La nouvelle génération de créateurs de contenu au sein du Corps des gardiens de la révolution islamique est plus jeune, plus réactive et moins impressionnée par les États-Unis.
Source : Intelligencer, Narges Bajoghli
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Par Narges Bajoghli, anthropologue culturelle à la Johns Hopkins SAIS
Dans une vidéo réalisée par une maison de production soutenue par le Corps des gardiens de la révolution islamique, un groupe de jeunes filles blondes portant des dossiers intitulés « Dossier Epstein » se joint aux écolières iraniennes tuées lors d’une frappe sur Minab. Elles regardent Trump et Netanyahou basculer du haut d’une falaise dans une rivière de feu en contrebas. Vidéo : Corps des gardiens de la révolution islamique
Au début, le missile avance lentement. Il trace une trajectoire courbe dans un ciel pâle, dans un mouvement fluide, presque gracieux, le genre de mouvement que l’on associerait à un documentaire sur la nature, à un animal en migration. Puis on commence à remarquer qui est en dessous.
Un Amérindien. Un villageois vietnamien. Un enfant palestinien. Un habitant d’Hiroshima. Un enfant sur l’île d’Epstein, suivi d’une écolière, petite et immobile, dans la ville iranienne de Minab, qui a été tuée lorsqu’une frappe a touché son école. Ils lèvent les yeux vers le ciel comme en signe de révérence. Le missile poursuit sa trajectoire. En dessous, là où devrait se trouver la Statue de la Liberté, se dresse autre chose : les animateurs l’ont transformée en statue de Baal, l’ancienne divinité que la Bible associe au sacrifice d’enfants. Le missile descend. La statue s’effondre. Un texte envahit l’écran : « Un juste châtiment pour tous. »
La vidéo, produite et diffusée par un groupe médiatique proche du Corps des gardiens de la révolution islamique, dure moins d’une minute. Il suffit de la regarder plusieurs fois pour en percevoir la construction. Chaque personnage qui y apparaît a été choisi pour toucher une communauté bien précise. L’Amérindien s’adresse à un public américain ayant un lien particulier avec la violence fondatrice de ce pays. Le villageois vietnamien évoque une guerre qui continue de façonner la perception qu’a la gauche de l’expansionnisme impérial. Hiroshima est un symbole particulier, c’est celui qui rend impossible de mener à bien certains arguments sur l’autorité morale américaine. La Palestine, depuis le 7 octobre, n’a pas besoin de note de bas de page : elle est devenue le prisme à travers lequel toute une génération analyse chaque affirmation relative à la civilisation occidentale et à ses dysfonctionnements. L’écolière iranienne, morte lors d’une frappe brièvement relayée par les médias occidentaux puis oubliée, est dans la séquence comme pour dire : « Sa mort s’inscrit dans cette lignée. » Et le contenu concernant Epstein est la clé qui a déverrouillé une porte qui était déjà ouverte. Presque instantanément, la vidéo s’est répandue partout : téléchargée, débarrassée de ses filigranes, remise en ligne et partagée hors de tout contexte.
La vidéo sur le missile fait partie des dizaines de vidéos que les organes de communication du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont produites au cours des 39 premiers jours de la guerre, des vidéos diffusées en anglais, en arabe et en persan qui dominent le champ de bataille médiatique au sein de ce qu’on pourrait appeler le public numérique du Sud global, ainsi que parmi les Américains et les Européens de la génération Y et de la génération Z : un public jeune présent sur X, Instagram, TikTok et Telegram qui a suivi la couverture occidentale de Gaza et s’est forgé sa propre opinion quant aux récits auxquels accorder sa confiance. Ces vidéos viennent à leur rencontre exactement là où ils se trouvent, qu’il s’agisse d’une personne dans l’Ohio en colère à propos des dossiers Epstein ou d’une personne à Amman qui suit la situation à Gaza depuis plus de deux ans et qui n’a plus la patience d’écouter les leçons occidentales sur la proportionnalité. Elle a été conçue pour ceux qui nourrissent des griefs et des soupçons auxquels la vidéo peut faire écho et qu’elle peut s’approprier, comme une maison déjà meublée.
Je regarde désormais chaque jour ces vidéos devenir virales. C’est devenu une sorte d’obsession. Chaque matin, j’ouvre Telegram, Instagram et X, puis fait défiler les publications parues pendant la nuit provenant des maisons de production que je traque depuis plus de vingt ans de travail de terrain. Je surveille le nombre de partages. Je vois des Américains qui ne connaissent pas l’Iran et ne s’y intéressent pas relayer vers leurs abonnés des vidéos tournées à Téhéran, comme s’ils partageaient quelque chose qu’ils avaient découvert eux-mêmes. Dans les sections de commentaires de toutes ces plateformes, les gens écrivent : « L’Iran se bat pour nous tous. »
Je ne cesse de me demander comment cette guerre était censée être perçue dans le paysage médiatique américain. Pendant la majeure partie des 47 dernières années, l’image de l’Iran est restée étonnamment stable dans la vie des Américains. C’est Ted Koppel qui en a établi le modèle durant l’hiver 1979, en passant chaque soir à la télévision pour compter les jours pendant lesquels des Américains étaient retenus en otages à Téhéran, une rubrique qui a duré si longtemps qu’elle a donné naissance à Nightline, façonnant ainsi l’avenir du journal télévisé américain. Près de deux semaines après le début de la crise des otages en novembre 1979, Koppel a regardé la caméra et a dit quelque chose qui m’a marqué pendant la majeure partie de ma vie d’adulte : « L’Iran est devenu plus qu’une simple crise. C’est une obsession. » Pour lui, c’était là un diagnostic. Il ne pouvait pas savoir qu’il était en train de rédiger la charte fondatrice de la politique étrangère américaine pour le demi-siècle qui devait suivre, le modèle qui allait structurer chaque discours présidentiel, chaque bandeau télévisé, chaque moment d’indignation orchestrée contre la République islamique et le Moyen-Orient. L’Iran a fini par occuper une place bien établie dans l’imaginaire politique américain. L’ennemi par excellence. La théocratie irrationnelle. L’État avec lequel aucun dialogue n’était possible, qu’il fallait soit contenir, soit détruire. Les images qui lui étaient associées étaient celles de foules fanatiques et de drapeaux brûlés. L’axe du mal. Un État soutenant le terrorisme. Ce discours a été répété avec une telle constance qu’il a fini par ne plus ressembler à un discours, mais plutôt à une réalité incontournable.
Les frappes sur Téhéran devaient marquer le moment où tout ce travail de communication patient allait enfin porter ses fruits : un public américain qui comprenait, ou croyait comprendre, pourquoi cela était irrémédiable. Mais les rouages ne fonctionnent plus comme avant. L’infrastructure médiatique officielle américaine et israélienne repose sur une confiance institutionnelle qui s’est catastrophiquement dégradée au cours des toutes dernières années. Lorsque l’AFP, le New York Times, la BBC et CNN sont perçus comme ayant échoué sur la question de Gaza, une perception largement répandue et pas tout à fait erronée, les médias occidentaux perdent la crédibilité sur laquelle ils surfent habituellement.
Dans le même temps, un changement s’est opéré au sein de l’Axe de la résistance, ce réseau de forces dirigé par l’Iran qui regroupe le Hezbollah, le Hamas, les Houthis et les milices chiites en Irak et en Syrie, unis par leur opposition commune à la puissance américaine et israélienne dans la région, dans la manière dont ces groupes s’adressent au monde. Ce changement s’est véritablement amorcé le 7 octobre. Lorsque le Hamas a lancé son attaque contre Israël, les caméras ont joué un rôle aussi central dans l’opération que les armes. Des images GoPro de la percée, des vidéos par drone de l’assaut, en quelques heures, du contenu prêt à être diffusé sur les réseaux sociaux circulait déjà. Pendant le cessez-le-feu temporaire de novembre 2023, le Hamas a libéré ses otages israéliens à Gaza sous le regard de caméras positionnées pour filmer les poignées de main et les embrassades, une riposte délibérée au discours qualifiant les Palestiniens d’« animaux humains » que les responsables israéliens n’avaient cessé d’amplifier. Les Houthis ont publié des vidéos d’eux-mêmes en train de danser à bord de navires saisis en mer Rouge et ont diffusé de nombreux clips musicaux à la production soignée. Ils sont devenus viraux sur TikTok. Une génération de jeunes n’ayant jamais auparavant eu le moindre lien avec la politique yéménite est devenue fan des Houthis. À Londres, des manifestants scandaient « Yémen, Yémen, rends-nous fiers, fais faire demi-tour à un autre navire. »
Mais il y a une raison pour laquelle le cas iranien est différent, et cette différence ne tient pas seulement à l’ampleur du phénomène, même si celle-ci a aussi son importance. L’Iran a passé près de 40 ans à mettre en place un appareil médiatique et de production culturelle dont aucun autre membre de l’Axe ne dispose. Pendant dix ans en Iran, j’ai suivi de près les dirigeants et les cinéastes qui ont façonné ce dispositif. La branche médiatique des Gardiens de la Révolution compte des studios de production, des collectifs cinématographiques, des centres culturels, des programmes universitaires et une vaste infrastructure destinée à former les générations successives de professionnels des médias, qui a vu le jour à la fin des années 1980. Dans les années qui ont suivi le Printemps arabe, le Guide suprême Ali Khamenei a à plusieurs reprises demandé aux narrateurs iraniens de considérer les médias comme leur principal champ de bataille. « Les médias sont plus efficaces que les missiles, les avions et les drones pour forcer l’ennemi à battre en retraite et pour influencer les cœurs et les esprits », a déclaré Khamenei en 2024 lors d’une rencontre avec un groupe de poètes. « Toute guerre est une guerre médiatique. L’acteur qui aura la plus grande influence médiatique atteindra ses objectifs. » Au cours des 15 dernières années, Khamenei s’est assuré que des fonds, des talents et une priorité institutionnelle suffisants étaient consacrés à la création de contenu numérique.
Aujourd’hui, le CGRI gère ou finance au moins 50 maisons de production. Il dirige les principaux services de streaming iraniens. Il a progressivement monopolisé le monde du cinéma du pays. Ses conglomérats médiatiques possèdent des filiales et des spin-offs délibérément difficiles à retracer, privatisées, diversifiées, structurées de manière à ce que leurs traces soient difficiles à déceler de l’extérieur. Plusieurs maisons de production se spécialisent dans les longs métrages et les séries télévisées. D’autres, celles qui comptent le plus à l’heure actuelle, sont de petite taille, agiles et conçues pour Internet ; elles sont le fait d’une nouvelle génération qui arrive au pouvoir en Iran alors que les bombes américano-israéliennes éliminent les anciens dirigeants, une génération plus jeune, plus avisée et moins impressionnée par les États-Unis.
En 2013, Reza (un pseudonyme) s’est adressé à une salle remplie de jeunes étudiants paramilitaires du Basidj à l’Université des arts de Téhéran. Le Basidj est la plus grande organisation de mobilisation civile d’Iran, il a été créé après la révolution. Il est présent dans tous les domaines de la société iranienne ; dans les écoles et les universités, il constitue le bras répressif de l’État. Reza souhaitait parler à la nouvelle génération de la crise à laquelle leur organisation était confrontée.
Reza, aujourd’hui âgé de 61 ans, capitaine des Gardiens de la Révolution devenu cinéaste, avait combattu pendant la guerre Iran-Irak alors qu’il était adolescent. Après la guerre, il avait contribué à consolider l’appareil médiatique iranien, principalement dans les domaines du cinéma et de la télévision. Ils avaient développé un langage visuel auquel ils croyaient et qu’ils défendaient. C’était intense. Élégiaque. Un martyre mis en scène au ralenti, sur une musique conçue pour faire ressentir tout le poids du sacrifice. Cela touchait ceux qui partageaient déjà son langage symbolique. Cela ne touchait personne d’autre. Et Reza voulait changer cela.
Ce jour-là, Amir (un pseudonyme lui aussi), aujourd’hui âgé de 37 ans, se trouvait dans la pièce ; ses sociétés de production réalisent actuellement certaines des vidéos les plus populaires sur la guerre. Amir et ses amis appartiennent à la troisième génération de cinéastes paramilitaires et pro-régime. Amir avait rejoint le Basidj après 2005, dans le cadre d’un nouveau dispositif conçu par l’ayatollah Ali Khamenei, et avait suivi une formation idéologique destinée à lutter contre ce que l’État appelait la « guerre douce » : les opérations d’information et culturelles menées contre l’Iran par les médias occidentaux, les chaînes de télévision de la diaspora et les réseaux sociaux.
Pourquoi, demanda Reza ce jour-là, alors que la République islamique consacrait tant de ressources à la production médiatique, touchait-elle si peu de monde ? « Nous sommes devenus comme un commerçant qui possède des marchandises valant des millions, mais qui ne réalise pas plus de dix mille tomans de chiffre d’affaires par mois », soit l’équivalent de 3 dollars à l’époque, a-t-il déclaré. « Nous parlons sur une fréquence que personne ne peut capter. »
Il ne parlait pas seulement de toucher les jeunes Iraniens. Il parlait de toucher le monde entier. Pendant des décennies, la communication extérieure de la République islamique s’était construite sur un seul fondement : le ressentiment moral. Les États-Unis avaient renversé le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh en 1953. Les États-Unis avaient soutenu Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak. Les États-Unis avaient infligé des sanctions, affamé et isolé l’Iran. Tout cela était vrai. Mais le problème avec un argument moral, c’est qu’il exige de votre public qu’il croie en votre moralité, et l’Iran avait été présenté comme le mal par excellence depuis si longtemps que personne en Occident n’allait lui accorder ce crédit. Et sur le plan interne, alors que l’État devenait de plus en plus répressif, L’argument moral s’est soldé par un échec, mais pire encore : il a mis en évidence le fossé entre ce que la République islamique prétendait être et ce que ses propres citoyens vivaient. « Nous devons réaliser des films qu’on ne soupçonnerait pas de notre part », disaient Reza et ses collègues à leurs étudiants.
Le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), affirmait Reza ce jour-là, doit envoyer des messages plus conciliants et faire un pas vers ses détracteurs. Les hommes de la génération de Reza n’étaient ni stupides ni des idéologues bornés ; certains d’entre eux étaient des cinéastes véritablement talentueux qui avaient su construire quelque chose de concret à partir du chaos de la révolution et de la guerre. Mais ils étaient aussi des pères, au sens propre du terme. En tant que patriarches de la République islamique, ils avaient vécu des expériences qui les avaient rendus plus prudents avec l’âge. Ces pères portaient en eux le traumatisme de la guerre des tranchées et des combats sanglants qui leur avaient laissé en mémoire les traits des visages de leurs ennemis. Ils voulaient éviter à tout prix une nouvelle guerre. Leur relation avec la puissance américaine était complexe à plus d’un titre. Ils l’avaient combattue, mais au cœur de leur vision du monde il y avait une prudence, une conscience aiguë et durement acquise de la puissance redoutable des États-Unis. Ils avaient vu ce dont la technologie militaire américaine était capable. Ils avaient vu le régime de sanctions mettre l’économie à genoux. Les médias qu’ils produisaient exprimaient certes leur défiance, mais celle-ci était toujours tempérée par la conscience du prix à payer.
Avant que Reza n’ait pu terminer son exposé, Mostafa, le meilleur ami d’Amir, s’est levé, a pointé le doigt et a déclaré : « Votre génération est peut-être lassée de la confrontation. Mais la nôtre ne l’est pas. »
La jeune génération n’avait pas de complexe d’infériorité. Elle avait grandi en combattant les États-Unis et Israël, en Irak, en Syrie, au Liban, et en remportant des victoires. Elle avait vu des forces soutenues par l’Iran résister plus longtemps et déjouer la puissance américaine dans toute la région. Elle était plus sûre d’elle sur le plan émotionnel, plus encline à afficher sa force, plus intéressée par l’image d’un Iran vainqueur que par celle d’un Iran martyr. Sur le plan religieux, beaucoup de ceux que j’ai rencontrés étaient plus pratiquants que la génération précédente, mais ils ne considéraient pas les luttes sociales internes de la République islamique, l’obligation du hijab et le contrôle culturel, comme leur combat. La moralité, m’a dit un jour Amir, deviendrait évidente d’elle-même grâce au pouvoir. On ne discute pas pour prouver qu’on a raison. On démontre qu’on est en train de gagner.
« Ils continuent de croire que les États-Unis et Israël sont tout-puissants et que nous sommes les éternelles victimes », m’a confié Mostafa plus tard dans la semaine, dans une petite maison de production où il travaillait, dans le centre de Téhéran. Il en avait assez qu’on lui demande de tempérer ses propres sentiments. « Le genre de récits que la génération plus âgée veut nous voir continuer à produire n’encourage personne », a déclaré Amir en levant les yeux au ciel. « Nous devons croire en notre propre force. »
Une fois diplômés et ayant commencé à travailler à plein temps, la génération d’Amir et de Mostafa a réalisé des vidéos au montage plus rapide et empreintes d’une certaine irrévérence. Lorsqu’ils les ont présentées aux pères, ceux-ci ont déclaré : « Ce n’est pas assez sérieux. » Amir s’est donc mis à produire du contenu conventionnel pour la télévision d’État, tout en conservant ses autres idées dans des carnets et pour des discussions de groupe avec des jeunes de son âge qui partageaient son point de vue. Ils discutaient de ce qu’ils feraient différemment s’ils étaient aux commandes. Ils sont devenus très doués pour comprendre ce qui fonctionne sur Internet. Alors que les sanctions contre l’Iran se durcissaient au cours des années suivantes, Mostafa, Amir et leurs collègues ont commencé à mener des campagnes sur les réseaux sociaux pour des entreprises pendant leur temps libre et à observer ce qui devenait viral sur des plateformes officiellement condamnées par l’État.
Il y a quatre ans, alors que l’argent provenant de ces campagnes sur les réseaux sociaux affluait, Amir, comme beaucoup de ses pairs, s’est mis à son compte et a créé son propre studio de production. La télévision d’État et les chaînes Internet proches du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont acheté ses films et ses formats courts. Ces studios indépendants ne sont pas des chaînes « officielles » du CGRI, mais produisent plutôt des contenus pour les organes de presse de l’État dans leur ensemble, et ils reçoivent des financements à la fois du CGRI et d’autres caisses de l’État et des institutions militaires. Amir a commencé à embaucher des jeunes de 18 ans, pour la plupart enfants de première et deuxième génération de vétérans du CGRI, les fils et les filles d’hommes comme Reza qui ont grandi dans le confort de la classe moyenne à supérieure, voyagé à l’étranger et fréquenté de bonnes universités. Ils ont grandi avec le même Internet que tout le monde, avec l’assurance et la maîtrise culturelle de ceux qui ont toujours eu le choix.
On en avait fini avec la terminologie religieuse obscurantiste qui avait longtemps défini la manière dont l’Iran et ses alliés communiquaient avec le monde extérieur, références à Karbala, le langage de la oumma, cadres théologiques que seuls pouvaient comprendre ceux qui faisaient déjà partie du cercle. À la place : des mots et des expressions tirés de la littérature sur les droits humains et du droit international. Colonialisme de peuplement. Occupation. Génocide. Anti-impérialisme. Un langage bien connu de quiconque s’était intéressé au monde postcolonial et qui ne nécessitait aucune connaissance préalable de l’islam chiite pour être compris. La stratégie de l’ancienne génération, toucher tout le monde, effacer ses traces, parler leur langue, mise en œuvre par des personnes suffisamment compétentes pour y parvenir.
Puis les pères ont commencé à disparaître. Pas tous d’un seul coup. Pas tous au sens propre. Mais les assassinats, les frappes, la violence accumulée au cours de ces 18 derniers mois, à commencer par l’élimination des commandants de la Force Qods du Corps des gardiens de la révolution islamique et des hauts dirigeants du Hezbollah, le tout encore accéléré par la guerre de 12 jours et les frappes de décapitation américano-israéliennes qui ont débuté le 28 février, éliminant des figures qui maintenaient en place l’architecture institutionnelle de la vieille garde, ont provoqué une sorte de compression. Ils ont dégagé ce qui faisait obstacle à la jeune garde. Des hiérarchies qui évoluaient lentement ont soudain dû se mettre à courir. Les gardiens institutionnels avaient disparu, avaient été mis sur la touche ou étaient tout simplement submergés par le rythme des événements, en particulier au cours des neuf mois qui ont suivi la guerre de 12 jours. Et au cours de cette compression, la génération d’Amir était deuxième sur la liste, et ils étaient ceux dont les compétences correspondaient à l’instant présent. Ils disposaient déjà de leur infrastructure et étaient connectés à tous les réseaux nécessaires au financement et à la distribution. Dans une guerre de l’information menée à la vitesse d’une vidéo virale, la jeune équipe de cinéastes d’Amir a commencé à produire quotidiennement des animations de haute qualité. Ils maîtrisaient parfaitement ce que le public mondial regarde réellement : à l’heure actuelle, il s’agit de courtes vidéos générées par l’IA, d’un humour oscillant entre le sérieux et l’ironie, et de moments émotionnels calibrés pour résister au zapping.
La génération de la guerre Iran-Irak n’a pas perdu sa gravité : on retrouve encore celle-ci lors des commémorations officielles et à la télévision d’État iranienne. Mais ce n’est plus le discours dominant dans la communication de l’Iran vers l’extérieur. Quelque chose d’autre a pris sa place, quelque chose que les pères trouveraient sans doute futile et qui touche des millions de personnes qui n’auraient jamais cliqué sur quoi que ce soit produit auparavant par la République islamique.
Chaque vidéo raconte une version de la même histoire : Trump a été berné par Netanyahou, a trahi les Américains qui l’ont élu sur sa promesse qu’il n’y aurait plus de guerres au Moyen-Orient, et est en train de perdre confronté à des Iraniens qui défendent non seulement leur propre territoire, mais aussi le monde entier contre ce que les vidéos appellent la « classe Epstein ». Parmi les plus populaires figurent une série d’animations LEGO générées par IA, dont certaines produites par le studio d’Amir, qui ont commencé à apparaître en ligne quelques jours après les premières bombes américano-israéliennes tombées sur Téhéran. Pendant leur jeunesse, Amir et ses collègues avaient regardé des films américains comme *The Lego Movie*, qui racontait l’histoire d’un mouvement de résistance cherchant à mettre un terme au règne d’un tyran.
Dans l’une des premières vidéos LEGO générée par l’IA à être devenue virale, l’histoire se déroule sur un rythme de percussions effréné, un rap à l’accent américain venant transcender les images, Trump, Netanyahou et Khamenei représentés en plastique. Trump se couvre de sueur tandis que les Américains réalisent que sa présidence n’est pas « Amérique d’abord », mais « Israël d’abord ». Sa table de craps [Le craps est un jeu d’argent originaire des États-Unis. Il se joue avec deux dés, généralement dans les casinos, NdT] s’effondre alors que la guerre se poursuit et qu’il n’a aucune issue. « Tu as traversé l’océan juste pour trouver ta tombe. Tu as sacrifié tes propres garçons pour un mensonge », dit la chanson. « Bienvenue au cimetière de ta vanité. » Le drapeau iranien se transforme en un labyrinthe de ruines qui piège Trump. Le refrain est brutal et sans concession : « L.O.S.E.R. Goûte aux cendres de la défaite. » [LOSER = perdant, Ndt]. Pratiquement chaque jour, une nouvelle vidéo LEGO générée par IA sort d’Iran et devient virale. Une récente vidéo se concentrait sur Pete Hegseth, ses prétendus problèmes d’alcoolisme et ses problèmes avec les femmes : « On s’en prend à la bande d’Epstein Island qui vénère Baal, celle qui fait du mal aux enfants. Vengeance pour chaque âme américaine que toi et la bande crasseuse de Trump avez opprimée et maltraitée. On se venge pour les filles que tu as brisées. »
Le fil conducteur d’Epstein traverse presque tout. Dans un court extrait, Trump et Netanyahou sont couverts de sang, au bord d’une falaise. Des jeunes filles blondes, portant des dossiers intitulés « Dossier Epstein », marchent vers eux au pas, aux côtés des écolières iraniennes de Minab, une armée d’opprimées à leur manière. Un simple clignement des yeux, et Trump et Netanyahou basculent dans le vide plongeant dans une rivière de flammes en contrebas. L’affirmation sous-jacente qui voudrait que l’administration Trump aurait lancé cette guerre en partie pour étouffer les révélations du dossier Epstein, n’est pas un argument inventé par l’Iran. Elle circulait déjà avec virulence dans les milieux de gauche, libéraux et, de plus en plus, MAGA, par l’intermédiaire d’Américains qui s’attendaient à ce que Trump soit celui qui dévoilerait enfin le réseau et qui se sont sentis profondément trahis par le virage vers la guerre. Elle trouvait également un écho dans les espaces arabes en ligne, en raison des nombreux hommes d’affaires et dirigeants émiratis et saoudiens liés à Epstein, se fondant parfaitement dans les arguments de longue date sur l’hypocrisie de l’Occident et ses laquais arabes.
Et puis il y a aussi la bande-annonce d’un faux film intitulé « Iran War: Straight Outta Hormuz », qui est devenue virale sur les comptes d’influenceurs MAGA, dont celui de Marjorie Taylor Greene. Il s’agit d’une parodie de bande-annonce de film « à venir », générée par IA, avec un casting complet : Paul Giamatti dans le rôle de Netanyahu, Liam Neeson dans celui de Trump, Ian McKellen dans celui d’Ali Khamenei, Jake Gyllenhaal dans celui de Mojtaba Khamenei, Rob Lowe dans celui de Pete Hegseth et Zach Galifianakis dans celui de J.D. Vance. La scène met en scène deux hommes qui jouent un sketch qu’ils répètent depuis des décennies, incapables de s’arrêter :
Netanyahu : « Monsieur, ils sont sur le point de se doter de l’arme nucléaire. »
Trump : « Combien de temps nous reste-t-il ? »
Netanyahu : « Il leur manque deux semaines. »
Trump : « À combien de semaines sommes-nous ? »
Netanyahu : « Encore plus loin de l’objectif aujourd’hui qu’il y a cinq ans. »
La blague n’est pas particulièrement subtile. C’est presque le but recherché. Tous les spectateurs savent à quel point l’histoire est ridicule.
Je garde un œil sur ce contenu sur toutes les principales plateformes de réseaux sociaux, où j’ai créé des dizaines de faux comptes à des fins de recherche, en les intégrant à différents algorithmes sociaux et politiques. Ce qui me frappe, et c’est la toute première fois que cela se produit sur n’importe quel sujet que je retrace sur les réseaux sociaux depuis une dizaine d’années, c’est que tous mes flux se confondent en un seul. Je n’ai jamais vu le même contenu dominer différents espaces algorithmiques sociopolitiques de la manière dont les vidéos sur cette guerre provenant d’Iran le font.
C’est dans leur circulation en ligne que l’ampleur du phénomène devient visible. Une vidéo voit le jour sur des comptes iraniens officiels ou semi-officiels. Elle se propage ensuite dans l’écosystème de l’« Axe de la résistance », des comptes alignés sur le Hezbollah, les Houthis, les milices irakiennes, des communautés qui partagent un vocabulaire symbolique et une infrastructure Telegram construite au fil des ans. De là, elle rejoint des chaînes alignées sur la Russie, où elle est présentée comme la preuve d’un ordre multipolaire en plein essor. Puis vient la gauche anti-impérialiste au sens large, des comptes sceptiques vis-à-vis des médias occidentaux, attentifs aux histoires coloniales auxquelles la vidéo de la statue de Baal fait référence, suivie par une reprise par les partisans MAGA. Parfois, le filigrane est supprimé, mais de plus en plus souvent, ce type de contenu est partagé sous le titre « Dernière vidéo en provenance d’Iran ». À ce stade, la vidéo circule au sein de plusieurs communautés politiques différentes qui ne se considèrent pas comme alignées et seraient surprises d’apprendre qu’elles partagent le même contenu.
Les créateurs savaient que cela allait se produire. Pas les détails techniques exacts de chaque partage, mais la logique générale : créer quelque chose qui s’intègre dans les conversations existantes plutôt que d’en lancer une nouvelle, et cela ira plus loin que tout ce que l’on pourrait promouvoir soi-même. C’est le mécanisme même de ce que signifie « devenir viral ».
La révolution iranienne est survenue à la fin d’un siècle marqué par la lutte anticoloniale, ce même courant qui avait traversé l’Algérie, le Vietnam, Cuba et le Mozambique, ce long combat visant à démanteler les structures des empires européen et américain. Ce fut la dernière révolution à porter cette énergie, et elle s’est manifestée en 1979 en reprenant son langage : souveraineté nationale, résistance à la domination occidentale et soviétique, droit d’un peuple à disposer de son propre destin. Puis elle s’est retrouvée piégée. Le message dominant est devenu celui du martyre religieux, détaché de l’anticolonialisme. Ce que j’observe aujourd’hui, c’est le bras médiatique de la révolution qui apprend enfin à parler le langage de ce siècle, celui qui s’est forgé sur les ruines de l’Irak, dans le génocide de Gaza, à chaque instant où les institutions occidentales ont promis qu’il y aurait des responsables pour au contraire leur offrir l’impunité.
Mais voici ce que personne ne semble avoir encore remarqué, que ce soit à Washington, à Moscou ou à Pékin : les autres grandes puissances sont toujours dirigées par des pères. Biden était un père. Trump est un père. Xi, Poutine et Netanyahu sont des pères, des hommes dont la vision politique s’est forgée au XXe siècle, qui en parlent le langage, qui conçoivent le pouvoir tel qu’on le concevait avant l’avènement d’Internet. Ils jouent à l’ancien jeu, dont les gains ne cessent de diminuer.
Les frappes qui ont décapité le pouvoir avaient pour but d’affaiblir l’Iran. Elles ont peut-être eu un tout autre effet. En éliminant les gardiens, elles ont remis les rênes à la première génération de dirigeants politiques et militaires au monde à avoir grandi à l’ère de l’Internet, une génération qui a toujours compris, au plus profond d’elle-même, comment l’attention se déplace et pourquoi, et ce qui fait qu’une information se propage ou ce qui la fait disparaître. Les pères fondateurs de la République islamique ont construit l’infrastructure. Les fils ont hérité de la guerre. Et pour la première fois en ce siècle, ceux qui dirigent une opération militaire et d’information majeure sont des milléniaux qui ont appris tout ce qu’ils savent en surfant sur le même Internet que ceux-là mêmes qui les regardent.
Voilà à quoi ressemble le passage du XXe au XXIe siècle. Pas une cérémonie. Pas une transition. Une succession de moments qui font le buzz. Un missile traçant sa trajectoire dans un ciel pâle, et en dessous, un monde déjà transformé.
Source : Intelligencer, Narges Bajoghli, 07-04-2026
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