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28.avril.202628.4.2026 // Les Crises

Qui veut un être humain en location ?

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À mesure que les technologies d’IA se répandent, la prochaine frontière audacieuse et courageuse ne consistera pas à remplacer la main-d’œuvre, mais à la diriger. Rent A Human (Location d’humains) transforme les gens en larbins et sbires « sans cervelle » au service d’algorithmes, offrant aux élites habituelles un moyen plus efficace encore pour exercer leur pouvoir.

Source : Jacobin, David Moscrop
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un livreur Instacart prépare une commande dans un supermarché Giant à Washington. (Evelyn Hockstein / The Washington Post via Getty Images)

Qu’est-ce qui pourrait ne pas marcher ? Une entreprise appelée Rent A Human se vante sur son site web du fait que « les robots ont besoin de votre corps » et se présente comme la « strate matérielle de l’IA ». Les clients peuvent trouver des humains pour effectuer leur travail de terrain, pendant que les entrepreneurs potentiels se proposent en location auprès de prestataires. C’est une sorte de Taskrabbit [appli qui pemet de trouver un tasker pour des travaux de bricolage, NdT] ou Fiverr [Fiverr est une place de marché en ligne pour les travailleurs indépendants. Fondée en 2010, des travailleurs indépendants du monde de la création artistique, notamment des musiciens, y proposent leurs services, NdT] version démentielle. Les tâches potentielles comprennent la signature de documents, le retrait d’objets et effectuer les courses. Comme le dit l’entreprise, ce sont des choses que « littéralement, l’IA ne peut pas faire ». Finalement, nous allons travailler pour les robots. En quelque sorte. Mais le problème n’est peut-être pas celui que vous pensez.

À y regarder de plus près, ce concept semble assez anodin. Certes, au premier abord, on pense peut-être à Skynet ou au superordinateur IA le plus effrayant qui nous vient à l’esprit, celui qui figurait dans le dernier film ou la dernière série télévisée que nous avons vu. Mais après y avoir réfléchi un instant, une fois passée la réaction instinctive de rejet, on revient à une perception de quelque chose d’anodin. Quel est le problème ici ? Voilà la première entreprise de ce qui sera très certainement une longue série. La location d’un être humain n’est qu’un euphémisme pour désigner la réalité bien connue du travail salarié. Il existe de nombreuses critiques bien documentées à l’encontre de ce type d’arrangement. Il suffit de se référer à Marx, Engels et à tous ceux qui ont critiqué l’exploitation.

Mettre un turbo à la gig économie (économie des petits boulots)

Vendre et acheter de la main-d’œuvre. Il y a beaucoup à craindre dans ce type accord, mais alors qu’est-ce qui rend ce cas particulier si exceptionnel ? En quoi ce problème est-il différent du travail contractuel organisé via un tableau d’affichage par exemple ou via une annonce dans un journal ? Le signal d’alarme le plus fort semble venir du fait que les robots sont à nos portes. Il s’agit certainement d’un sujet qui mérite d’être pris en considération et qui devrait nous préoccuper à long terme. Et c’est un risque, dans la mesure où il s’agit d’un pas de plus sur la voie semée d’embûches qui mène au Léviathan numérique. Mais il s’agit là, au pire, d’un problème à long terme. La révolte des robots n’est pas pour demain. En revanche, les effets sur la dynamique actuelle du travail et du capital sont une autre affaire..

Les plateformes qui facilitent l’embauche d’une main-d’œuvre humaine qui a été dévaluée, celles qui alimentent et soutiennent l’« économie des petits boulots » et la culture du travail parallèle, sont un multiplicateur de force pour les formes d’exploitation existantes et un tremplin pour poursuivre cette dynamique à mesure que les technologies évoluent. L’IA a été présentée à la fois comme un grand libérateur et un risque pour l’emploi, tant pour les cols bleus que pour les cols blancs. Ce que des plateformes comme Rent A Human montrent clairement, c’est que, quelle que soit l’étonnante évolution des nouvelles technologies, il y aura toujours une marge de manoeuvre pour ceux qui possèdent et contrôlent les moyens de production et le capital, mais aussi pour ceux qu’on déplace sur un échiquier, comme des pions, plus précisément.

Rent A Human va encore accentuer et intensifier les relations entre richesse et travail domestique précaire. Ce style de plateforme est peut-être la première, mais elle ne sera pas la dernière. Et le pouvoir restera entre les mêmes mains. Il est évident que ce seront ces mêmes personnes qui tireront parti de la technologie et de la dynamique du travail : Ce que Rent a Human apporte de nouveau à la vieille histoire de l’exploitation et du travail salarié, c’est une question d’échelle.

Rent A Human et d’autres plateformes similaires bénéficieront d’une évolution technologique qui ne changera pas la structure actuelle des relations de travail et de classe, mais qui les dynamisera. Les plateformes existantes telles que Taskrabbit nécessitent encore du temps, des efforts et de l’attention pour déléguer chaque tâche. Rent A Human, en revanche, libère les riches de cette contrainte de temps et d’attention.

Cette relation permet une nouvelle dynamique, la compression managériale, rendue possible par la plateforme numérisée et l’IA. Votre prince héritier lambda vivant dans l’Upper West Side ou à Bel Air, ou dans n’importe quelle enclave huppée qu’il considère comme son domicile, peut se réveiller et demander à un agent IA de « terminer sa liste de tâches de la semaine ». Même si Taskrabbit et ses semblables ont facilité la tâche de faire appel à des valets pour s’occuper de toutes sortes de missions et de corvées, il y a toujours besoin de formuler des demandes et des ordres spécifiques. Ce petit investissement en temps a désormais disparu. Les grands de ce monde numériques peuvent désormais demander à leur agent IA d’égrapper leurs raisins, de faire la queue toute la nuit pour acheter les nouvelles baskets à la mode, de leur réserver le dernier scone sans gluten dans leur café préféré et de tester la mousse des nouveaux laits d’avoine, tout cela avant de partir pour leur cours de Pilates, en prononçant simplement une commande vocale.

Gloire à Moloch — Une classe riche libérée des contraintes, enfin

Les contrats ponctuels peuvent désormais être fragmentés et répartis entre une multitude de travailleurs précaires, les « humains loués », qui les exécuteront selon le calendrier établi par le courtier. Les avantages pour la classe privilégiée sont évidents. Le nouveau modèle élimine les coûts liés à la coordination pour l’acheteur de services, tandis que les travailleurs, réduits à l’état de marionnettes anonymes, sont une fois de plus mis en concurrence les uns avec les autres.

Il est vrai que les plateformes de travail à la demande opposent déjà les travailleurs les uns aux autres dans une course vers le bas. Ce qui change ici, c’est la suppression de la fine couche de coordination humaine nécessaire. Rent A Human inaugure l’ère de l’agent de supervision numérique, un patron robot capable de mener une coordination de manière autonome. L’automatisation du travail a privé les travailleurs de leur savoir-faire et a accentué leur aliénation. L’automatisation du commandement, en revanche, ne fait que donner encore plus de temps libre à ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche. Le fossé entre le capital et le travail ne se comble pas ; au contraire, il devient de plus en plus effrayant.

Comment organiser et mobiliser à grande échelle la main-d’œuvre afin de garantir des salaires raisonnables, des conditions de travail acceptables et une assistance lorsque des conflits surviennent inévitablement ? Ce modèle intensifie ce qui était déjà un arrangement bien sombre. La direction n’a plus besoin d’être présente, attentive, ni même disponible. Il en résulte un désavantage structurel accru pour la main-d’œuvre.

Face à toutes les inquiétudes concernant l’IA en tant que puissance à part entière, des acteurs numériques autonomes qui se rebellent, prennent le contrôle de l’humanité, dévorent des bits et des octets, le danger le plus immédiat est plus simple. Ces technologies renforcent les hiérarchies existantes. Certes, Rent A Human nous remplit de crainte à l’idée que Hal utilise les humains à ses propres fins diaboliques, le véritable danger posé par la plateforme est qu’elle permet à ceux qui détiennent déjà le pouvoir de l’exercer avec moins de frottements.

Pendant longtemps encore, les plateformes reposant sur l’IA continueront d’accentuer la fracture entre le capital et le travail. Elles la consolideront et ancreront de plus en plus profondément les asymétries existantes au coeur de la vie économique. Cette perspective est, à sa manière, bien plus terrifiante que n’importe quelle apocalypse IA imaginée par les auteurs de science-fiction d’hier ou d’aujourd’hui.

*

David Moscrop est écrivain et politologue. Il anime le podcast Open to Debate et est l’auteur de Too Dumb For Democracy? Why We Make Bad Political Decisions and How We Can Make Better Ones.(Trop stupide pour la démocratie ? Pourquoi nous prenons de mauvaises décisions politiques et comment nous pouvons en prendre de meilleures.)

Source : Jacobin, David Moscrop, 16-02-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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2 réactions et commentaires

  • Jean // 28.04.2026 à 08h27

    Les IA seront probablement de meilleurs manageurs que les humains qui doivent gérer leurs émotions en plus du rapport de subordination. Les IA sont aussi de meilleurs manipulateurs que nous pourrions l’être et cela peut fluidifier les rapports sociaux. Mais cette réalité sera à mon avis transitoire car aucun humain ne pourra rivaliser avec l’armée de serviteurs robotiques que les plus riches pourront bientôt posséder. Que restera t’il alors à ceux, bien trop nombreux, qui n’auront même plus l’opportunité de monnayer leur force de travail ?

  • RV // 28.04.2026 à 08h58

    Je vous propose en parallèle de mettre aussi en évidence la contradiction fondamentale du capitalisme face à l’automatisation et à l’IA : la disparition progressive du travail humain ne menace pas seulement la création de plus-value, mais surtout sa réalisation, c’est-à-dire sa transformation en profit effectif par la vente des marchandises.
    En effet si les machines et les algorithmes remplacent massivement les travailleurs ceux-ci perdent leur revenu — traditionnellement lié à l’emploi — et avec lui leur capacité à consommer. Or, sans consommateurs solvables, la plus-value produite ne peut être effectuée, ce qui plonge le système dans une impasse structurelle.
    Cette situation pose une question radicale, souvent occultée par les débats sur la productivité ou l’innovation : comment assurer la survie des populations exclues du marché du travail ? La crise n’est plus seulement économique, mais existentielle.
    Elle force à repenser la notion même de revenu, qui ne peut plus dépendre exclusivement du salaire, et ouvre la voie à des interrogations sur des alternatives — gratuité, salaire à vie, redistribution de la rente technologique, dépassement du capitalisme — pour éviter l’effondrement social.
    En somme, l’enjeu n’est pas seulement technique ou théorique, mais bien politique : qui contrôle les moyens de subsistance dans un monde où le travail n’est plus la source principale de revenu ?

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