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22.avril.202622.4.2026 // Les Crises

Israël pensait pouvoir déclencher une révolte en Iran. Cela ne s’est pas produit

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Jusqu’à présent, Trump a dû renoncer à l’espoir de voir le plan israélien qui visait à susciter un soulèvement populaire contre le gouvernement théocratique iranien mettre rapidement fin à la guerre.

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Julian E. Barnes, Edward Wong, Ronen Bergman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Les conséquences des frappes aériennes américano-israéliennes menées samedi à Téhéran. Trois semaines après le début de la guerre, les services de renseignement américains et israéliens estiment que le gouvernement théocratique iranien est affaibli, mais toujours en place. Crédit : Arash Khamooshi pour le New York Times

Alors que les États-Unis et Israël se préparaient à entrer en guerre contre l’Iran, le chef du Mossad, agence de renseignement extérieur israélienne, a présenté un plan au Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Selon David Barnea, chef du Mossad, quelques jours seulement après le début de la guerre, son service serait probablement en mesure de mobiliser l’opposition iranienne, en déclenchant des émeutes et d’autres actes de rébellion qui pourraient même conduire à l’effondrement du gouvernement iranien. Barnea a également présenté cette proposition à de hauts responsables de l’administration Trump lors d’une visite à Washington à la mi-janvier.

Netanyahu a endossé ce plan. Même si de hauts responsables américains et certains responsables d’autres agences de renseignement israéliennes ont émis de sérieux doutes quant à sa viabilité, lui-même ainsi que le président Trump semblaient tous deux partager une vision optimiste. Ils estimaient que l’élimination des dirigeants iraniens dès le début du conflit, suivie d’une série d’opérations de renseignement visant à favoriser un changement de régime, pourrait déboucher sur un soulèvement populaire qui pourrait amener une fin rapide de la guerre.

« Prenez le contrôle de votre gouvernement : il ne tient qu’à vous », a déclaré Trump aux Iraniens dans son premier discours au début de la guerre, après leur avoir conseillé de se mettre d’abord à l’abri des bombardements.

Trois semaines après le début de la guerre, aucun soulèvement iranien ne s’est encore produit. Les analyses des services de renseignement américains et israéliens ont conclu que le gouvernement théocratique iranien, bien qu’affaibli, reste intact, et que la crainte généralisée que suscitent les forces militaires et policières iraniennes a réduit les chances de voir naître une rébellion dans le pays ou de voir des milices ethniques situées hors d’Iran lancer des incursions transfrontalières.

Croire qu’Israël et les États-Unis pourraient contribuer à déclencher une révolte populaire était une erreur fondamentale dans la préparation de cette guerre qui s’est étendue à tout le Moyen-Orient. Loin de s’effondrer de l’intérieur, le gouvernement iranien a renforcé ses positions et intensifié le conflit, multipliant les frappes et les ripostes contre des bases militaires, des villes et des navires dans le golfe Persique, ainsi que contre des installations pétrolières et gazières vulnérables.

Cet article s’appuie sur des entretiens menés auprès d’une douzaine de responsables américains, israéliens et étrangers, actuels ou anciens, dont la plupart ont accepté de s’exprimer sous couvert d’anonymat pour aborder des questions de sécurité nationale et de renseignement en période de guerre. Le New York Times a interrogé des responsables aux opinions diverses quant à la probabilité d’un soulèvement.

Depuis le premier discours de Trump, les responsables américains évitent pour la plupart de s’exprimer publiquement sur les perspectives d’une révolte en Iran, même si certains gardent l’espoir qu’une telle révolte puisse se concrétiser. Bien que son discours soit devenu plus tempéré, Netanyahu continue d’affirmer que la campagne aérienne américano-israélienne sera appuyée par des forces au sol.

« On ne peut pas faire une révolution depuis les airs », a-t-il déclaré jeudi lors d’une conférence de presse. Il a ajouté : « Il faut également une composante terrestre. De nombreuses options s’offrent pour cela, et permettez-moi de ne pas vous dévoiler toutes ces possibilités. »

Netanyahu a également ajouté : « Il est trop tôt pour dire si le peuple iranien saura tirer parti des conditions que nous lui offrons pour descendre dans la rue. J’espère que ce sera le cas. Nous travaillons dans ce sens, mais en fin de compte, cela ne dépendra que d’eux. »

En coulisses, cependant, Netanyahu a fait part de sa frustration de constater que les promesses du Mossad de fomenter une révolte en Iran ne se soient pas concrétisées. Lors d’une réunion sur la sécurité quelques jours après le début de la guerre, le Premier ministre a laissé entendre que Trump pourrait décider de mettre fin à la guerre à tout moment et que les opérations du Mossad n’avaient pas encore porté leurs fruits.

Selon des responsables américains et israéliens, actuels et anciens, à l’approche de la guerre, Netanyahu s’est appuyé sur l’optimisme du Mossad quant à la possibilité d’un soulèvement iranien pour convaincre Trump que le renversement du gouvernement iranien était un objectif réaliste.

De nombreux hauts responsables américains, ainsi que des analystes du renseignement de l’AMAN, l’agence de renseignement militaire des Forces de défense israéliennes, ont accueilli avec scepticisme le plan israélien visant à provoquer un soulèvement populaire pendant le conflit. Les cadres militaires américains ont déclaré à Trump que les Iraniens ne descendraient pas dans la rue pour manifester pendant que les États-Unis et Israël larguaient des bombes. Les responsables du renseignement avaient estimé que la probabilité d’un soulèvement populaire menaçant le gouvernement théocratique était faible, et doutaient que l’attaque américano-israélienne puisse déclencher une quelconque guerre civile.

La Maison Blanche n’a pas répondu à notre demande de commentaires. Toutefois, un haut responsable de l’administration a souligné que, dans ses premières déclarations après le début de la guerre, Trump avait demandé aux Iraniens de rester chez eux et les avait exhortés à ne descendre dans la rue qu’une fois la campagne aérienne terminée.

« Quand nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement », avait déclaré Trump à l’époque.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré la semaine dernière : « Il est trop tôt pour dire si le peuple iranien tirera parti des conditions que nous lui offrons. » Crédit : Photo de pool par Ronen Zvulun

Nate Swanson, ancien responsable du Département d’État et de la Maison Blanche qui, jusqu’en juillet, faisait partie de l’équipe de négociation avec l’Iran de l’administration Trump dirigée par Steve Witkoff, a déclaré n’avoir jamais vu, au sein du gouvernement américain, au cours de ses nombreuses années passées à travailler sur la politique iranienne, de « plan sérieux » visant à encourager un soulèvement en Iran.

« De nombreux manifestants ne descendent pas dans la rue parce qu’ils risquent de se faire tirer dessus », a déclaré Swanson, qui travaille désormais à l’Atlantic Council. « Ils vont se faire massacrer. C’est une première chose. Mais la deuxième, c’est qu’il y a une bonne partie de la population qui aspire simplement à une vie meilleure, mais qui est pour le moment reléguée au second plan. Ces gens n’aiment pas le régime, mais ils ne sont pas prêts à mourir pour s’y opposer. Ces 60 % vont rester chez eux. »

Il a ajouté : « Il y a encore des opposants farouches au régime, mais ils ne sont pas armés et ne parviennent pas à faire descendre la majorité de la population dans les rues. »

Trump semblait être parvenu à la même conclusion deux semaines après le début de la guerre. Le 12 mars, il a fait remarquer que l’Iran avait déployé des forces de sécurité dans les rues, lesquelles « mitraillent les gens dès qu’ils tentent de manifester ».

« Je pense donc sincèrement que c’est un obstacle de taille pour les gens qui ne sont pas armés », a-t-il déclaré sur Fox News Radio. « Je pense que c’est un obstacle de taille. Cela finira par arriver, mais ce ne sera probablement pas pour tout de suite. »

L’option kurde

Si de nombreux détails des plans du Mossad restent secrets, l’un d’entre eux consistait à soutenir une invasion menée par des milices kurdes iraniennes basées dans le nord de l’Irak.

Le Mossad entretient des liens de longue date avec les groupes kurdes, et des responsables américains ont déclaré que tant la CIA que le Mossad avaient fourni des armes et d’autres formes de soutien aux forces kurdes ces dernières années. La CIA disposait déjà de l’autorisation de soutenir les combattants kurdes d’Iran et leur avait fourni des armes et des conseils bien avant le début de la guerre actuelle.

Au cours des premiers jours de la guerre, des avions de chasse et des bombardiers israéliens ont pilonné des cibles militaires et policières dans le nord-ouest de l’Iran, contribuant ainsi à ouvrir la voie aux forces kurdes.

Lors d’une conférence téléphonique le 4 mars, on a demandé à un porte-parole de l’armée israélienne si c’était pour faciliter une invasion kurde qu’Israël menait des bombardements intensifs dans l’ouest de l’Iran. Le porte-parole, le lieutenant-colonel Nadav Shoshani, a déclaré : « Nous menons des opérations de grande envergure dans l’ouest de l’Iran afin d’affaiblir les capacités du régime iranien, d’ouvrir la voie vers Téhéran et de garantir notre liberté d’action. C’est là notre priorité dans cette région. »

Mais les responsables américains sont désormais moins enthousiastes quant à leur idée, bien antérieure à la guerre, d’utiliser les Kurdes comme force par procuration, un revirement qui a généré des tensions entre eux et leurs homologues israéliens.

Des membres d’un groupe dissident kurde iranien dans la province d’Erbil, en Irak, ce mois-ci. L’un des volets des plans du Mossad consistait à soutenir une invasion de l’Iran par des milices kurdes. Crédit : Sedat Suna/Getty Images

Une semaine après le début de la guerre, le 7 mars, Trump a déclaré avoir clairement demandé aux dirigeants kurdes de ne pas envoyer de milices dans le pays. « Je ne veux pas que les Kurdes y entrent », a-t-il déclaré aux journalistes. « Je ne veux pas voir des Kurdes se faire blesser ou tuer. »

Quelques jours à peine avant que des rumeurs ne circulent sur la participation des milices kurdes à la campagne, Bafel Talabani, président de l’Union patriotique du Kurdistan, l’un des principaux partis politiques kurdes d’Irak, a déclaré lors d’une interview sur Fox News qu’aucun projet de ce type n’était dans les tuyaux. Il a ajouté qu’une offensive kurde risquait d’avoir l’effet inverse de celui escompté.

« On pourrait dire que ça joue plutôt contre eux » a-t-il déclaré, ajoutant que les Iraniens sont très nationalistes. « Je pense que s’ils craignent que l’arrivée de Kurdes venus d’ailleurs provoque une scission ou un morcellement de leur pays, cela pourrait en fait fédérer la population contre ce mouvement séparatiste. »

La Turquie a mis en garde l’administration Trump contre tout soutien à une action kurde. Ce message a été transmis par le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, au secrétaire d’État Marco Rubio lors d’un récent entretien, a déclaré un diplomate turc. La Turquie, membre de l’OTAN, s’oppose depuis longtemps à toute opération menée par des groupes armés kurdes, étant elle-même aux prises avec des séparatistes kurdes à l’intérieur de ses propres frontières.

Le soulèvement qui reste à venir

Des responsables américains, qui avaient été informés des évaluations des services de renseignement avant la guerre, ont déclaré que la CIA avait envisagé divers scénarios possibles en Iran une fois le conflit déclenché. Les services de renseignement considéraient qu’un effondrement total du gouvernement iranien était un scénario relativement peu probable.

D’autres responsables américains au courant de ces informations ont déclaré que même lorsque le gouvernement est sous pression, comme cela a été le cas lors des manifestations de grande ampleur qui ont eu lieu dans le pays en janvier et au cours desquelles des milliers de manifestants ont été tués, il réussit à réprimer les soulèvements assez rapidement.

Les analyses des services de renseignement américains laissent entendre que des éléments armés du gouvernement iranien pourraient se retourner les uns contre les autres ou mener des actions susceptibles de déclencher une guerre civile. Mais ces factions seraient plus enclines à soutenir des groupes de chefs religieux rivaux qu’à incarner un quelconque mouvement démocratique, concluent les rapports.

Selon ces rapports, le scénario le plus probable était toutefois que les éléments radicaux du gouvernement en place conserveraient le contrôle des leviers du pouvoir.

Une porte-parole de la CIA a refusé de faire tout commentaire. Le Mossad et les Forces de défense israéliennes ont refusé de faire tout commentaire.

Les services de renseignement israéliens étudient depuis longtemps la possibilité de déclencher une révolte en Iran, soit dans le cadre d’une opération distincte, soit peu après le début d’une campagne militaire, mais jusqu’à très récemment, ils avaient écarté cette option.

En tant que principal service israélien chargé des opérations à l’étranger, le Mossad était en charge de la planification.

Shahar Koifman, ancien responsable du bureau iranien au sein de la Division de la recherche du renseignement militaire de l’armée israélienne, a déclaré qu’Israël avait envisagé diverses options pour tenter de fragiliser ou de renverser le gouvernement iranien, mais qu’à son avis, celles-ci étaient toutes vouées à l’échec dès le départ. Il a ajouté qu’il ne pensait pas que le renversement du gouvernement iranien puisse être un objectif réalisable dans le cadre du conflit actuel.

David Barnea, le chef du Mossad, a dit à Netanyahu que son service serait probablement en mesure de mobiliser l’opposition iranienne. Crédit : Amir Cohen/Reuters

Le prédécesseur de Barnea au Mossad, Yossi Cohen, estimait que tenter de fomenter une rébellion interne en Iran était une perte de temps et avait donné l’ordre de réduire de manière drastique les ressources consacrées à cette question. Au cours du mandat de Cohen, qui s’est achevé en 2021, le Mossad avait évalué le nombre de citoyens qui devraient participer aux manifestations pour que celles-ci constituent une véritable menace pour le gouvernement iranien, puis comparé ces estimations à l’ampleur des manifestations réelles depuis la révolution iranienne de 1979.

« Nous nous sommes demandé si nous pourrions combler ce fossé », a déclaré Cohen en 2018, « et nous sommes arrivés à la conclusion que non. »

La stratégie du Mossad durant cette période a au contraire consisté à tenter d’affaiblir le gouvernement jusqu’à ce qu’il cède, de fait, aux exigences israéliennes et américaine, en recourant à la fois à des sanctions économiques paralysantes et à des opérations visant à assassiner des scientifiques et des chefs militaires iraniens spécialisés dans le nucléaire, ainsi qu’à saboter des installations nucléaires.

Au cours de l’année écoulée, alors que la perspective d’une intervention militaire israélienne contre l’Iran semblait de plus en plus probable, Barnea a réorienté la stratégie du Mossad, consacrant les ressources de l’agence à des plans susceptibles de conduire au renversement du gouvernement de Téhéran en cas de guerre.

Ces derniers mois, selon des responsables, Barnea en est venu à penser que le Mossad pourrait déclencher des émeutes en Iran après plusieurs jours de frappes aériennes intensives menées par Israël et les États-Unis et l’assassinat de hauts dirigeants iraniens.

Après les frappes et les assassinats des premiers jours de la guerre, le soulèvement n’a pas eu lieu. Mais les responsables israéliens affirment qu’ils n’ont pas encore perdu espoir.

« Je pense qu’il faut des troupes sur le terrain, mais il faut que ce soit des troupes iraniennes », a déclaré dimanche Yechiel Leiter, ambassadeur d’Israël aux États-Unis, sur CNN, lorsqu’on lui a demandé comment la guerre allait se terminer. « Et je pense qu’elles sont en route. »

*

Mark Mazzetti est journaliste d’investigation vivant à Washington, spécialisé dans les domaines de la sécurité nationale, du renseignement et des affaires étrangères. Il a écrit un livre sur la CIA.

Julian E. Barnes traite des questions relatives aux agences de renseignement américaines et à la sécurité internationale pour le Times. Il écrit sur les questions de sécurité depuis plus de vingt ans.

Edward Wong est journaliste au Times, où il couvre l’actualité internationale, la politique étrangère américaine et les activités du Département d’État.

Ronen Bergman est rédacteur au New York Times Magazine et réside à Tel-Aviv.

Source : The New York Times, Mark Mazzetti, Julian E. Barnes, Edward Wong, Ronen Bergman – 22-03-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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