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Karine Lacombe : « Les médecins italiens, chinois ne sont pas assez stupides pour avoir laissé de côté une molécule miraculeuse »

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Source : France Inter, Karine Lacombe, 24-03-2020

Karine Lacombe, la cheffe de service des maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Antoine est l’invitée du grand entretien avec Philippe Klein, médecin français basé à Wuhan.

Pour les deux médecins, la France a bien fait de renforcer les mesures de confinement, même si pour Karine Lacombe, « ça ne suffit pas ». « Il faut qu’on passe à une échelle supérieure en matière de confinement. Il y a encore beaucoup de personnes qui ne croient pas que ce soit utile d’être confiné. Tant qu’on n’aura pas des mesures plus coercitives, on va avoir du mal à faire intégrer à la population que le confinement est essentiel. »

Philippe Klein estime lui aussi « qu’il faut appliquer les mesures efficaces que les Chinois ont appliquées dès la mi-février, et durcir absolument les mesures de confinement. Le brassage de population continue aujourd’hui en France ! Une personne avec des symptômes qui sort de son appartement, appuie sur le bouton de l’ascenseur, touche la poignée de porte de l’immeuble, peut contaminer d’autres personnes. » Il rappelle que dans le pays, on a appliqué le confinement total, avec une meilleure détection des malades pour identifier et isoler les cas graves et les formes mineures.

Le confinement total, oui, mais avec quelles conséquences morales sur les Français ? « À titre personnel, je n’ai pas vu mes enfants ni mon épouse depuis 60 jours. On est dans un combat : lorsque la population a compris les enjeux, l’ampleur du combat, elle adhère. Mais ça passe forcément par une explication claire des enjeux, pour avoir une adhésion totale. Il y aura toujours une frange de la population qui ne voudra pas comprendre, mais dans ce cas on a des moyens pour les maîtriser. » Pour Philippe Klein, la question dépasse les individus. « Oui, 80 % des personnes vont s’en sortir et c’est extraordinaire, mais quelles seront les conséquences économiques si ça dure trop longtemps ? »

Faut-il un dépistage massif en France ?

« Le problème c’est pas tant de faire les tests, c’est d’avoir les moyens matériels de les faire, donc les réactifs », rappelle Karine Lacombe. « Tous les réactifs pour faire ces tests viennent de l’étranger, et il va falloir que le système de santé publique se remette en cause. Dans des pays comme l’Allemagne, beaucoup de réactifs sont fabriqués sur place, ils ont donc pu mettre en place une politique de dépistage plus large et plus précoce. »

Selon Philippe Klein, on a trop tardé à se donner les moyens de réaliser ces tests. « En Chine, on était confronté à un problème inédit, ce n’est plus le cas en France. L’épicentre est chez nous, en France, il faut absolument monter en puissance, il faut tester un maximum de personnes. J’invite toutes les personnes à même de faciliter cette montée en puissance de tests et de matériels de protection à le faire pour la France. »

L’Europe a-t-elle pêché par arrogance ?

« Il y a eu un phénomène de déni, tout simplement, de surestimation de soi », explique Philippe Klein, qui regrette qu’on n’ait appliqué des mesures de confinement que pour les personnes revenant de Chine. « J’ai réécouté ce que disaient les spécialistes [il y a quelques semaines], et on a sous-estimé le danger, en se disant que si ça devait arriver on serait suffisamment armé, qu’on a un système de santé extraordinaire… Mais ce n’était que des paroles, il n’y a pas eu d’actes. »

Pour Karine Lacombe, « on a été très mal influencé par le souvenir de ce qui s’est passé avec le premier SARS, il y a une quinzaine d’années. C’était le même type d’épidémie, tout l’Occident était effrayé mais il n’y a quasiment pas eu de cas en-dehors de la Chine. On s’est tous dit que ce serait la même chose, d’autant que les mesures de confinement ont été prises plus tôt. On a sous-estimé la capacité du virus à se transmettre. »

Elle relativise toutefois : « C’est toujours facile, quand on est plus loin dans les événements, de se dire qu’on aurait pu faire autrement, de refaire l’Histoire. Mais s’il y a un mois, en voyant les cas de grippe en Savoie, dans le Grand-Est, à Creil, on avait dit qu’il fallait confiner toute la France, qui aurait entendu ce message ? En France l’intérêt de l’individu prime avant l’intérêt du groupe. »

La chloroquine, remède miracle ou faux espoir ?

Karine Lacombe se dit « écœurée de voir que des gens, alors qu’il n’y a pas de preuve scientifique, faisaient la queue dans la rue, alors qu’on est en période de confinement, pour se faire tester. Moi, ça m’a fait du mal en tant que médecin, de voir donner des espoirs aux gens qui risquent d’être complètement déçus par les résultats des essais en cours. »

Elle estime qu’il faut « qu’on ramène un peu de raison et qu’on ne se laisse pas déborder par notre anxiété et notre angoisse » en espérant à tout prix un traitement. « Il y a des polémiques qui ont émergé [sur la chloroquine] parce qu’on est dans une société où l’on est extrêmement anxieux de trouver un traitement. Mais quand on donne un traitement aux gens, il faut qu’on s’assure de son efficacité et de son innocuité, c’est-à-dire qu’il ne va pas faire plus de mal que de bien. En l’état actuel, les données sur l’hydrochloroquine ne montrent pas son efficacité quand on applique les standards internationaux. Ça ne veut pas dire que le traitement ne marche pas : mais il faut qu’on montre qu’il marche. »

Comment explique-t-elle que des médecins, Didier Raoult en tête, assurent avoir vu des guérisons avec ce traitement ? « Il faut savoir que 80 à 85 % des gens ont des symptômes mineurs, et guérissent entre deux à six jours. Quand on prend un médicament et qu’on a une forme mineure, on aurait aussi été guéri sans médicament au bout de quatre jours. Comment dire que ce médicament est efficace quand on a très peu de symptômes ? »

Quant à l’argument sur l’utilisation de ce traitement en Chine, Philippe Klein qui a vécu toute l’épidémie sur place, reste très sceptique : « Les médecins chinois ont utilisé cette molécule, en l’associant à d’autres médicaments. Mais aucun traitement n’a été significativement efficace : on s’est aperçu que ces associations de médicaments étaient efficaces sur certains patients, mais ne l’étaient pas sur d’autres. Aujourd’hui, nous avons près de 15.000 morts sur la planète, et je ne pense pas que les médecins italiens ou chinois soient suffisamment stupides pour avoir laissé de côté une molécule miraculeuse qui aurait pu soigner ces personnes. »

Source : France Inter, Karine Lacombe, 24-03-2020

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