À la veille du sommet Trump-Xi, Tokyo prend des mesures qui pourraient attiser les tensions entre les deux puissances.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
À l’approche du sommet américano-chinois le plus crucial depuis des années, le déploiement par le Japon de nouveaux missiles à longue portée provoque la Chine et augmente le risque que les États-Unis soient entraînés dans une spirale d’escalade en Asie de l’Est.
Le 31 mars, le Japon a déployé son premier missile de conception nationale à longue portée, de Type 25, à la base de Kengun, dans la préfecture de Kumamoto, au bord de la mer de Chine orientale. Avec une portée d’environ 965 km (contre les 195 km du précédent missile Type 12), le Type 25 est capable d’atteindre Shanghai. Si le Japon en déployait davantage dans les îles Ryūkyū, tout le littoral est de la Chine tomberait dans son rayon d’action.
Le même jour, le Japon a également déployé le « Hyper Velocity Gliding Projectile » (HVGP), sa première arme hypersonique, au Camp Fuji, une base américaine située près de Tokyo. Une semaine auparavant, le département d’État avait approuvé une vente d’équipements à hauteur de 340 millions de dollars à destination du Japon afin de soutenir le programme HVGP.
Le Japon prévoit de déployer davantage de ces deux systèmes d’armes au cours des prochaines années et se prépare à équiper ses destroyers de missiles Tomahawk de fabrication américaine. Il en résulte un renforcement de la capacité de frappe à longue portée du Japon, expansion à laquelle les États-Unis apportent un soutien concret.
Alors que le président Donald Trump s’apprête à se rendre à Pékin le mois prochain pour son sommet avec le président chinois Xi Jinping, la Maison Blanche devrait s’interroger : ces mesures renforcent-elles la sécurité en Asie de l’Est ou aggravent-elles un casse-tête sécuritaire susceptible d’entraîner les États-Unis dans une escalade non intentionnelle ?
Tensions entre le Japon et la Chine
Le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi, a déclaré aux journalistes que ces déploiements renforçaient la capacité de dissuasion du Japon dans ce que Tokyo considère comme « le contexte sécuritaire le plus grave et le plus complexe de l’après-guerre. »
Cependant, du point de vue de Pékin, un missile capable d’atteindre le continent chinois s’apparente davantage à une option offensive de première frappe. Le ministère chinois des Affaires étrangères affirme que les missiles à longue portée du Japon « dépassent largement le cadre de la légitime défense » et met en garde contre le fait que le « néo-militarisme » du Japon « jette une ombre menaçante sur la paix et la stabilité régionales. »
Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, la politique de sécurité du Japon a été façonnée par un engagement constitutionnel en faveur du pacifisme et par une structure militaire « exclusivement axée sur la défense. » Cette tradition pacifiste a été abandonnée en 2022, lorsque la Stratégie de sécurité nationale du Japon a préconisé le développement de « capacités de riposte » et le doublement des dépenses de défense pour les porter à 2 % du PIB.
Au Japon, certaines voix s’élèvent pour affirmer que réinterpréter la Constitution sans passer par un amendement officiel revient à contourner le processus démocratique. Le 8 avril, des dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblés à Tokyo, tandis que des rassemblements similaires avaient lieu dans plus de 130 localités à travers le pays, pour protester contre la guerre en Iran et contre ce qu’ils considèrent comme un détricotage de la philosophie pacifiste de la Constitution japonaise. Mais la Première ministre Sanae Takaichi reste déterminée à poursuivre cette réorientation stratégique du pays.
Le Japon et la Chine continuent de traverser une crise diplomatique suite aux déclarations de Takaichi, qui a affirmé qu’un blocus chinois de Taïwan pourrait conduire à une intervention militaire japonaise. Cela marque une rupture avec des décennies de modération japonaise sur la question taïwanaise.
Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré que le Japon avait « franchi une ligne rouge. » Le ministère chinois de la Défense a averti que le Japon subirait une « défaite écrasante » s’il intervenait.
Takaichi a également fait part de sa volonté de renoncer à l’engagement pris par le Japon en 1967 de ne pas produire, posséder ni héberger d’armes nucléaires. Les responsables chinois font valoir que si le Japon venait à renoncer à son engagement de ne jamais se doter d’armes nucléaires, le rempart mondial contre la prolifération nucléaire s’en trouverait gravement affaibli. Ils ont raison de s’inquiéter, et Washington devrait en faire tout autant.
Dans le même temps, le Japon craint pour sa sécurité face à l’intensification des activités des navires de guerre chinois près de ses îles. En décembre dernier, des chasseurs chinois ont verrouillé leur radar de poursuite sur des jets militaires japonais près d’Okinawa, un geste signalant que le pilote se prépare à attaquer.
Le ministre de la Défense, Shinjiro Koizumi, a qualifié les exercices militaires menés par la Chine et la Russie près de la mer du Japon à la fin du mois de « véritable démonstration de force à l’encontre de notre pays, ce qui constitue une grave menace pour notre sécurité nationale. »
On est là face à un dilemme de sécurité classique. Le Japon met en avant les activités chinoises près de ses îles. La Chine, quant à elle, souligne les déploiements de missiles japonais ainsi que les déclarations concernant Taïwan et les armes nucléaires. Les arguments défensifs avancés par chaque partie ne font que renforcer la perception que l’autre est une menace.
Les nouvelles capacités de frappe à longue portée du Japon ne font qu’augmenter le risque d’un incident. Fort de ces nouvelles capacités de riposte, le Japon pourrait se sentir obligé de lancer une attaque préventive s’il soupçonne qu’une attaque se prépare. Il suffirait d’une mauvaise interprétation des intentions de la Chine pour que le Japon passe soudainement à l’action, entraînant immédiatement les États-Unis, qui sont liés par traité à la défense du Japon.
Un meilleur cadre de dissuasion
Alors que les États-Unis soutiennent les capacités avancées du Japon en matière de missiles, ils s’impliquent de plus en plus dans la dynamique d’escalade qui règne dans la région. Ils ne devraient pas exiger que le Japon mette un terme à la modernisation de sa défense. Il est toutefois dans l’intérêt des États-Unis d’accompagner la nouvelle position du Japon avec prudence afin de réduire le risque d’escalade..
Il serait plus judicieux pour les États-Unis d’encourager le Japon à se concentrer davantage sur le « déni conventionnel. » Il s’agit ici de faire la distinction entre les capacités permettant de contrecarrer toute agression chinoise à proximité des eaux japonaises et celles qui constituent une menace pour la Chine continentale. Les premières ont un effet dissuasif, tandis que les secondes représentent une provocation.
Pour renforcer sa position de déni, le Japon pourrait renforcer ses bases afin qu’elles résistent à une première frappe, étendre ses systèmes de défense aérienne et développer ses capacités de guerre sous-marine. Washington devrait encourager ces efforts, plutôt que de soutenir la stratégie de frappe à longue portée du Japon.
Cette logique stratégique va dans le sens des recommandations formulées par des responsables américains de la défense pour la région, Elbridge Colby par exemple [Il s’agit de Strategy of Denial, (la stratégie du déni) cet ouvrage est un examen critique de la politique US dans l’indo-Pacifique, NdT] : les États-Unis et leurs alliés, comme le Japon, devraient faire en sorte qu’il soit trop coûteux pour la Chine de tenter de s’emparer de territoires contestés, plutôt que de menacer de frapper la Chine continentale elle-même.
Le prochain sommet Trump-Xi constitue également une opportunité. L’ordre du jour de ce sommet devrait inclure une discussion sur la prévention d’un affrontement accidentel entre les forces japonaises et les forces chinoises, lequel entraînerait les États-Unis dans la guerre.
La période précédant le sommet est le moment idéal pour encourager le dialogue entre les forces armées tant japonaises que chinoises. Cela pourrait notamment passer par la réactivation de la ligne directe entre le Japon et la Chine mise en place en 2023, qui n’a été utilisée qu’une seule fois pour un appel protocolaire. Les canaux de dialogue permettent de désamorcer les incidents, par exemple lorsque des navires de guerre ou des avions de chasse s’approchent trop près les uns des autres, afin d’éviter que la situation ne dégénère.
Le fait que le Japon se dote de missiles à longue portée accroît le risque que les États-Unis se retrouvent davantage entraînés dans une politique de la corde raide au niveau régional. Des pourparlers directs entre le Japon et la Chine, ainsi qu’une approche plus judicieuse de la défense japonaise, contribueraient grandement à apaiser les tensions.
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Pavel Devyatkin est chercheur associé au Quincy Institute et collaborateur principal à l’Arctic Institute.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles du Quincy Institute ou de ses collaborateurs.
Source : Responsible Statecraft, Pavel Devyatkin, 10-04-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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Commentaire recommandé
Le traité de paix signé par le Japon en 1945 n’impose pas d’obligations militaires précises : l’occupation s’est achevée avec le traité de San Francisco de 1951, qui ne contient aucune clause de démilitarisation et reconnaît le droit du Japon à la légitime défense.
La véritable restriction vient de l’article 9 de sa Constitution de 1947, rédigé sous occupation américaine, par lequel le Japon renonce à la guerre et à la possession de forces armées.
Le traité de sécurité nippo-américain, signé le même jour que le traité de paix, établit une alliance avec bases américaines.
Les changements récents de la politique de défense japonaise (capacités de riposte, missiles de frappe, budget doublé, légitime défense collective élargie depuis 2014) violent l’esprit et la lettre de l’article 9 de la Constitution japonaise. Washington, loin de s’y opposer, a encouragé cette réinterprétation.
5 réactions et commentaires
Cet article soulève une vraie question, mais entretient une ambiguïté sur le rôle des États-Unis.
En affirmant qu’une action japonaise – même déclenchée par une mauvaise interprétation des intentions chinoises – « entraînerait immédiatement » Washington en vertu du traité de défense, il laissez croire que l’alliance couvrirait aussi une initiative offensive de Tokyo.
Or c’est inexact : l’Article V du traité ne s’applique qu’à une attaque armée contre les territoires sous administration japonaise, pas à une frappe préventive japonaise sur le continent chinois.
Le vrai risque – l’escalade accidentelle – ne concerne donc pas l’hypothèse où le Japon frapperait Shanghai, mais bien celle où un incident dans une zone contestée comme les Senkaku serait interprété par Tokyo comme une attaque contre son territoire.
Dans ce scénario défensif, oui, les États-Unis seraient liés.
En mélangeant les deux mécanismes, l’analyse tend à suggérer que les nouveaux missiles offensifs japonais pourraient entraîner automatiquement l’Amérique dans une guerre que le Japon aurait déclenchée. C’est juridiquement discutable et politiquement trompeur.
Clarifier cette distinction est essentiel pour que les lecteurs mesurent précisément où se situe le vrai danger : non dans une garantie américaine à une agression japonaise, mais dans une chaîne d’erreurs d’appréciation autour d’un territoire contesté.
+6
AlerterLe but pour les US n’a jamais été de faire la guerre à la Chine eux même, mais de la « saigner » en leur jetant des proxies dessus. La fameuse « aliance fatale » dont parlait Kissinger.
Le Japon est le premier détenteur de bons du Trésor US : >$1T selon la FED, donc Takaishi minaude avec DJT pour pas se prendre un « gel d’actifs ». Elle promet des trucs … et là ; Trump lui coupe l’accès à l’énergie du Golfe. Avec des amis comme ça ^^.
+3
AlerterLe général américain, Michael Minihan, a prédit en février 2023 une guerre entre les États-Unis et la Chine d’ici 2025, notamment à cause de Taïwan. Dans un mémo interne, il affirme que « ses tripes lui disent que nous nous battrons en 2025 », estimant que les élections de 2024 aux États-Unis et à Taïwan offriraient à Pékin une opportunité d’agir. Minihan, à la tête du Commandement de la mobilité aérienne (110 000 personnes), exige une préparation accrue : exercices intensifs, formation au tir, et préparation juridique et familiale pour un déploiement rapide. Son objectif est de contrôler la « première chaîne d’îles » (Japon, Taïwan, Philippines) pour bloquer la Chine, conformément à la stratégie AirSea Battle du Pentagone. Ce mémo s’inscrit dans une tendance plus large : l’amiral Phil Davidson avait prédit une guerre pour 2027, et l’amiral Mike Gilday a évoqué un risque dès 2022-2023. Le Pentagone considère la Chine comme la principale menace à la domination mondiale américaine. Washington voit la guerre en Ukraine comme un prélude à un conflit avec la Chine, sapant la politique de la « Chine unique » pour provoquer Pékin, tout en armant Taïwan.
source wsws.org 3 février 2023
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AlerterLe traité de paix signé par le Japon en 1945 n’impose pas d’obligations militaires précises : l’occupation s’est achevée avec le traité de San Francisco de 1951, qui ne contient aucune clause de démilitarisation et reconnaît le droit du Japon à la légitime défense.
La véritable restriction vient de l’article 9 de sa Constitution de 1947, rédigé sous occupation américaine, par lequel le Japon renonce à la guerre et à la possession de forces armées.
Le traité de sécurité nippo-américain, signé le même jour que le traité de paix, établit une alliance avec bases américaines.
Les changements récents de la politique de défense japonaise (capacités de riposte, missiles de frappe, budget doublé, légitime défense collective élargie depuis 2014) violent l’esprit et la lettre de l’article 9 de la Constitution japonaise. Washington, loin de s’y opposer, a encouragé cette réinterprétation.
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