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17.juin.202117.6.2021 // Les Crises

Walter Mondale : Le dernier des Démocrates « old-school »

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Mondale était l’incarnation aimable et agréable d’un parti démocrate dont les fondations vieilles de 50 ans étaient en train de s’effriter, et qui serait le dernier de son espèce à obtenir l’investiture de son parti. Sa campagne de 1984 fut une nécrologie politique pour le parti démocrate.

Source : Politico, Jeff Greenfield
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Walter Mondale en train de faire campagne à San Francisco, juillet 1984.
Photo de Roberto Koch/Contrasto/Redux

Il n’est pas difficile de savoir quelles images de Walter Mondale, décédé lundi 19 avril 2021 à l’âge de 93 ans, nous verrons en hommage. Il y a le coup de poing asséné à Gary Hart lors d’un débat primaire du parti démocrate en 1984, lorsqu’il a déclaré à propos de la campagne « Nouvelles Idées  » de Hart : « Où est la substance ? »; la ligne « ruban-bleu-pour- l’honnêteté » de son discours d’acceptation de l’investiture présidentielle (« M. Reagan augmentera vos impôts et moi aussi. Il ne vous le dira pas ; je viens de le faire ») ; le rire malicieux lorsque Reagan a répondu aux questions sur son âge en plaidant pour que cela ne soit pas utilisé à des fins politiques « la jeunesse et l’inexpérience de mon adversaire ». Il dira plus tard qu’il savait à ce moment-là qu’il n’avait plus aucune chance de gagner, et en effet, il n’en avait aucune : sa défaite dans 49 États allait devenir un autre moment de gloire, plus douloureux.

Si l’on prend un peu de recul par rapport à ces inévitables gros titres, un portrait plus substantiel se dessine. Mondale était l’incarnation aimable et agréable d’un parti démocrate dont les fondations vieilles de 50 ans étaient en train de s’effriter, et qui serait le dernier de son espèce à obtenir l’investiture de son parti.

L’ascension régulière de Mondale vers le pouvoir politique est digne d’un conte de Garrison Keillor, sans la noirceur. Né dans la ville de Ceylon ( « la plus grande petite ville du Minnesota »), diplômé de l’université et de la faculté de droit de l’État (cette dernière grâce à la loi sur le financement des études des GI de 1944), il n’a pas tant grimpé le mas de cocagne de la politique qu’il n’a été tiré vers le haut par la gentillesse des autres. Tous les postes qu’il a occupés l’ont été par nomination : procureur général à 32 ans, sénateur (en remplacement d’Hubert Humphrey) à 36 ans, choisi comme vice-président sur le ticket présidentiel de 1976 par Jimmy Carter (Géorgie) pour des raisons d’équilibre géographique et politique. En 1984, il a été le candidat présumé de son parti bien avant le début de la campagne.

C’est dans cette arène que la structure politique construite par Franklin D. Roosevelt, Truman et Kennedy, qui avait déjà montré sa faiblesse dans la fuite des Sudistes et des blancs de la classe ouvrière, a démontré sa vulnérabilité au sein même du parti démocrate. Si Mondale n’avait pas embrassé le libéralisme tapageur de Humphrey, son pouvoir quant à lui, était solidement ancré dans la communauté des dirigeants noirs, des syndicats et des démocrates des grandes villes, une communauté qui semblait prête à donner l’investiture à Mondale sans faire de vagues.

Mondale l’a qualifiée de « primaire la plus douce de l’histoire » alors qu’elle débutait, et après sa victoire écrasante aux caucus de l’Iowa, il semblait que la compétition serait terminée avant la fermeture des bureaux de vote du New Hampshire. À la veille de cette première primaire, le New York Times a rapporté que Mondale avait la plus grande avance dans les sondages d’opinion publique de tous les candidats non titulaires de l’histoire.

Et puis Hart est arrivé. Grâce à la « force » de sa lointaine deuxième place dans l’Iowa (16 % contre 50 % pour Mondale), il est devenu l’alternative. Il n’avait que huit ans de moins que Mondale, mais il parlait et avait l’air d’être quelqu’un d’une autre génération. Il était aussi cool (ou froid) que Mondale était exubérant ; et côté politique, il s’efforçait de se définir comme quelque chose de différent ( « nous ne sommes pas tous une bande de petits Hubert Humphrey », a-t-il dit un jour). Dans son discours sur la réforme de l’armée et sur l’esprit d’entreprise, dans ses publicités qui présentaient des graphiques de haute volée, Hart disait en fait que le parti démocrate n’était pas un espace pour les vieilles idées.

À la grande surprise de l’ensemble de l’establishment politique, il bat Mondale de 10 points dans le New Hampshire, le bat dans le Vermont et le Wyoming, et semble se diriger vers un ratissage virtuel lors du premier Super Tuesday. En effet, Hart a gagné ce jour-là en Floride, au Massachusetts et à Rhode Island. Ce qui sauve Mondale, ce sont ses victoires en Alabama et en Géorgie, où les électeurs noirs d’Atlanta et de Birmingham se mobilisent et sauvent sa campagne. Mais même lorsque la coalition des démocrates traditionnels de Mondale l’a placé en tête, sa victoire a été serrée. Si Hart n’avait pas fait une remarque désobligeante sur la visite d’une « décharge de déchets toxiques » dans le New Jersey – sa capacité d’autodestruction allait revenir en force à l’occasion du prochain cycle – Mondale aurait pu être confronté à une convention véritablement contestée.

Tout le monde s’accorde à dire que ce qui a ruiné les chances de Mondale, c’est sa promesse d’augmenter les impôts, son choix de Geraldine Ferraro comme colistière, un choix historiquement important mais politiquement vulnérable, et cette boutade astucieuse de Reagan. Mais le jugement ne va pas plus loin. Tout d’abord, Mondale n’a pas perdu le premier débat avec Reagan, il l’a dominé. Avant même que le président en exercice ne se perde dans un brouillard rhétorique, Mondale lui reprochait de ne pas avoir tenu ses promesses en matière de santé et sur d’autres sujets. Et l’aspect le plus frappant de cette élection, rétrospectivement, n’a pas été la succession de faux pas de sa campagne : c’est en fait que Mondale a subi l’une des défaites les plus cuisantes de l’histoire politique alors qu’il avait un parti unifié.

Habituellement, lorsqu’un candidat perd 20 points au moment du vote populaire et ne parvient à remporter qu’un seul État (le sien, de justesse), c’est parce que le parti est coupé en deux, comme ce fut le cas pour Barry Goldwater et George McGovern. Mondale n’a pas souffert d’une telle défection ouverte au sein de son parti ; ce sont plutôt les électeurs qui, profitant de vents économiques favorables, ne voyaient aucune raison de choisir un candidat sans message convaincant simplement parce que leur propre parti leur disait de le faire.

Cette défaite historique est peut-être l’une des raisons pour lesquelles Mondale a été le dernier candidat démocrate à mener une campagne aux accents du New Deal. Quatre ans plus tard, Michael Dukakis déclare que « cette élection ne porte pas sur l’idéologie, mais sur la compétence. » Au cours du cycle suivant, Bill Clinton déclare être « un autre type de démocrate » et abandonne certaines des positions de son parti sur la criminalité et l’aide sociale. Quant à Al Gore, il a commencé sa vie politique en tant que centriste, un peu sur le modèle de Clinton.

À bien des égards, Mondale était un homme parfaitement préparé à la présidence, non seulement par son expérience mais aussi par son caractère et sa personnalité. Il avait, du moins en dehors de la scène, une franchise et un sens de la conscience de soi qui ne sont pas si courants chez les politiciens. (Lorsqu’il a émis un jugement dyspeptique sur un collègue démocrate, il a déclaré : « La différence entre lui et les miens, c’est que lorsque nous agissons comme des trous du cul, nous le savons »). Son destin politique a été d’être lancé dans la plus grande bataille politique de sa vie avec des armes qui ne fonctionnaient plus.

Source : Politico, Jeff Greenfield – 20-04-2021

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

RGT // 17.06.2021 à 09h46

1984…

En dehors d’être le titre d’un roman dystopique de George Orwell qui nous dévoilait l’avenir que nous commençons à entrevoir aujourd’hui, cette année a aussi été les obsèques joyeuses (pour les néo-libéraux) des véritables politiques sociales.

N’oublions jamais le tête à queue au frein à main de la « gôôôche » mitterrandienne qui s’est produit en 1983, l’avancée au pas de charge du pillage des biens publics par la « divine » Margaret Thatcher, l’explosion du garde-fou que représentaient les différents PC occidentaux (particulièrement en France et en Italie), explosion bien sûr facilitée par la montée fulgurante des partis d’extrême droite dont la fonction était simplement de siphonner les voix des anciens communistes pour permettre ensuite la « défense de la république » (Chirac, Macron) avec des couillons manipulés qui votaient massivement pour un candidat qu’ils détestaient farouchement (partout en occident, on ne change pas une stratégie gagnante).

Walter Mondale a surtout perdu parce que TOUT le système politique était déjà pourri de l’intérieur par des opportunistes qui faisaient passer leur carrière loin devant les « idéaux » des partis qu’ils étaient censés représenter.

Dans le cas du parti démocrate, la pourriture a été inoculée à la mort de Roosevelt quand Henry Wallace, le « dauphin » que Roosevelt avait choisi pour ses qualités d’intégrité et sa grande motivation, a été écarté par les membres corrompus du parti au profit de Harry Truman, marionnette opportuniste qui a détruit tout ce qu’avait fait son prédécesseur pour le plus grand bonheur des nantis.

Tout ceci ne serait jamais arrivé si les candidats étaient désignés avec un mandat impératif leur imposant de respecter les souhaits de leurs électeurs sous peine de répudiation immédiate et un tour par la case embastillement.

Ne venez pas pleurer si vous vous faites dépouiller, les types pour lesquels vous votez ne se présentent pas pour préserver « l’intérêt de la nation » ou celui de la population.
Leur seule motivation est leur carrière et les avantages qu’ils pourront en retirer, et après moi le déluge.

3 réactions et commentaires

  • Daniel // 17.06.2021 à 09h08

    Une fois que l’on comprend que les gens ne sont concernés que quand ils sont personnellement dans la merde !
    on comprend pourquoi Mondale n’a pas percé.
    On se rend compte que les idées de F.D.Roosevelt ne peuvent revenir qu’une fois que l’on sera à nouveau dans la merde (crise financière, hyperinflation …). Les idées de F.D.Roosevelt sont pour mémoire :
    1 – Enquête judiciaire sur les financiers : les banksters en prison
    2 – Séparation bancaire immédiate : banque de dépôt // banque d’investissement (banque des gens // casino financier non relié au réel)
    => évite la contagion du krach financier vers la société des gens : pas de renflouement (ni Bail-in, ni Bail-out)
    3 – Nettoyage des dettes : élimination des dettes non reliées au physique
    4 – Crédit public productif (base du New Deal) : la monnaie va à l’investissement et aux gens – projet de développement social et environnemental
    5 – Nouveau Bretton Woods :décolonisation de tous les pays et multilatéralisme

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  • RGT // 17.06.2021 à 09h46

    1984…

    En dehors d’être le titre d’un roman dystopique de George Orwell qui nous dévoilait l’avenir que nous commençons à entrevoir aujourd’hui, cette année a aussi été les obsèques joyeuses (pour les néo-libéraux) des véritables politiques sociales.

    N’oublions jamais le tête à queue au frein à main de la « gôôôche » mitterrandienne qui s’est produit en 1983, l’avancée au pas de charge du pillage des biens publics par la « divine » Margaret Thatcher, l’explosion du garde-fou que représentaient les différents PC occidentaux (particulièrement en France et en Italie), explosion bien sûr facilitée par la montée fulgurante des partis d’extrême droite dont la fonction était simplement de siphonner les voix des anciens communistes pour permettre ensuite la « défense de la république » (Chirac, Macron) avec des couillons manipulés qui votaient massivement pour un candidat qu’ils détestaient farouchement (partout en occident, on ne change pas une stratégie gagnante).

    Walter Mondale a surtout perdu parce que TOUT le système politique était déjà pourri de l’intérieur par des opportunistes qui faisaient passer leur carrière loin devant les « idéaux » des partis qu’ils étaient censés représenter.

    Dans le cas du parti démocrate, la pourriture a été inoculée à la mort de Roosevelt quand Henry Wallace, le « dauphin » que Roosevelt avait choisi pour ses qualités d’intégrité et sa grande motivation, a été écarté par les membres corrompus du parti au profit de Harry Truman, marionnette opportuniste qui a détruit tout ce qu’avait fait son prédécesseur pour le plus grand bonheur des nantis.

    Tout ceci ne serait jamais arrivé si les candidats étaient désignés avec un mandat impératif leur imposant de respecter les souhaits de leurs électeurs sous peine de répudiation immédiate et un tour par la case embastillement.

    Ne venez pas pleurer si vous vous faites dépouiller, les types pour lesquels vous votez ne se présentent pas pour préserver « l’intérêt de la nation » ou celui de la population.
    Leur seule motivation est leur carrière et les avantages qu’ils pourront en retirer, et après moi le déluge.

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  • Davout // 17.06.2021 à 12h50

    Démocrate ils school?
    Truman qui balance deux bombes A sur le Japon pour montrer aux Russes qui est le patron?
    Truman qui fait tuer 4 millions de Coréens pour leur apprendre à passer le 32e paralléle?
    Kennedy et l’embargo sur Cuba? Baie des cochons, vedettes du Tonkin?
    Truman et le contingent (de pauvres) au Vietnam et les bombardements massifs de civils?
    Clinton et le petit coup de main aux milices fachistes croates en Krajina? Puis le bombardement de la Serbie.
    L’homme qui a fait exploser la population carcérale? Celui qui a supprimé le Glass-Steagal Act permettant au monde de mourir de la finance?
    La New school vaut bien la Old.

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