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4.juin.20264.6.2026 // Les Crises

La doctrine Donroe : faire de l’Amérique latine un paradis pour les investisseurs

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L’administration Trump contraint les gouvernements d’Amérique latine à se soumettre à des tribunaux d’arbitrage qui accordent aux multinationales le pouvoir extraordinaire de poursuivre en justice les États qui nationalisent des ressources ou même simplement augmentent le salaire minimum, si cela est perçu comme une menace pour les profits des investisseurs.

Source : Jacobin, Logan McMillen
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

L’administration Trump promeut activement l’arbitrage dans le cadre du « règlement des différends entre investisseurs et États » en Amérique du Sud, sanctionnant tout, depuis la protection de l’environnement jusqu’à l’augmentation du salaire minimum, par le moyen d’amendes écrasantes infligées aux États par les investisseurs. (Andrew Caballero-Reynolds et Raul Arboleda / AFP via Getty Images)

La nouvelle loi minière à grande échelle du Venezuela, adoptée le 9 avril, est la plus récente d’une série de « réformes » nationales censées permettre la reconstruction des secteurs énergétique et minier du pays. Elle fait suite à des années de sanctions américaines paralysantes et de désinvestissement, qui ont vu les centres miniers des États d’Amazonas, de Bolívar et de Delta Amacuro livrés à la mainmise d’« organisations criminelles ». Mais enfouie au plus profond du texte de cette loi se trouve une concession historique qui va redéfinir les relations du Venezuela avec les multinationales des secteurs de l’énergie et des mines dans un avenir prévisible, un mandat en vertu duquel Caracas doit se soumettre au règlement des différends entre investisseurs et États (RDIE) par voie d’arbitrage.

En acceptant de régler les litiges commerciaux devant des tribunaux extraterritoriaux, le pouvoir législatif vénézuélien, sous la présidence de Delcy Rodríguez, a accepté de renoncer à un pilier essentiel de son autorité. Dans le cadre d’un système de type ISDS [Norme internationale visant à normaliser la description des fonctions dans tous les domaines, NdT], les multinationales des secteurs de l’énergie et des mines se verraient accorder le pouvoir extraordinaire de poursuivre l’État vénézuélien en cas d’adoption de mesures telles que la protection de l’environnement ou l’augmentation du salaire minimum, qui pourraient être perçues comme une menace pour les « bénéfices futurs escomptés ». Il s’agit d’outils à la fois procéduraux et politiques, largement encouragés par les banques de développement et le gouvernement américain, qui visent à décourager la formation d’États socialistes et à favoriser la formation d’États « à moindre risque ».

Cette clause d’arbitrage constitue un énorme revers pour le projet bolivarien de nationalisation des ressources dans son ensemble. Le Venezuela illustre parfaitement le succès de la stratégie de la doctrine Donroe, qui consiste à transformer des pays comme la Bolivie et l’Équateur en pays producteurs de matières premières sécurisés et « favorables aux investisseurs ». En faisant pression sur les États pour qu’ils acceptent des décisions d’arbitrage pouvant entraîner des amendes de plusieurs centaines de millions de dollars, sous la menace implicite de sanctions du Trésor américain, les institutions de Bretton Woods peuvent freiner les ambitions des futurs dirigeants qui prônent la souveraineté économique, en définissant strictement le champ d’application de la politique intérieure.

Les mécanismes de type ISDS sont en passe de devenir un véritable test décisif pour la gouvernance souveraine dans la région andine, établissant une distinction claire entre les dirigeants qui défendent le droit des populations à profiter des richesses offertes par la nature et ceux qui, sous la pression, démantèlent leurs constitutions pour faciliter l’exploitation minière étrangère. Comme le révèle la récente décision du président colombien Gustavo Petro de retirer la Colombie de ce système d’arbitrage favorable aux investisseurs, l’hégémonie américaine dans la région pourrait toutefois avoir ses limites.

Des réformes favorables à l’économie de marché dans les Andes

L’arsenal standard de la doctrine Donroe consiste à apporter un soutien diplomatique et politique aux candidats de droite dans les pays andins, notamment en Argentine, au Chili et en Équateur, en leur proposant une coopération militaire, des accords commerciaux bilatéraux avantageux et des investissements par l’intermédiaire de banques de développement, en échange de réformes « favorables au marché » une fois au pouvoir.

Dans le cas de la Bolivie, le président Rodrigo Paz a réduit à néant des décennies de progrès économiques et sociaux réalisés sous près de vingt ans de régime socialiste. Depuis son arrivée au pouvoir sous la bannière du « capitalisme pour tous », Paz a fortement réduit les subventions sur les carburants, ouvert le marché du soja à l’exportation, négocié des prêts auprès du FMI et affaibli la protection des travailleurs. Il s’est également efforcé de faciliter les investissements miniers transnationaux ainsi que l’extraction concernant les réserves de lithium de la Bolivie, extraordinairement abondantes et connues pour leur forte exigence en capital,

De plus, Paz menace l’un des remparts juridiques les plus solides au monde contre l’impérialisme par le biais d’un « décret suprême ». Depuis près de deux décennies, la Constitution bolivienne stipule explicitement que les litiges commerciaux doivent être réglés dans le cadre de la juridiction souveraine ; si Paz sape progressivement l’esprit de cette clause en approuvant des « investissements stratégiques » individuels qui se conforment aux règles de type ISDS, il aura réussi à aligner La Paz, Caracas et Quito, tout en laissant Bogotá isolée dans sa défense de souveraineté économique.

Lorsque la coercition échoue, la « doctrine Donroe » recourt à la violence, comme elle l’a fait de manière particulièrement spectaculaire lors de l’invasion du Venezuela en janvier. L’« Opération Absolute Resolve », qui a fait au moins quatre-vingts morts et qui avait pour but d’enlever illégalement le président Nicolás Maduro et la première dame Cilia Flores sur la base d’accusations sans fondement de trafic de drogue, a constitué une utilisation sans précédent de la force militaire en Amérique du Sud. Elle a également joué un rôle déterminant dans les réformes des secteurs pétrolier et minier du pays, tout en servant d’avertissement au reste de la région : s’aligner, sinon…

L’administration Trump a poursuivi cette stratégie en bombardant la région frontalière de la Colombie dans le cadre d’opérations conjointes avec les forces de l’Équateur. En concentrant un soutien militaire et un capital politique à la « guerre contre la drogue » de plus en plus intense menée par le président équatorien Daniel Noboa, le Pentagone reproduit les échecs d’une approche vieille de plusieurs décennies qui ne s’attaque pas aux causes économiques du problème, et même les aggrave au contraire.

Dans le même temps, Noboa tente de provoquer une crise économique en Colombie avant les élections à venir. En imposant des droits de douane de 100 % sur les produits colombiens à compter du 1er mai, Noboa coupe une artère commerciale vitale qui traverse directement le sud-ouest de la Colombie, un bastion crucial de la coalition de gauche « Pacte historique ». Le président Petro a récemment accusé des membres de l’opposition de s’être entendus avec Noboa pour aggraver cette crise ; Álvaro Uribe, figure de proue de la droite colombienne, se serait rendu en Équateur quelques jours seulement avant l’annonce des nouveaux droits de douane.

Non loin des côtes de cette région frontalière, l’armée américaine a récemment intensifié ses frappes contre des bateaux soupçonnés de « trafic de drogue ». Cette politique d’exécutions extrajudiciaires, qui a également visé les Caraïbes, a fait au moins 180 morts. L’instabilité engendrée par l’ensemble de ces politiques vient étayer l’argument qui veut que le capital transnational ait besoin d’une plus grande « sécurité juridique », via un arbitrage de type ISDS, pour opérer dans la région.

L’extension de l’arbitrage de type ISDS ne se limite pas à garantir des contrats avantageux pour les capitaux des secteurs de l’énergie et des mines. Elle sape également la solidarité au sein de la Communauté andine, assurant ainsi que les Andes continuent de jouer un rôle subalterne dans la chaîne de valeur mondiale et « mettant hors-la-loi » à la fois la nationalisation des ressources et l’industrialisation à forte valeur ajoutée.

Pourtant, quelles que soient les ambitions démesurées de la doctrine Donroe, le projet impérialiste américain est loin d’être invincible.

La Colombie à l’avant-garde

En mars dernier, le président Gustavo Petro a pris la décision historique et audacieuse d’engager le retrait de la Colombie des mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS), tels que le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) de la Banque mondiale. Il a agi ainsi sous l’impulsion de centaines d’économistes issus tant des écoles traditionnelles que des écoles non conventionnelles. Au moment où il a fait son annonce, la Colombie avait plus de 14 milliards de dollars en jeu dans des litiges que les pays en développement perdent presque toujours.

En rejetant l’arbitrage, Petro a préservé les ressources nationales de la Colombie et protégé sa transition vers une énergie verte souveraine. Il a également souligné le deux poids deux mesures qui caractérise les tribunaux ISDS, qui permet aux pays du Nord de les rejeter tandis que de nombreux pays du Sud doivent se soumettre à leur juridiction comme condition préalable à l’obtention de prêts. Dans son annonce, il a fait valoir que si plusieurs autres pays ont déjà « renoncé à ce type d’arbitrage, y compris les États-Unis, je ne vois pas pourquoi la Colombie ne ferait pas de même ».

Cela s’inscrit dans la lignée de l’attitude de Petro, qui n’a cessé de remettre en cause les diktats géopolitiques des États-Unis et de l’Europe, notamment par ses condamnations répétées de la « guerre contre la drogue » susmentionnée, son refus d’expédier des armes colombiennes en Ukraine, sa volonté de renforcer l’intégration économique avec le bloc des BRICS et, surtout, sa décision de rompre toute relation diplomatique avec Israël.

En se retirant des tribunaux ISDS et en menant une politique étrangère non alignée, Petro a également montré aux dirigeants de la région qu’il était possible de défendre sa souveraineté économique, même face à une menace militaire directe. C’est ce qui explique pourquoi l’administration Trump s’obstine à vouloir le discréditer.

Une réalité géopolitique complexe

Cette lutte se déroule dans un contexte mondial en pleine mutation, lequel sape la solvabilité à long terme de l’empire étatsunien. La guerre illégale menée par Trump contre l’Iran est en passe de faire grimper l’inflation à l’échelle mondiale, accélérant ainsi la tendance des banques centrales à abandonner le dollar. Alors que les juristes de l’administration Trump examinent la constitution bolivienne, cherchant des moyens astucieux d’ouvrir les Andes à la Banque mondiale, les soldats tentent dans le Golfe Persique de renforcer la suprématie financière des États-Unis à coups de bombes, menaçant paradoxalement tout investissement à venir.

Ainsi, si l’arbitrage ISDS reste redoutable en théorie, la réalité géopolitique dans son ensemble est bien plus complexe. Les États-Unis poussent le Venezuela devant des tribunaux extraterritoriaux afin de lui infliger des amendes fictives qu’ils n’auront peut-être bientôt plus la capacité militaire et économique nécessaires de faire exécuter.

Pris en étau entre une crise d’approvisionnement en pétrole au Moyen-Orient et la demande mondiale insatiable en minéraux stratégiques, le capital transnational est désormais voué à revenir au Venezuela. La Révolution bolivarienne était, dans son essence, un projet de nationalisation des ressources ancré dans la conviction que les dons gratuits de la nature pouvaient servir de passerelle vers la prospérité et le développement durable. Après avoir vidé de leur substance toutes les protections significatives de la Constitution vénézuélienne, le pouvoir législatif a désormais entièrement subordonné la raison d’être de l’État aux besoins de « réduction des risques » du capital transnational des secteurs de l’énergie et des mines. Cela a abouti à un résultat étrange mais fonctionnel après des années de tentatives de coup d’État et de sanctions américaines : gagner la guerre contre l’État bolivarien par le biais de l’État bolivarien lui-même.

*

Logan McMillen rédige des analyses de politique étrangère sous l’angle de l’économie politique critique et de la géographie, en se concentrant sur l’Amérique latine. Ses articles ont été publiés notamment dans The New Republic et Responsible Statecraft.

Source : Jacobin, Logan McMillen, 03-05-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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