Les capitalistes ont réussi à faire de l’avenir une source exploitable de richesses colossales, enrichissant quelques privilégiés aujourd’hui en imposant des dettes au plus grand nombre, tout en détériorant les milieux naturels indispensables à un avenir meilleur.
Source : Jacobin, Timothy Mitchell
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
L’extrait suivant est tiré de *L’alibi du capital : comment nous avons détruit la Terre pour voler l’avenir au nom d’une promesse d’un monde meilleur* (Verso, 2026).
Notre époque est marquée par l’apparition de richesses extraordinaires dont l’origine semble impénétrable. Lorsque la société américaine Uber est entrée en bourse en 2019, le marché boursier a estimé sa valeur à 82 milliards de dollars, un chiffre colossal pour une entreprise de VTC créée dix ans plus tôt, qui ne possédait aucun véhicule et n’avait jamais réalisé de bénéfices. Pour expliquer de tels phénomènes, les médias ont souvent recours à des métaphores météorologiques, qualifiant les gains des investisseurs de « stratosphériques ». Comment expliquer autrement, par exemple, que les 5 millions de dollars que Goldman Sachs avait investis dans Uber en 2011 valaient désormais plus d’un demi-milliard de dollars, soit un rendement de plus de 1 000 % en huit ans ? Les commentateurs les plus critiques ont qualifié la valeur de l’entreprise de « tirée de nulle part ».
L’origine de cette manne providentielle n’a rien à voir avec la météo. Pour comprendre comment cet argent est gagné, il faut revenir sur Terre.
Si Uber constitue un cas extrême, la façon dont il acquiert une richesse indue est chose courante. Ce mode de fonctionnement est une caractéristique déterminante de notre mode de vie contemporain, une clé pour comprendre comment et pourquoi les mécanismes d’enrichissement et d’appauvrissement que nous appelons capitalisme ont vu le jour, et un indice permettant de saisir pourquoi nous sommes aujourd’hui confrontés à cette catastrophe qu’est l’effondrement climatique. L’entreprise a créé sa valeur en mettant en place un moyen concret de consommer l’avenir.
Les méthodes permettant de tirer des revenus de l’avenir existent depuis longtemps. Le dispositif utilisé par Uber, la société par actions, existe sous sa forme actuelle depuis plus de 150 ans. Les entreprises modernes détenues par des investisseurs ont d’abord proliféré en Occident au XIXe siècle pour construire des chemins de fer et autres infrastructures à grande échelle, de type terraformation, à forte intensité carbone et souvent de nature impérialiste, dont l’ampleur et la durabilité, généralement obtenues au prix de lourds sacrifices écologiques et humains, promettaient à leurs actionnaires l’accès à une richesse future sans effort. L’histoire des sociétés par actions remonte encore plus loin, aux compagnies de commerce armées que les marchands européens ont commencé à créer quelque trois siècles plus tôt pour conquérir le commerce mondial, ce qui leur a permis de coloniser des terres et d’asservir ou d’éliminer des peuples à travers le monde.
Autrefois, ces méthodes d’enrichissement constituaient généralement l’exception. Les sociétés par actions ne pouvaient être créées que par charte royale ou par une loi du Parlement, la charte expirant généralement après un nombre d’années limité. Les premières compagnies colonisatrices ont donné lieu à des bulles spéculatives et au fardeau des guerres impériales ; elles étaient exposées à des oppositions politiques, à des fermetures, à des sauvetages par les pouvoirs publics ou à des faillites. Les réseaux commerciaux traditionnels d’Asie et d’Afrique, plus anciens, et que la colonisation européenne voulait s’approprier, en particulier ceux du monde indo-islamique, avaient imposé des restrictions quant au recours aux contrats commerciaux pour l’acquisition de marchandises futures non spécifiées et non visibles, en arguant que ces systèmes spéculatifs permettaient à l’une des parties de tirer un profit indu au détriment de l’autre.
Même ainsi, le commerce à longue distance à travers ce monde s’effectuait couramment à crédit, la distance entraînant un délai de paiement qui justifiait un prix plus élevé, la distance et le délai constituant ainsi la source même du profit. La pratique juridique islamique reconnaissait également des arrangements permettant aux marchands de tirer profit de l’achat spéculatif d’actifs futurs, comme le recours généralisé aux contrats à terme pour acquérir à l’avance et à bas prix des récoltes agricoles à venir auprès de ceux qui étaient contraints de trouver des fonds pour payer leurs impôts. Mais les marchés à terme dont on tirait des excédents étaient limités par la durée des cycles agricoles ou par le périmètre des routes commerciales interrégionales. Avec l’expansion coloniale de l’Occident, et en particulier à partir de l’ère impériale de la fin du XIXe siècle, les sociétés par actions sont devenus un moyen de contrôler les marchés à terme à l’échelle intercontinentale et de réorganiser les moyens de subsistance et les paysages à une échelle gigantesque.
Aujourd’hui, une entreprise comme Uber fonctionne selon des méthodes quelque peu différentes, mais nourrit une ambition tout aussi démesurée. Après son introduction en bourse en 2019, la société a emprunté 3 milliards de dollars pour racheter Careem, une entreprise basée à Dubaï, dans le but de monopoliser le secteur des services de transport automobile au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, une étape de son plan visant à dominer les services de transport sur tous les continents. L’expansion géographique de ces entreprises, tant passée que présente, constitue la source de la richesse de leurs investisseurs tout en la dissimulant. Ce qu’elles cherchent à contrôler, c’est la captation des revenus des générations futures.
Nous disposons d’un langage courant pour décrire notre rapport économique à l’avenir, en utilisant des termes tels que « cours boursier », « taux d’intérêt », « progrès technologique » et « croissance économique ». Mais aucun de ces termes n’explique l’origine du revenu indu, ni n’indique que ce sont ceux qui viendront après qui paieront la facture. Pas plus qu’ils n’expliquent comment les vies d’aujourd’hui sont grevées par les prélèvements antérieurs sur l’avenir, ou encore comment ces relations privatisées avec l’avenir, dans lesquelles les modes de vie de demain deviennent des actifs achetés et vendus dans le présent, contribuent à la destruction d’un avenir collectif viable. En réalité, le langage de la finance nous empêche de voir cette relation, en nous persuadant que les générations futures ne sont pas la source des gains, mais bien leurs bénéficiaires.
La croissance n’est pas la logique de la modernité capitaliste, mais son alibi.
Face à la crise climatique et aux autres perturbations anthropiques de l’équilibre des systèmes terrestres, notamment la destruction des bassins fluviaux, l’effondrement des habitats, l’accélération de l’extinction des espèces et l’empoisonnement des terres, des mers, de l’air et des corps humains par les plastiques synthétiques et les biocides agricoles, et conscients de la vulnérabilité très inégale des différentes communautés humaines face à ces perturbations, il nous faut comprendre comment cette cécité s’est construite. Ayant déjà dépassé les limites acceptables et justes de la transformation de la Terre par les humains, nous assistons partout à une prise de conscience tardive du fait que la viabilité future de la planète doit être prise en compte dès aujourd’hui.
Nous coexistons donc avec deux façons contradictoires d’appréhender aujourd’hui l’avenir : l’une apocalyptique, qui voit dans les catastrophes et les bouleversements actuels les signes immédiats d’une catastrophe à venir ; l’autre, un mécanisme d’aveuglement, celui-là même qui a provoqué cette calamité en faisant du futur une source quantifiable de richesses extraordinaires, enrichissant les plus fortunés d’aujourd’hui en imposant des dettes au plus grand nombre. Les gouvernements semblent incapables de faire face à cette contradiction, tandis que leurs décisions apparaissent souvent inopérantes face à des acteurs qui cherchent toujours plus à contrôler les actifs du futur, ou semblent agir en leur faveur. Même s’il était possible de surmonter ces difficultés, les conséquences n’en resteraient pas moins impossibles à mettre en œuvre.
Le capitalisme, quel qu’en soit le prix, prétend nous avoir apporté la croissance. Comment pourrions-nous survivre dans une temporalité différente, un monde où l’avenir ne serait pas dicté par le principe de l’expansion économique ?
Depuis que nous organisons la vie en société autour du principe de la croissance économique, certains s’efforcent d’en souligner les limites : cette croissance serait non durable, mal mesurée ou aurait un coût social et écologique trop élevé. Ces critiques sont importantes, mais il existe une autre façon d’envisager notre rapport à l’avenir. La croissance n’est pas la logique de la modernité capitaliste, mais son alibi.
Priorité à la rentabilité
Le capital n’est pas une somme qui aurait été épargnée dans le passé. Comme d’autres l’ont démontré et comme ce livre va l’explorer plus avant, il s’agit d’une captation de l’avenir. Nous pouvons commencer à réfléchir à cette relation avec l’avenir en prenant le cas très simple de la manière dont une entreprise moderne détenue par des actionnaires acquiert sa valeur. Lorsqu’une entreprise est introduite en bourse, les actions mises en vente représentent un droit sur la propriété de ses bénéfices futurs. Dans la mesure où les recettes ne sont pas disponibles immédiatement, la valeur des revenus prévisionnels de chaque année est ajustée à la baisse, ou « actualisée », afin de tenir compte du délai avant leur réalisation. La somme de la « valeur actualisée », ou « valeur actuelle nette », des années de bénéfices futurs permet de déterminer la valeur des actifs de l’entreprise.
Revenons à l’exemple d’Uber. Au moment de son introduction en bourse, Uber n’avait encore fait aucun profit. L’entreprise avait fixé le prix de ses courses en voiture à un niveau inférieur à leur coût réel, afin d’évincer ses concurrents sur le marché. Ces activités subventionnées entraînaient des pertes à hauteur de plusieurs milliards de dollars chaque année. Pour évaluer la société, les analystes financiers ont émis l’hypothèse qu’Uber continuerait de se développer jusqu’à atteindre une « position dominante sur le marché ». En éliminant les alternatives, Uber et son seul concurrent américain, Lyft, pouvaient continuer à prélever une partie de chaque course effectuée par leurs chauffeurs, s’appropriant en moyenne 20 % du montant, tout en utilisant leur domination croissante pour limiter la part versée aux chauffeurs et augmenter le coût pour les passagers. Ces hypothèses laissaient entendre qu’Uber cesserait de perdre de l’argent six ans après son introduction en bourse et que dans l’espace de dix ans, réaliserait des bénéfices annuels de près de 5 milliards de dollars.
Une société détenue par des investisseurs n’offre pas seulement un droit sur des bénéfices futurs. Elle constitue un mécanisme permettant d’acquérir dès aujourd’hui ces revenus promis. En proposant des actions à la vente sur le marché boursier, les investisseurs propriétaires d’une entreprise vendent une forme de propriété : la possession, dès aujourd’hui, d’actifs acquis à partir du futur. C’est ce processus que l’on appelle la « capitalisation » d’un revenu futur. Les gains exceptionnels que les promoteurs tirent de cette vente ne tombent pas du ciel, mais découlent de la robustesse politique de la capitalisation, cette méthode qui consiste à monétiser et à commercialiser un droit privé sur l’avenir. Le terme « robustesse politique » désigne ici toutes les formes d’autorité, de droit, de maintien de l’ordre, de raisonnement économique et de mépris des revendications de justice sociale ou des avenirs planétaires dont dépend la valeur extraordinaire des droits des générations futures
Cette manne financière correspond à la valeur d’un fardeau imposé aux futurs clients et employés de l’entreprise, ainsi qu’aux communautés et aux écosystèmes auxquels ils appartiennent. Les bénéfices de l’entreprise, et donc les dividendes versés à ses actionnaires, dépendent du maintien, voire de l’alourdissement, de ce fardeau. La valeur de l’action, et le dividende dont elle dépend, prime sur toute revendication des travailleurs pour des salaires plus équitables, des clients pour des prix plus bas, ou des communautés pour la protection des biens communs, une priorité qui reflète la puissance supérieure de l’entreprise par rapport à ses travailleurs, ses clients et ses communautés. Cette puissance est le pouvoir désigné par le terme trompeusement restrictif de « position dominante sur le marché ». Cette charge ne constitue pas un coût inhérent à l’exploitation d’une entreprise, mais plutôt une majoration que la position dominante de la société lui permet d’imposer. La valorisation de 82 milliards de dollars d’Uber correspondait à la valeur actuelle d’un tel rapport de force. Les chauffeurs de l’entreprise et les passagers, ainsi que les populations au sens plus large victimes de son impact sur les transports publics et autres biens communs, qui au fil du temps, rembourseraient cette valorisation de leur poche.
Cette manne financière correspond à la charge imposée aux futurs clients et employés de l’entreprise, ainsi qu’aux communautés et aux écosystèmes dont ils font partie.
La société par actions est donc un mécanisme de colonisation du temps. Elle permet d’enrichir un groupe d’entrepreneurs et de financiers aujourd’hui en imposant une charge supplémentaire à des dizaines de millions d’utilisateurs dans le futur. La manne acquise aujourd’hui par ceux qui mettent en place les mécanismes de contrôle et organisent les lignes de crédit à partir desquelles l’appareil est construit sera payée sur les revenus de ceux qui vivront dans quelques mois, quelques années ou quelques décennies, en fait, aussi loin dans le futur que l’appareil de captation pourra s’étendre.
Outre le fait d’enrichir ses fondateurs, les actions d’une entreprise peuvent également constituer une source de gains pour les petits investisseurs et les fonds d’investissement qui les achètent et les négocient, pour ceux qui perçoivent des commissions sur ces transactions, ainsi que pour ceux qui spéculent sur la hausse ou la baisse de leur cours. En effet, à mesure que les prélèvements imposés sur les revenus futurs augmentent, même les personnes modérément aisées se tournent vers ces modes de captation, en s’appuyant sur des fonds de retraite privés, des investissements immobiliers et d’autres actifs dont la valeur augmente afin de préserver leur niveau de vie. Cela aggrave encore le report des coûts sur les générations futures, en particulier sur celles qui sont de plus en plus dans l’incapacité d’acquérir un logement ou d’autres actifs.
Cette mainmise sur l’avenir n’est en rien propre à l’ère contemporaine des entreprises technologiques, du capital-risque et des sociétés de gestion d’actifs. Pendant des siècles, avant l’avènement des entreprises commerciales modernes, il existait déjà des moyens d’endetter les populations, généralement par l’intermédiaire de marchands accordant des crédits à ceux qui connaissaient des difficultés soudaines ou étaient accablés par des obligations fiscales. Mais les profits des marchands provenaient le plus souvent de l’exploitation des écarts de prix entre différentes zones géographiques plutôt que du report temporel sur lequel repose la capitalisation. Le phénomène consistant à hypothéquer l’avenir est plus récent. Lorsque le modèle moderne d’entreprise visant à générer des revenus a vu le jour au cours du dernier siècle et demi, la société par actions est rapidement devenue ce que le grand économiste norvégien-américain Thorstein Veblen a qualifié en 1923 d’« institution maîtresse de la vie civilisée ».
Il existe d’autres moyens de puiser dans les ressources futures et de vivre sous le poids des charges du passé. Lorsque l’expansion des entreprises a suscité des conflits coloniaux, les monarques qui leur avaient accordé des chartes ont contracté des emprunts auprès de ces mêmes grands marchands pour financer les coûts de la guerre, créant ainsi des dettes publiques ruineuses. Le coût de la guerre n’était pas remboursé à partir des recettes courantes, comme cela avait été le cas pour les souverains par le passé, mais en mettant en gage les recettes fiscales des années à venir, créant ainsi ce que l’on a appelé la dette nationale, inventant, ce faisant, la « nation » moderne en tant qu’entité responsable de cette imposition. Les obligations d’État et autres formes de dette publique sont devenues les principaux instruments de création de crédit, transformant le pouvoir d’imposition en un appareil en expansion destiné à prélever les ressources des générations à venir.
Dans de nombreux pays, le militarisme continue d’être un moyen privilégié pour plonger de force les populations dans un endettement à long terme, réduisant ainsi la part des ressources publiques disponibles pour financer les soins de santé, l’éducation et d’autres services publics. Dans de nombreuses régions du Sud Global, les formes de dette nationale, alourdies par la dépendance vis-à-vis des créanciers internationaux, aussi bien récemment que dans le passé colonial, ont maintes fois transformé des pays entiers en machines à produire de la dette, enrichissant ainsi ceux qui organisent l’offre de crédit.
Si la dette militaire, les emprunts étrangers et les marchés boursiers font peser des coûts sur l’ensemble de la population, il existe de nombreux mécanismes permettant d’imposer des charges à des individus et à des ménages spécifiques. Une dizaine d’années après les écrits de Veblen consacrés aux sociétés par actions, une deuxième « institution phare » a vu le jour pour permettre de monnayer dès aujourd’hui des revenus futurs : la banque hypothécaire et le marché immobilier. Peu répandus aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou ailleurs avant les années 1930, les prêts hypothécaires ont transformé le logement en un autre mode de capitalisation largement utilisé. Dans de nombreux pays du Sud, ils sont encore peu utilisés aujourd’hui, même si, étrange paradoxe, la transformation des terrains et des logements en actifs financiers a été présentée ces dernières décennies comme une solution miracle à la pauvreté dans le monde.
La promotion immobilière à des fins spéculatives remonte à bien plus loin, notamment dans des pays comme l’Angleterre où les terrains destinés à l’expansion urbaine étaient souvent monopolisés par de grands domaines privés. Mais les logements neufs étaient généralement donnés en bail ou loués, le loyer du bâtiment étant calculé séparément de celui du terrain et basé simplement sur le coût de construction. Les prêts hypothécaires (prêts garantis par le bien immobilier) n’étaient pas très répandus, couvrant généralement moins de la moitié de la valeur du logement et étaient généralement remboursés en une seule fois après quelques années. L’invention des prêts hypothécaires à long terme en Occident, dans les années précédant et suivant la Seconde Guerre mondiale, subventionnés par des garanties gouvernementales et remboursés par versements mensuels sur plusieurs décennies, a transformé le logement en un dispositif perfectionné permettant de capter les paiements à venir.
Les promoteurs immobiliers spéculatifs pouvaient désormais vendre des logements non pas au prix coûtant de leur construction, mais à la valeur capitalisée de l’occupation d’une résidence sur une période de trente ans ou plus. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, alors que le logement devenait de loin le principal vecteur d’activation des actifs et d’endettement dans l’ensemble de la région nord-atlantique, entre 75 et plus de 90 % de la hausse des prix de l’immobilier était imputable non pas au coût de construction, mais à ce mode de capitalisation.
Le crédit automobile, la carte de crédit, les études supérieures, les frais médicaux et bien d’autres mécanismes ont vu le jour pour transformer la vie des gens en calendriers d’amortissement..
Alors que le prix du logement commençait à dépasser de loin le coût de construction, les secteurs de l’immobilier et du crédit hypothécaire se sont développés au point de rivaliser avec la société par actions en tant que mécanismes permettant d’endetter l’avenir et de capter dans le présent des revenus potentiels. Cette plus-value indue a conduit un architecte new-yorkais à décrire un nouvel immeuble comme « un outil permettant de rentabiliser un terrain ». Le concept de rémunération foncière reflétait le fait que la hausse du coût du logement se traduisait par une augmentation de la valeur des terrains à bâtir, même si cette valeur ne résultait pas d’un changement dans la nature du terrain, mais plutôt de l’amélioration des mécanismes permettant de garantir des décennies de loyers et de remboursements hypothécaires potentiels, notamment grâce aux dispositifs de zonage, de ségrégation raciale et de saisie immobilière. Ce coût était même répercuté sur un bien immobilier déjà utilisé dont l’achat du terrain et les frais de construction avaient été amortis de nombreuses années auparavant. Ces paiements ne provenaient pas du terrain, mais de ceux qui avaient besoin d’un endroit où vivre ou travailler.
Les bénéfices réalisées par les banques et les sociétés immobilières ont ainsi imposé un fardeau financier extraordinairement lourd sur les revenus des citoyens ordinaires. Au cours des décennies suivantes, le crédit automobile, la carte de crédit, les études supérieures, les frais médicaux et bien d’autres mécanismes ont vu le jour, transformant la vie des gens en calendriers d’amortissement.
Aujourd’hui, on arrive à capitaliser sur presque tous les types de flux de paiements à venir. Toute charge grevant de manière certaine l’avenir devient un actif susceptible d’être agrégé, commercialisé et acquis dès aujourd’hui à prix réduit, qu’il s’agisse d’actions ou d’obligations d’entreprise, de dettes de carte de crédit, de loyers immobiliers ou de redevances d’infrastructure, de l’approvisionnement en eau et en électricité jusqu’aux flux de données, en passant par les plateformes de trading, les services de cloud, ou encore les droits d’auteur sur la musique et les œuvres littéraires. Vendu à prix réduit aux investisseurs et souvent négocié sur les marchés secondaires, ce flux de paiements supporte alors la charge de rembourser cette avance à son prix intégral, créant ainsi une plus-value indue dont l’investisseur bénéficie sous forme d’« intérêts ». Le fardeau de la capitalisation n’est pas simplement une charge ajoutée au coût du capital ou à la valeur d’un actif. Le capital lui-même prend naissance à travers ce processus — non pas comme un actif constitué par des économies passées, comme nous l’imaginons habituellement, mais comme ces mécanismes qui nous privent de notre avenir..
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Timothy Mitchell est politologue et historien ; ses travaux portent sur le colonialisme, la politique et l’économie au Moyen-Orient, le rôle de l’expertise dans la gestion de la vie collective, ainsi que sur l’histoire et la politique de l’énergie.
Source : Jacobin, Timothy Mitchell, 11-04-2026
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