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Comment Trump a entraîné les États-Unis dans la guerre contre l’Iran

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Au cours d’une série de réunions en cellulle de crise, le président Trump a mis en balance son instinct avec les profondes inquiétudes de son vice-président, ainsi que l’évaluation pessimiste des services de renseignement. Voici les coulisses de la prise de cette décision fatidique.

Source : The New York Times, Jonathan Swan, Maggie Haberman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Jonathan Swan et Maggie Haberman, tous deux reporters à la Maison Blanche pour le Times, sont les coauteurs du livre à paraître « Regime Change: Inside the Imperial Presidency of Donald Trump » [Changement de régime : au coeur de la présidence sous Donald Trump]. Cet article s’inspire des recherches menées pour cet ouvrage.

Le SUV noir transportant le Premier ministre Benjamin Netanyahou est arrivé le 11 février à la Maison Blanche peu avant 11 heures. Le dirigeant israélien, qui faisait pression depuis des mois pour que les États-Unis acceptent une offensive de grande envergure contre l’Iran, est entré dans la Maison Blanche sans grande cérémonie, à l’abri des regards des journalistes, prêt à affronter l’un des moments les plus décisifs de sa longue carrière.

Les responsables américains et israéliens se sont d’abord réunis dans la salle du Conseil des ministres, adjacente au Bureau ovale. Netanyahou s’est ensuite rendu à l’étage inférieur pour l’événement principal : une présentation hautement confidentielle sur l’Iran destinée au président Trump et à son équipe dans la salle de crise de la Maison Blanche, qui est rarement utilisée pour des réunions en personne avec des dirigeants étrangers.

Trump s’est assis, mais pas à sa place habituelle au bout de la table de conférence en acajou de la pièce. Au lieu de cela, le président a pris place sur un côté, face aux grands écrans fixés le long du mur. Netanyahou s’est assis de l’autre côté, juste en face du président.

Sur l’écran derrière le Premier ministre se trouvaient David Barnea, le directeur du Mossad (l’agence de renseignement extérieur israélienne), ainsi que des responsables militaires israéliens. Visuellement alignés derrière Netanyahou, ils donnaient l’image d’un chef de guerre entouré de son équipe.

Susie Wiles, cheffe de cabinet de la Maison Blanche, était assise à l’autre bout de la table. Le secrétaire d’État Marco Rubio, qui cumule également les fonctions de conseiller à la sécurité nationale, avait pris sa place habituelle. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth et le général Dan Caine, président du Comité des chefs d’état-major, qui s’assoient généralement côte à côte dans ce genre de contexte, se trouvaient d’un côté. Le directeur de la CIA John Ratcliffe, le gendre du président Jared Kushner et l’envoyé spécial de Trump Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Trump, qui avait négocié avec les Iraniens, complétaient le groupe principal.

La réunion avait été délibérément restreinte afin d’éviter toute fuite. Les autres membres du cabinet n’avaient aucune idée de ce qui était en cours. Le vice-président était également absent. JD Vance se trouvait en Azerbaïdjan, et la réunion ayant été programmée en dernière minute, il n’avait pas pu revenir à temps.

La présentation que Netanyahou allait faire au cours de l’heure suivante allait jouer un rôle déterminant pour engager les États-Unis et Israël sur la voie d’un conflit armé majeur au cœur de l’une des régions les plus instables du monde. Elle allait également donner lieu à une série de discussions dont les détails n’ont pas encore été rapportés, au sein de la Maison Blanche au cours des jours et des semaines suivants, pendant lesquelles Trump a pesé le pour et le contre ainsi que les risques avant de donner son feu vert pour se joindre à Israël dans une attaque contre l’Iran.

Ce récit de la manière dont Trump a entraîné les États-Unis dans la guerre est tiré d’un reportage destiné à un ouvrage à paraître, intitulé « Regime Change: Inside the Imperial Presidency of Donald Trump ». Il révèle comment les délibérations au sein de l’administration ont mis en lumière les instincts du président, les divisions au sein de son entourage proche et sa façon de diriger la Maison Blanche. Il s’appuie sur de longs entretiens menés sous couvert d’anonymat pour rendre compte des discussions internes et des questions sensibles.

Ce reportage souligne à quel point la pensée belliciste de Trump s’est alignée sur celle de Netanyahou pendant de nombreux mois, bien plus que ne le reconnaissaient même certains des principaux conseillers du président. Leur étroite association a été constante au cours de deux mandats, et cette dynamique – aussi tendue soit-elle parfois – a alimenté d’intenses critiques et de la méfiance tant à gauche qu’à droite de la scène politique américaine.

Et il montre comment, en fin de compte, même les membres les plus sceptiques du cabinet de guerre de Trump – à l’exception notable de Vance qui est la figure au sein de la Maison Blanche la plus opposée à une guerre à grande échelle – se sont rangés à l’instinct du président, y compris à sa confiance inébranlable dans le fait que la guerre serait rapide et décisive. La Maison Blanche a refusé de commenter.

Dans la salle de crise, le 11 février, Netanyahou a mené une campagne de persuasion acharnée, suggérant que l’Iran était mûr pour un changement de régime et exprimant sa conviction qu’une mission conjointe américano-israélienne pourrait enfin mettre un terme à la République islamique.

À un moment donné, les Israéliens ont montré à Trump une courte vidéo comprenant un montage des nouveaux dirigeants potentiels susceptibles de prendre les rênes du pays si le gouvernement intransigeant venait à tomber. Parmi les personnalités présentées figurait le fils exilé du dernier shah d’Iran Reza Pahlavi, aujourd’hui dissident basé à Washington, qui avait tenté de se positionner comme un leader laïc capable de mener l’Iran vers un gouvernement post-théocratique.

Netanyahou et son équipe ont exposé des conditions qu’ils présentaient comme une garantie de victoire quasi certaine : le programme de missiles balistiques de l’Iran pourrait être détruit en quelques semaines. Le régime serait tellement affaibli qu’il ne pourrait plus bloquer le détroit d’Ormuz, et la probabilité que l’Iran porte des coups aux intérêts américains dans les pays voisins était jugée minime.

De plus, les renseignements du Mossad indiquaient que les manifestations de rue reprendraient en Iran et que – grâce à l’impulsion de l’agence de renseignement israélienne contribuant à fomenter des émeutes et une rébellion – une campagne de bombardements intense pourrait créer les conditions permettant à l’opposition iranienne de renverser le régime. Les Israéliens ont également évoqué la possibilité que des combattants kurdes iraniens traversent la frontière depuis l’Irak pour ouvrir un front terrestre dans le nord-ouest, ce qui étendrait davantage les forces du régime et accélérerait son effondrement.

Netanyahou a fait son exposé d’une voix monotone et assurée. Son discours a semblé être bien reçu par la personne la plus importante dans la salle, à savoir le président américain.

« Ça me semble bien », a déclaré Trump au Premier ministre. Pour Netanyahou, cela signifiait probablement le feu vert pour une opération conjointe américano-israélienne.

Netanyahou n’était pas le seul à sortir de cette réunion avec l’impression que Trump avait presque pris sa décision. Les conseillers du président pouvaient voir qu’il avait été profondément impressionné par les promesses de ce que les services militaires et de renseignement de Netanyahou pouvaient accomplir, tout comme il l’avait été lorsque les deux hommes s’étaient entretenus avant la guerre de 12 jours contre l’Iran en juin.

Plus tôt lors de sa visite à la Maison Blanche le 11 février, Netanyahou avait tenté d’attirer l’attention des Américains réunis dans la salle du Conseil des ministres sur la menace existentielle que représente le guide suprême iranien âgé de 86 ans, l’ayatollah Ali Khamenei.

D’autres personnes présentes dans la salle ont interrogé le Premier ministre sur les risques potentiels de l’opération. Netanyahou a reconnu les risques inhérents à l’opération, mais a souligné un point essentiel : selon lui, les risques de l’inaction étaient plus grands que ceux de l’action. Il a fait valoir que le prix de l’action ne ferait qu’augmenter s’ils retardaient la frappe et laissaient à l’Iran plus de temps pour accélérer sa production de missiles et créer un bouclier d’immunité autour de son programme nucléaire.

Tout le monde dans la salle comprenait que l’Iran avait la capacité de constituer des stocks de missiles et de drones à un coût bien moindre et bien plus rapidement que les États-Unis ne pouvaient fabriquer et fournir les intercepteurs, bien plus coûteux, destinés à protéger les intérêts américains et leurs alliés dans la région.

Les exposés de Netanyahou – ainsi que la réaction positive de Trump à leur égard – ont imposé une tâche urgente à la communauté du renseignement américaine. Du jour au lendemain, les analystes se sont attelés à évaluer la viabilité de ce que l’équipe israélienne avait rapporté au président.

« Grotesque »

Les résultats de l’analyse des services de renseignement américains ont été communiqués le lendemain, le 12 février, lors d’une autre réunion réservée aux responsables américains de la cellule de crise. Avant l’arrivée de Trump, deux hauts responsables des services de renseignement ont briefé le cercle restreint du président.

Les responsables des services de renseignement possédaient une expertise approfondie des capacités militaires américaines et connaissaient sur le bout des doigts le système iranien et ses acteurs. Ils ont décomposé la présentation de Netanyahou en quatre volets. Le premier concernait la « décapitation » : l’élimination de l’ayatollah. Le deuxième visait à paralyser la capacité de l’Iran à projeter sa puissance et à menacer ses voisins. Le troisième portait sur un soulèvement populaire à l’intérieur de l’Iran. Et le quatrième concernait un changement de régime, avec la mise en place d’un dirigeant laïc à la tête du pays.

Les responsables américains ont estimé que les deux premiers objectifs étaient réalisables grâce aux renseignements et à la puissance militaire américains. Ils ont jugé que les troisième et quatrième volets de l’argumentaire de Netanyahou, qui incluaient la possibilité d’une invasion terrestre de l’Iran par les Kurdes, étaient déconnectés de la réalité.

Lorsque Trump s’est joint à la réunion, Ratcliffe l’a informé de cette évaluation. Le directeur de la CIA a utilisé un seul mot pour décrire les scénarios de changement de régime du Premier ministre israélien : « Grotesques ».

À ce moment-là, Rubio est intervenu. « En d’autres termes, c’est une connerie », a-t-il déclaré.

Ratcliffe a ajouté que, compte tenu de l’imprévisibilité des événements dans tout conflit, un changement de régime pouvait se produire, mais qu’il ne devait pas être considéré comme un objectif réalisable.

Plusieurs autres personnes ont pris la parole, notamment Vance, qui venait de rentrer d’Azerbaïdjan et qui a lui aussi exprimé un profond scepticisme quant à la perspective d’un changement de régime.

Le président s’est alors tourné vers le général Caine. « Général, qu’en pensez-vous ? »

Le général Caine a répondu : « Monsieur, d’après mon expérience, c’est la procédure habituelle des Israéliens. Ils en font trop, et leurs plans ne sont pas toujours bien élaborés. Ils savent qu’ils ont besoin de nous, et c’est pour cela qu’ils insistent autant. »

Trump a rapidement évalué la situation. Un changement de régime, a-t-il dit, serait « leur problème. » Ce n’était pas très clair s’il faisait référence aux Israéliens ou au peuple iranien. Mais en fin de compte, sa décision d’entrer ou non en guerre contre l’Iran ne dépendrait pas de la faisabilité des parties 3 et 4 de la présentation de Netanyahou.

Trump semblait rester très intéressé par la réalisation des parties 1 et 2 : tuer l’ayatollah et les principaux dirigeants iraniens et démanteler l’armée iranienne.

Le général Caine – que Trump aimait surnommer « Razin’ Caine » – avait impressionné le président quelques années auparavant en lui affirmant que l’État islamique pouvait être vaincu bien plus rapidement que ce que d’autres avaient prévu. Trump a récompensé cette assurance en nommant le général, qui est un ancien pilote de chasse de l’armée de l’Air, au poste de conseiller militaire en chef. Le général Caine n’était pas un fidèle de la ligne politique, et il nourrissait de sérieuses inquiétudes quant à une guerre avec l’Iran. Mais il se montra très prudent dans la manière dont il présenta ses opinions au président.

Alors que la petite équipe de conseillers mis au courant des plans délibérait au cours des jours suivants, le général Caine fit part à Trump et à d’autres de l’évaluation militaire alarmante selon laquelle une attaque majeure contre l’Iran épuiserait considérablement les stocks d’armement américain, y compris les missiles intercepteurs, dont l’approvisionnement était déjà mis à rude épreuve après des années de soutien à l’Ukraine et à Israël. Le général Caine ne voyait aucun moyen clair de reconstituer rapidement ces stocks.

Il a également souligné l’énorme difficulté de sécuriser le détroit d’Ormuz et les risques qu’il soit bloqué par l’Iran. Trump avait écarté cette possibilité, partant du principe que le régime capitulerait avant d’en arriver là. Le président semblait penser que ce serait une guerre très rapide – une impression qui avait été renforcée par la réaction tiède suscitée par le bombardement américain des installations nucléaires iraniennes en juin.

Le rôle joué par le général Caine dans la période qui a précédé la guerre a mis en lumière une tension classique entre les conseils militaires et la prise de décision présidentielle. Le chef d’état-major était si déterminé à ne pas prendre position – répétant qu’il ne lui appartenait pas de dire au président ce qu’il devait faire, mais plutôt de présenter des options ainsi que les risques potentiels et les conséquences possibles des deuxième et troisième volets – qu’il pouvait donner l’impression, à certains de ses interlocuteurs, de défendre simultanément les deux positions.

Il demandait sans cesse : « Et ensuite ? » Mais Trump semblait souvent n’entendre que ce qu’il voulait entendre.

Le général Caine différait à presque tous les égards de son prédécesseur, le général Mark A. Milley, qui s’était vivement opposé à Trump au cours de son premier mandat et qui considérait que son rôle était d’empêcher le président de prendre des mesures dangereuses ou imprudentes.

Une personne souvent témoin de leurs interactions a fait remarquer que Trump avait l’habitude de confondre les conseils tactiques du général Caine avec des conseils stratégiques. Concrètement, cela signifiait que le général pouvait, dans un premier temps, mettre en garde contre les difficultés liées à un aspect de l’opération, puis, dans un second temps, faire remarquer que les États-Unis disposaient d’un stock pratiquement illimité de bombes de précision bon marché et pouvaient frapper l’Iran pendant des semaines une fois la supériorité aérienne acquise.

Pour le président de la commission, il s’agissait là de remarques distinctes. Mais Trump semblait penser que la seconde annulait probablement la première.

À aucun moment au cours des délibérations, le président de la commission n’a dit directement au président que la guerre contre l’Iran était une idée catastrophique – même si certains collègues du général Caine pensaient que c’était exactement ce qu’il pensait.

Trump le faucon

Même si Netanyahou était mal vu par bon nombre des conseillers du président, la vision du Premier ministre israélien sur la situation était bien plus proche de l’opinion de Trump que ne voulaient bien l’admettre les anti-interventionnistes de l’équipe Trump ou du mouvement plus large « America First ». Cela était vrai depuis de nombreuses années.

Parmi tous les défis de politique étrangère auxquels Trump avait été confronté au cours de ses deux mandats, l’Iran occupait une place à part. Il le considérait comme un adversaire particulièrement dangereux et était prêt à prendre de grands risques pour empêcher le régime de mener une guerre ou de se doter de l’arme nucléaire. De plus, le discours de Netanyahou cadrait parfaitement avec le désir de Trump de démanteler la théocratie iranienne, qui détient le pouvoir depuis 1979, alors que Trump avait 32 ans. Elle était depuis lors une épine dans le pied des États-Unis.

Depuis la prise de pouvoir par le clergé il y a 47 ans, il pourrait désormais devenir le premier président à réussir un changement de régime en Iran. Bien que rarement évoquée, mais toujours présente en arrière-plan, une motivation supplémentaire tenait compte du fait que l’Iran avait comploté pour assassiner Trump en représailles à l’assassinat, en janvier 2020, du général Qassim Suleimani, considéré aux États-Unis comme l’un des principaux instigateurs de la campagne de terrorisme international menée par l’Iran.

De retour au pouvoir pour un second mandat, la confiance de Trump dans les capacités de l’armée américaine n’avait fait que croître. Il avait été particulièrement enhardi par le spectaculaire raid commando visant à capturer le dirigeant vénézuélien Nicolás Maduro dans son complexe le 3 janvier. Aucun Américain n’avait perdu la vie lors de cette opération, ce qui constituait pour le président une preuve supplémentaire de la prouesse inégalée des forces américaines.

Au sein du cabinet, Hegseth était le plus fervent partisan d’une attaque militaire contre l’Iran.

Rubio a fait savoir à ses collègues qu’il était beaucoup plus ambivalent. Il ne croyait pas que les Iraniens accepteraient un accord négocié, mais il préférait poursuivre une campagne de pression maximale plutôt que de déclencher une guerre de grande échelle. Rubio n’a toutefois pas tenté de dissuader Trump de mener cette opération, et une fois la guerre déclenchée, il a présenté la justification de l’administration avec une conviction totale.

Mme Wiles s’inquiétait des conséquences qu’un nouveau conflit à l’étranger pourrait entraîner, mais elle n’avait pas pour habitude de s’exprimer avec force sur les questions militaires lors des grandes réunions. Elle encourageait plutôt les conseillers à faire part de leurs points de vue et de leurs préoccupations au président dans ce cadre. Mme Wiles exerçait une influence sur de nombreuses autres questions, mais dans la salle où se trouvaient Trump et les généraux, elle restait en retrait. Ses proches ont déclaré qu’elle ne considérait pas qu’il était de son rôle de faire part de ses préoccupations au président concernant une décision militaire devant les autres. Elle estimait en outre que l’expertise de conseillers tels que le général Caine, Ratcliffe et Rubio était plus importante pour le président.

Pourtant, Mme Wiles avait confié à ses collègues qu’elle craignait que les États-Unis ne soient entraînés dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Une attaque contre l’Iran risquait de provoquer une flambée des prix de l’essence quelques mois avant les élections de mi-mandat, ce qui pourrait déterminer si les deux dernières années du second mandat de Trump seraient marquées par des réalisations ou par des citations à comparaître émanant des Démocrates de la Chambre des représentants. Mais finalement, Mme Wiles a donné son accord à l’opération.

Vance le sceptique

Personne dans l’entourage proche de Trump n’était plus inquiet à l’idée d’une guerre avec l’Iran, ni n’a fait davantage pour tenter de l’empêcher, que le vice-président.

Vance avait bâti sa carrière politique en s’opposant précisément au genre d’aventure militaire qui faisait désormais l’objet d’une réflexion sérieuse. Il avait qualifié une guerre avec l’Iran de « gigantesque détournement de ressources » et de « coût extrêmement élevé. »

Il n’était toutefois pas un pacifiste dans tous les domaines. En janvier, lorsque Trump avait publiquement averti l’Iran de cesser de tuer des manifestants et promis que de l’aide était en route, Vance avait, en privé, encouragé le président à faire respecter sa ligne rouge. Mais ce que le vice-président préconisait, c’était une frappe punitive limitée, quelque chose de plus proche du modèle de l’attaque de missiles menée par Trump contre la Syrie en 2017 en raison de l’utilisation d’armes chimiques contre des civils.

Le vice-président estimait qu’une guerre visant à renverser le régime iranien serait un désastre. Il préférait qu’il n’y ait aucune frappe. Mais sachant que Trump était susceptible d’intervenir d’une manière ou d’une autre, il a tenté d’orienter la décision vers une action plus limitée. Plus tard, lorsqu’il est devenu certain que le président était déterminé à mener une attaque de grande échelle, Vance a fait valoir qu’il devait le faire avec une force écrasante, dans l’espoir d’atteindre rapidement ses objectifs.

Devant ses collègues, Vance a averti Trump qu’une guerre contre l’Iran risquait de plonger la région dans le chaos et de faire un nombre incalculable de victimes. Elle pourrait également briser la coalition politique de Trump et serait perçue comme une trahison par de nombreux électeurs qui avaient adhéré à la promesse de ne pas déclencher de nouvelles guerres.

Vance a également soulevé d’autres préoccupations. En tant que vice-président, il était conscient de l’ampleur du problème des munitions aux États-Unis. Une guerre contre un régime animé d’une immense volonté de survie pourrait placer les États-Unis dans une position bien plus défavorable pour mener des conflits pendant des années.

Le vice-président a déclaré à ses collaborateurs qu’aucune expertise militaire ne permettrait de vraiment évaluer ce que ferait l’Iran en représailles lorsque la survie du régime serait en jeu. Une guerre pourrait facilement prendre des tournures imprévisibles. De plus, il estimait qu’il semblait y avoir peu de chances de construire un Iran pacifique au lendemain d’un tel conflit.

Au-delà de tout cela se trouvait peut-être le risque le plus important : l’Iran détenait l’avantage géographique sur le détroit d’Ormuz. Si cette étroite voie navigable transportant de vastes quantités de pétrole et de gaz naturel était bloquée, les conséquences sur le territoire américain seraient graves, à commencer par une hausse des prix de l’essence.

Tucker Carlson, le commentateur qui s’était imposé comme un autre sceptique de premier plan face à l’intervention au sein de la droite, s’était rendu plusieurs fois au Bureau ovale au cours de l’année précédente pour avertir Trump qu’une guerre avec l’Iran détruirait sa présidence. Quelques semaines avant le début de la guerre, Trump, qui connaissait Carlson depuis des années, a tenté de le rassurer au téléphone. « Je sais que cela t’inquiète, mais tout ira bien », avait déclaré le président. Carlson lui avait demandé comment il le savait. « Parce que c’est toujours comme ça », avait répondu Trump.

Dans les derniers jours de février, les Américains et les Israéliens ont discuté d’une nouvelle information qui allait considérablement accélérer leur calendrier. L’ayatollah allait se réunir en surface avec d’autres hauts responsables du régime, en plein jour et à la merci d’une attaque aérienne. C’était une occasion fugace de frapper au cœur du pouvoir iranien, le genre de cible qui ne se présenterait peut-être plus jamais.

Trump a donné à l’Iran une nouvelle chance de conclure un accord qui lui barrerait la route vers l’arme nucléaire. Cette diplomatie a également donné aux États-Unis un délai supplémentaire pour déployer des moyens militaires au Moyen-Orient.

Plusieurs de ses conseillers ont déclaré que le président avait en réalité pris sa décision plusieurs semaines auparavant. Mais il n’avait pas encore exactement décidé du moment. À présent, Netanyahou le pressait d’agir rapidement.

La même semaine, Kushner et Witkoff ont appelé depuis Genève à l’issue des dernières discussions avec les responsables iraniens. Au cours de trois cycles de négociations à Oman et en Suisse, les deux hommes avaient sondé la volonté de l’Iran de conclure un accord. À un moment donné, ils ont proposé aux Iraniens de leur fournir gratuitement du combustible nucléaire pendant toute la durée de leur programme – un test visant à déterminer si l’insistance de Téhéran sur l’enrichissement était réellement motivée par des besoins énergétiques civils ou par la volonté de conserver la capacité de fabriquer une bombe.

Les Iraniens ont rejeté cette offre, la qualifiant d’atteinte à leur dignité.

Kushner et Witkoff ont présenté la situation au président. Ils pourraient probablement négocier quelque chose, mais cela prendrait des mois, ont-ils déclaré. Si Trump leur demandait s’ils pouvaient le regarder dans les yeux et lui dire qu’ils étaient capables de résoudre le problème. Il faudrait beaucoup d’efforts pour y parvenir, lui a répondu Kushner, car les Iraniens jouaient un double jeu.

« Je pense que nous devons le faire »

Le jeudi 26 février, vers 17 heures, une dernière réunion s’est tenue dans la salle de crise. À ce stade, les positions de chacun dans la salle étaient claires. Tout avait été discuté lors des réunions précédentes. Chacun connaissait la position des autres. La discussion allait durer environ une heure et demie.

Trump occupait sa place habituelle en bout de table. À sa droite se trouvait le vice-président. A côté de Vance était assise Mme Wiles, puis Ratcliffe, suivi du conseiller juridique de la Maison Blanche, David Warrington, et enfin de Steven Cheung, le directeur de la communication de la Maison Blanche. En face de Cheung se trouvait Karoline Leavitt, l’attachée de presse de la Maison Blanche. A sa droite se trouvait le général Caine, puis Hegseth et Rubio.

Le groupe chargé de la planification de la guerre avait été constitué de manière si restreinte que les deux responsables clés qui devraient gérer la plus grande perturbation de l’approvisionnement de l’histoire du marché mondial du pétrole, le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le secrétaire à l’Énergie Chris Wright, en avaient été exclus, tout comme Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national.

Le président a ouvert la réunion en demandant : « Bon, qu’avons-nous ? »

Hegseth et Caine ont passé en revue le déroulement des attaques. Puis Trump a déclaré qu’il souhaitait faire le tour de la table pour entendre l’avis de chacun.

Vance, dont le désaccord avec le principe même de l’opération était bien connu, s’est adressé au président : « Vous savez que je pense que c’est une mauvaise idée, mais si vous voulez le faire, je vous soutiendrai. »

Mme Wiles a dit à Trump que s’il estimait devoir agir pour la sécurité nationale des États-Unis, alors il devait aller de l’avant.

Ratcliffe ne s’est pas prononcé sur l’opportunité de donner suite, mais il a évoqué les nouvelles informations surprenantes selon lesquelles les dirigeants iraniens s’apprêtaient à se réunir dans l’enceinte de l’ayatollah à Téhéran. Le directeur de la CIA a déclaré au président qu’un changement de régime était possible, selon la définition que l’on donnait à ce terme. « Si l’on entend simplement par là l’élimination du Guide suprême, nous pouvons probablement y parvenir » a-t-il déclaré.

Interrogé à ce sujet, Warrington, le conseiller juridique de la Maison Blanche, a déclaré qu’il s’agissait d’une option légalement admissible compte tenu de la manière dont le plan avait été conçu par les responsables américains et présenté au président. Il n’a pas donné d’avis personnel, mais lorsque le président l’a pressé de s’exprimer, il a déclaré qu’en tant qu’ancien Marine, il avait connu un militaire américain tué par l’Iran des années auparavant. Cette question restait profondément personnelle. Il a dit au président que si Israël avait l’intention de passer à l’action quoi qu’il arrive, les États-Unis devraient en faire autant.

Cheung a exposé les répercussions probables en matière de relations publiques : Trump s’était présenté aux élections en s’opposant à de nouvelles guerres. Les gens n’avaient pas voté pour un conflit à l’étranger. Ces plans allaient également à l’encontre de tout ce que l’administration avait déclaré après la campagne de bombardements contre l’Iran en juin. Comment expliqueraient-ils huit mois passés à affirmer que les installations nucléaires iraniennes avaient été totalement détruites ? Cheung n’a rien affirmé, mais il a déclaré que quelle que soit la décision prise par Trump, ce serait la bonne.

Mme Leavitt a fait savoir au président que la décision lui appartenait et que l’équipe de communication s’en chargerait du mieux qu’elle pouvait.

Hegseth a adopté une position intransigeante : puisqu’il faudrait tôt ou tard s’occuper des Iraniens, autant le faire tout de suite. Il a présenté des analyses techniques : la campagne pourrait être menée dans un délai donné avec un effectif déterminé.

Le général Caine s’est montré lucide, exposant les risques et les conséquences de la campagne sur l’épuisement des munitions. Il n’a pas donné son avis. Sa position était que si Trump ordonnait l’opération, l’armée s’exécuterait. Les deux principaux chefs militaires du président ont présenté un aperçu du déroulement de la campagne et de la capacité des États-Unis à affaiblir les capacités militaires de l’Iran.

Lorsque ce fut son tour de prendre la parole, Rubio s’est montré plus clair, en déclarant au président : Si notre objectif est un changement de régime ou un soulèvement, nous ne devons pas le faire. Mais si l’objectif est de détruire le programme de missiles de l’Iran, c’est un objectif que nous pouvons atteindre.

Tout le monde s’en remettait à l’instinct du président. Ils l’avaient vu prendre des décisions audacieuses, assumer des risques incalculables et, d’une manière ou d’une autre, s’en sortir vainqueur. Personne ne s’opposerait à lui désormais.

« Je pense que nous devons le faire », a déclaré le président à l’assemblée. Il a ajouté qu’il fallait s’assurer que l’Iran ne puisse pas se doter de l’arme nucléaire, et qu’il fallait empêcher ce pays de tirer des missiles sur Israël ou dans la région.

Le général Caine a indiqué à Trump qu’il disposait d’un peu de temps. Il n’avait pas besoin de donner son feu vert avant 16 heures le lendemain.

À bord d’Air Force One l’après-midi suivant, 22 minutes avant l’échéance fixée par le général Caine, Trump a envoyé l’ordre suivant : « L’opération Epic Fury est approuvée. Pas d’annulation. Bonne chance. »

*

Jonathan Swan est journaliste à la Maison Blanche pour le Times, où il couvre l’administration de Donald J. Trump

Maggie Haberman est correspondante à la Maison Blanche pour le Times, où elle couvre l’actualité du président Trump.

Source : The New York Times, Jonathan Swan, Maggie Haberman, 07-04-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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