Les Crises Les Crises
18.mai.202618.5.2026 // Les Crises

Opposés à un cessez-le-feu avec l’Iran, les électeurs israéliens estiment que Netanyahou n’est pas allé assez loin

Merci 0
Je commente
J'envoie

Depuis que les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran, fin février, plus de trois mille Iraniens ont perdu la vie, et l’économie mondiale risque désormais d’entrer en récession. Mais à la différence des États-Unis, qui a vu la popularité du président Trump impactée par la guerre, celle-ci demeure populaire en Israël. (À la suite des tirs de roquettes du Hezbollah, Israël a également envahi le sud du Liban ; mille huit cents Libanais ont été tués.)

Source : The New Yorker, Isaac Chotiner
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou se rend sur les lieux d’une zone détruite par un missile balistique iranien en Israël. Photo : Alexi J. Rosenfeld / Getty

Afin de mieux cerner l’état de l’opinion publique en Israël, j’ai récemment eu un entretien téléphonique avec Dahlia Scheindlin. Spécialiste des sondages, Scheindlin est chercheuse en politiques publiques à la Century Foundation, chroniqueuse pour le journal Haaretz et autrice de l’ouvrage « The Crooked Timber of Democracy in Israel » (Le bois tordu de la démocratie en Israël). Au cours de notre conversation, qui a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté, nous avons abordé les raisons pour lesquelles les Israéliens de confession juive s’opposent à un cessez-le-feu alors même qu’ils estiment que la guerre ne se déroule pas bien ; nous avons aussi parlé des calculs politiques complexes auxquels est confronté le Premier ministre Benjamin Netanyahou, et des raisons pour lesquelles une si grande partie de l’opinion publique israélienne pense que la force militaire est le seul moyen de résoudre les problèmes internationaux.

Comment décririez-vous ce que les Israéliens pensent de la guerre avec l’Iran ?

Ce cessez-le-feu suscite une grande déception. Je me considère comme quelqu’un qui est assez au fait de l’opinion publique israélienne, mais même moi, j’ai été surpris de découvrir que seulement un tiers environ des Israéliens soutenait ce cessez-le-feu. Et ce soutien provient principalement de la population arabe, en effet la population juive y est particulièrement opposée. Ces conclusions s’appuient sur les résultats de plusieurs sondages. Ce qui m’a vraiment surpris, c’est que tout le monde a vécu ce qui ressemblait à un cauchemar pendant près de six semaines de guerre. Et c’était pratiquement la seule chose à laquelle tout le monde pouvait penser. On ne peut pas vivre sous la menace constante de tirs de missiles balistiques, n’importe où, n’importe quand. Il vous faut tout changer : où l’on va, où l’on ne va pas, gérer les fermetures d’écoles, les fermetures de magasins, les fermetures de théâtres, il n’y a pas de circulation sur les routes dans la mesure où les gens ne sortent pratiquement plus. Certaines personnes ont vu leur maison être endommagée, et d’autres ont perdu la vie.

Mais selon moi, ce que nous avons constaté dans les sondages, c’est qu’il y avait une conviction très forte que la guerre n’avait pas atteint ses objectifs, et franchement, il n’est pas nécessaire d’être un analyste politique ou un expert pour s’en rendre compte dans la mesure où le Premier ministre Netanyahou avait clairement énoncé les objectifs de la guerre, et il est tout à fait clair qu’ils n’ont pas été atteints.

De quels objectifs parlez-vous ?

Même s’il ne l’a pas toujours exprimé explicitement, le Premier ministre a clairement laissé entendre qu’il souhaitait l’effondrement du régime iranien. Depuis toujours, Israël mène des opérations militaires contre l’Iran dans le but de détruire son programme d’armement nucléaire, ce que le Premier ministre tient pour acquis, mais aussi ses capacités en matière de missiles balistiques. Un autre objectif récurrent était de neutraliser « l’axe de la résistance » iranien, ce que l’on appelle souvent son réseau de proxy. Il n’en a pas autant parlé cette fois-ci, mais d’une certaine façon tout le monde y pense implicitement, d’abord parce qu’il en avait beaucoup parlé par le passé, mais ensuite parce que le Hezbollah s’est très rapidement engagé dans la guerre, probablement à la demande de l’Iran, ce qui a donné à Israël le prétexte dont il avait besoin pour lancer une offensive bien plus violente contre le Hezbollah. Aucun de ces objectifs n’a été atteint.

Un récent sondage d’opinion réalisé aux États-Unis m’a permis de constater que le cessez-le-feu était bien accueilli, contrairement à la guerre. J’imagine que nombre d’Américains souhaiteraient que la guerre cesse, car ils estiment qu’elle est un échec. Vous semblez dire qu’Israël n’a pas non plus atteint ses objectifs, mais que la population souhaite que la guerre se poursuive avec une intensité similaire, voire supérieure. Est-ce exact ?

C’est aussi précis que je peux l’être. Je n’ai pas eu le temps d’organiser des groupes de discussion, ce qui me permettrait de vraiment comprendre ce qui se cache derrière tout cela. C’est une situation totalement nouvelle. Mais à mon sens, cela place Netanyahou dans une impasse, dans la mesure où il est facile de constater qu’après un mois de guerre, le soutien à celle-ci était en baisse en Israël. Il restait toutefois très élevé. Gardons à l’esprit que la guerre a commencé dans un consensus quasi total au sein de la population juive. Le taux moyen de soutien de la population israélienne prise dans sa globalité dépassait les 80 %, dans la mesure où la population arabe y était beaucoup moins favorable. Mais la population juive affichait un consensus écrasant de plus de 90 % de soutien au cours des deux premières semaines.

Mais, au bout d’un mois, ce soutien avait commencé à baisser. Même parmi les Juifs israéliens, il était tombé en dessous de 80 %. Et la moyenne pondérée globale n’était que d’environ deux tiers.

Quand vous parlez de moyenne pondérée, vous faites référence à l’ensemble de la population, juifs, musulmans et tous les autres ?

Oui, j’utilise ces termes techniques uniquement parce que les citoyens juifs et palestiniens d’Israël ont des positions très différentes sur cette question. S’il ne s’agissait que de légères différences, je me contenterais de dire « Israéliens ».

Vous voulez donc dire que la popularité de la guerre est en baisse, peut-être parce qu’elle n’est pas couronnée de succès, mais qu’en même temps, le soutien reste assez élevé et que la plupart des gens ne souhaitent pas de cessez-le-feu ?

Exactement. C’est ce que j’appelle le dilemme de Netanyahou, d’un côté, l’opinion publique lui était de moins en moins favorable concernant la guerre, et cela nuisait à son image. Sur le plan personnel, il n’en a tiré aucun avantage politique, ni lui, ni son parti, ni son gouvernement. Son parti a connu une très, très légère remontée au début, mais pas sa coalition. Et puis, dès la quatrième semaine, les choses ont commencé à se gâter pour lui.

Leur solution consistait à poursuivre la guerre, ne serait-ce que dans l’espoir qu’elle permette d’atteindre ses objectifs. C’est presque comme si les Israéliens ne voyaient ou ne connaissaient aucune autre option que la guerre pour atteindre leurs objectifs de sécurité politique ou stratégique, tant la diplomatie a été complètement délégitimée et sapée, au point que la plupart des Israéliens n’y croient même plus.

Donc, si vous êtes Netanyahou, vous êtes dans une impasse. Si vous n’êtes qu’un homme politique israélien lambda et que vous aspirez à devenir un leader, vous pourriez essayer de changer cette attitude en redonnant ses lettres de noblesse à la diplomatie ou à une autre vision, quelle qu’elle soit. Mais cela demanderait du leadership, cela demanderait du courage, cela demanderait une vision audacieuse, cela demanderait quelqu’un qui soit prêt à essuyer des critiques politiques pour rester fidèle à ses convictions. Et, jusqu’à présent, nous n’avons aucun dirigeant politique qui ait proposé quoi que ce soit ressemblant à une voie alternative concernant l’Iran.

Où en est la coalition de Netanyahou dans les sondages à l’approche des élections, et qui sont ses principaux adversaires potentiels ?

Les élections se tiendront probablement en octobre. Depuis le 7 octobre, on s’attendait à ce qu’elles aient lieu plus tôt, à ce que le gouvernement ne survive pas, mais celui-ci a pourtant survécu et a pratiquement mené son mandat à terme. Il a adopté un budget il y a quelques semaines et, avec la guerre en Iran, il a pu mettre en suspens la seule question épineuse qui aurait pu le faire tomber, à savoir la conscription des ultra-orthodoxes, lesquels bénéficient depuis longtemps d’une exemption du service militaire.

Mais ce que nous avons constaté, c’est que ce gouvernement, contrairement à la plupart des gouvernements élus, n’a bénéficié d’aucune période de grâce. Quelques semaines seulement après la formation de la coalition actuelle en décembre 2022, dès la mi-janvier, il avait perdu sa majorité dans les sondages et ne l’a jamais retrouvée. Et, contrairement à la plupart des autres pays en temps de guerre qui ont été attaqués, il n’y a eu aucun ralliement en sa faveur après le 7 octobre. En fait, il y a même eu un effet anti-ralliement. Le soutien au gouvernement a chuté, tout comme celui pour Netanyahou et son parti. Mais cela a commencé à changer environ six mois plus tard. Ainsi, à la mi-2024, le gouvernement affichait, dans les sondages, le niveau de popularité qu’il avait avant le 7 octobre. Ce n’était pas vraiment formidable, pas une majorité, mais il s’est remis du coup dur qu’il avait encaissé après le 7 octobre, et il en est resté à ce niveau. Et ce qui est frappant, c’est que rien ne semble indiquer que le gouvernement soit réellement en passe d’obtenir le nombre de sièges dont il aurait besoin au Parlement lors des prochaines élections.

Je pense que l’idée reçue, du moins dans la presse américaine, est que si Netanyahou a regagné un peu de soutien en 2024, c’est parce qu’il a remporté des succès politiques en s’attaquant à ses adversaires régionaux, ce qui a peut-être même pu lui faire croire qu’une attaque contre l’Iran serait bien accueillie par l’opinion publique. Est-ce aussi votre impression ?

C’est peu ou prou ce que j’avais écrit à l’époque. Et c’est ce qui a scellé son retour en grâce. Je pense que les Israéliens apprécient d’avoir un gouvernement qui semble reprendre l’initiative sur les questions militaires et sécuritaires, et qui montre au Moyen-Orient qu’Israël est un pays puissant. On trouve fréquemment une image très caricaturale du Moyen-Orient, présenté comme une région qui ne comprend que la force. Et que pour survivre dans cette jungle métaphorique, il faut montrer sa puissance. C’est le seul moyen si on veut vivre et survivre, et prouver ainsi qu’on est invincible, comme le répètent les Israéliens, qui se disent entourés d’ennemis désireux de les rayer de la surface de la terre. Et, même si l’Iran leur a donné de nombreuses raisons, tant concrètes que symboliques, de penser ainsi, il existe bien d’autres pays au Moyen-Orient qui leur ont donné toutes les raisons de ne pas penser ainsi ; pourtant, l’idée selon laquelle il faut faire preuve de sa puissance militaire persiste. Le fait qu’Israël prenne l’initiative, prenne les choses en main et n’attende pas d’être contraint de réagir est considéré comme la meilleure approche possible.

Qui risque-t-il d’affronter ?

Ses principaux rivaux sont des personnalités diverses issues de ce que les Israéliens considèrent comme la droite modérée ou le centre-droit. Je l’appelle simplement la droite anti-Netanyahou, car il s’agit d’une droite qui regroupe des personnalités que les Israéliens jugent plus centristes et issues des milieux de la sécurité, comme Gadi Eisenkot, l’ancien chef d’état-major. Il n’a fondé son parti que récemment, mais il est en pleine ascension au sein du système politique israélien. Dans les sondages, il se rapproche de Naftali Bennett, ancien Premier ministre qui a commencé sa carrière à la droite de Netanyahou. Il a été Premier ministre pendant environ un an, de mi-2021 à mi-2022. Et, même s’il vient de l’extrême droite et qu’il représentait les Israéliens juifs religieux, il est désormais considéré comme faisant partie de cette droite anti-Netanyahou, en raison de ses critiques à l’encontre du Premier ministre. On ne peut cependant pas vraiment le qualifier de centre-droit, dans la mesure où il défend des positions bien plus radicales. Viennent ensuite les dirigeants de partis moyennement importants, comme Avigdor Lieberman, lui aussi fervent partisan de la droite laïque, mais également homme de confiance de Netanyahou, et qui dirige son propre parti depuis 1999.

Mais tous ces gens là appartiennent au même camp politique. Aucun d’entre eux n’a de vision du monde clairement définie sur la manière dont les relations géostratégiques d’Israël pourraient être gérées ou sur le fait que les Palestiniens se battent pour leur autodétermination, et ils n’ont pas non plus de vision du monde ou de politique particulièrement lucide et aboutie sur ce qu’ils feraient face à ces questions, y compris vis à vis de l’Iran. Tout le monde s’accorde à dire que l’Iran représente une terrible menace pour Israël, qu’il soutient des milices non étatiques qui ont attaqué Israël militairement. L’Iran est lui-même un acteur dangereux qui déstabilise le Moyen-Orient, profère des menaces à l’encontre d’Israël, développe indéniablement une énergie nucléaire allant au-delà de l’usage civil et dispose d’un programme de missiles balistiques très avancé. Et donc, tout ce qu’ils disent, c’est que oui, bien sûr, ils soutiennent la guerre.

Aucun politicien juif n’ira à l’encontre de cette opinion publique ; en fait, ils reprochent surtout à Netanyahou de ne pas avoir mieux géré la situation ou de s’être lancé dans cette aventure sans savoir comment atteindre ses objectifs. Le point de vue le plus critique, voire quelque peu antagoniste, vient de Yair Golan, qui dirige un parti considéré par les Israéliens comme étant de gauche, appelé les Démocrates. Il a déclaré : « Il aurait dû transformer les succès militaires et sur le champ de bataille en succès diplomatiques. » Mais on ignore à quoi pourraient ressembler ces succès diplomatiques, car il ne le précise pas. Son point de vue sur le monde ne parvient jamais à s’étoffer suffisamment pour s’opposer réellement à ce que prône Netanyahou.

Trump est intervenu dans les élections hongroises pour tenter de faire élire son candidat. J’imagine qu’il voudra que Netanyahou l’emporte dans les élections qui auront lieu plus tard cette année. Dans quelle mesure Netanyahou va-t-il compter sur Trump pour être réélu ? Et dans quelle mesure Trump est-il encore populaire en Israël ?

La réponse à cette question continue d’évoluer à l’heure où nous parlons. Dès son premier mandat, Trump a bénéficié d’une popularité absolument vertigineuse auprès des Juifs israéliens : il a transféré l’ambassade à Jérusalem, reconnu la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan et présenté un plan de paix très généreux pour Israël, mais qui n’en était pas vraiment un pour les Palestiniens. Les gens l’adoraient donc à l’époque. Et en janvier 2025 quand Trump a forcé Netanyahou à conclure un cessez-le-feu avec Gaza, ce qui a permis la libération d’autres otages, ça a été la folie.

Trump était donc incroyablement populaire, démesurément populaire. Et Netanyahou dépendait de lui bien avant tout cela. Des panneaux d’affichage trônaient au-dessus des autoroutes de Jérusalem et de Tel-Aviv, montrant Netanyahou serrant la main de Trump et affirmant que Netanyahou était dans une catégorie à part en matière de relations étrangères. Il avait d’ailleurs également fait réaliser des panneaux le représentant avec Narendra Modi, ainsi qu’avec Vladimir Poutine. Mais il comptait clairement sur cette incroyable adulation pour Trump, même si je ne sais pas où cela va mener maintenant.

Et si je dis cela, c’est en raison de ce que je considère comme des niveaux de déception assez extraordinaires face au cessez-le-feu actuel, dont tout le monde sait qu’il est le fruit d’une initiative de Trump et qu’il a, dans une certaine mesure, été imposé à Netanyahou. Je ne sais pas quelles répercussions cela aura pour Trump. Des observateurs de longue date de la politique israélienne, très perspicaces, m’ont demandé si Trump finirait par devenir un handicap pour Netanyahou. Je pense qu’à ce stade, c’est peut-être aller trop loin, car, encore une fois, le soutien initial dont bénéficiait Trump en Israël était très élevé, mais je ne peux pas affirmer avec certitude que Trump sera la carte maîtresse, si l’on peut dire, qui permettra à Netanyahou de remporter les prochaines élections, d’autant plus que la cote de popularité de Netanyahou reste obstinément bloquée au niveau que j’ai mentionné précédemment.

Il semble bien que Netanyahou ait déjà connu des résultats médiocres dans les sondages, et qu’il ait pourtant réussi à remporter élection après élection. Comment y est-il parvenu ?

Les sondages ne se sont vraiment trompés qu’en 2015. Mais n’oubliez pas qu’Israël a un système politique extrêmement fragmenté, un système fondé sur la formation de coalitions. Aucun parti n’a jamais obtenu la majorité, et il faut généralement entre quatre et huit partis dans une coalition donnée pour atteindre la majorité de soixante et un sièges ou plus sur les cent vingt sièges au parlement. Et Netanyahou est le plus expérimenté et le plus habile de tous les politiciens israéliens lorsqu’il s’agit de mettre en place différentes constellations de partis pour l’aider à obtenir la majorité, que les partis de cette coalition initiale puissent ou non atteindre les soixante et un sièges lors des élections elles-mêmes.

Et il y parvient grâce à deux mécanismes. Le premier, c’est qu’il réussit parfois à redessiner la configuration des partis avant les élections, grâce à sa connaissance des alliances qui lui permettront de maximiser les voix de droite, que ce soit par une fusion ou une scission. Il existe donc cette option : tenter de restructurer ces partis ou de convaincre leurs dirigeants de faire ce qu’il estime être le bon choix avant les élections. Et son autre point fort, c’est de pousser les partis à changer leurs options de coalition et leurs allégeances après les élections. Il dispose donc de trois voies pour l’emporter. La première est une victoire sans appel de la coalition actuelle, ce qui semble assez improbable à l’heure actuelle, si l’on en croit tous les sondages fiables réalisés depuis près de deux ans. Mais les deux autres options constituent bel et bien des scénarios possibles. Sont-elles plausibles ? Difficile à dire, mais il dispose de trois voies différentes pour l’emporter et a en face de lui une opposition très fragmentée, dont les membres ne s’apprécient guère.

Et plusieurs de ces partis d’opposition, y compris ceux dont nous avons parlé précédemment, ont ouvertement promis à l’opinion publique israélienne qu’ils ne formeraient jamais de coalition avec des partis représentant les citoyens palestiniens d’Israël. En toute franchise, ils se mettent eux-mêmes dans une situation où il est fort probable qu’ils ne parviendront pas à former une coalition, même si l’ensemble des partis d’opposition totalise soixante-cinq ou soixante-dix sièges. S’ils refusent de s’allier avec les partis arabes, la tâche s’annonce bien plus difficile, car très peu de sondages donnent aux partis d’opposition sionistes une majorité de soixante et un sièges sur cent vingt.

Quand vous vous penchez sur l’état actuel de l’opinion publique en Israël, avez-vous l’impression que le pays n’a cessé de glisser vers la droite au cours des vingt-cinq dernières années ? Ou bien avez-vous plutôt le sentiment que le 7 octobre a marqué un véritable tournant qui a fait basculer le pays encore plus à droite ?

Votre première hypothèse est la bonne. Depuis l’échec des négociations à Camp David et la deuxième Intifada, on observe un glissement vers la droite sous diverses formes et selon diverses définitions. Il s’agissait alors d’un glissement important vers la droite, mais il y a ensuite eu un glissement encore plus significatif vers la droite, et plus précisément vers la droite populiste, je parle ici de l’approche politique que nous connaissons bien, dont Trump incarne la version la plus extrême. Netanyahou en est une version très emblématique, et ce depuis 2009, année de son retour au pouvoir. C’est à ce moment-là qu’on commence à se dire : « Bon, il y a bien eu une sorte de dernière tentative désespérée de négociations avec les Palestiniens, mais nous savions tous très bien que Netanyahou n’avait jamais eu l’intention de les mener à bien. »

Et à partir de ce moment-là, la proportion de la population israélienne se définissant comme de droite a commencé à augmenter rapidement. Le pays évoluait déjà vers la droite. Mais il s’agissait désormais aussi d’une droite populiste, qui s’attaquait aux institutions démocratiques en Israël et à l’État de droit, légitimait la corruption, faisait avancer des lois visant à porter atteinte aux libertés civiles et aux droits humains, diabolisait les citoyens palestiniens et les militants de gauche, en faisait tout autant avec la presse et la société civile, tous ces phénomènes se sont considérablement accélérés. Et puis, bien sûr, il y a eu la succession de guerres avec le Hamas et Gaza, où chaque conflit a conduit les Israéliens à se montrer de moins en moins enclins à croire en l’idée de négociations, jusqu’à ce qu’il ne reste pratiquement plus rien à discuter, puisqu’il n’y avait plus de négociations. Et le soutien à la solution à deux États, bien sûr, s’est progressivement réduit à néant tout au long de cette période.

Il ne fait aucun doute, ne serait-ce qu’au vu des chiffres, que le 7 octobre a marqué la poursuite de processus engagés de longue date. Et les changements observés après le 7 octobre ont été minimes et s’inscrivaient dans la continuité de ce processus. Il n’y a eu aucun revirement de la part de la société israélienne. Elle est restée parfaitement cohérente. Cela dit, certains indicateurs qualitatifs se sont détériorés. On n’avait jamais entendu parler de reconstruction de colonies à Gaza ou d’annexion de Gaza avant le 7 octobre. Les positions défendues par la « droite » sont donc devenues beaucoup plus extrêmes. Et il y a eu des moments, après le 7 octobre, où plus de 50 % des Juifs israéliens soutenaient la réinstallation à Gaza, par exemple. Mais en termes d’orientation générale, il s’agit d’une continuité absolue.

Source : The New Yorker, Isaac Chotiner, 15-04-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Ecrire un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Charte de modérations des commentaires

Et recevez nos publications