Truthout, 16-02-2026
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