Alors que la guerre que mène Washington contre l’Iran s’éternise, mois après mois, sans qu’on en voit le bout, le monde constate les limites bien réelles de la puissance mondiale des États-Unis. Alors que le président Donald Trump oscille sans cesse entre menaces de destruction et promesses de paix, il apparaît de plus en plus clairement que la puissance militaire américaine n’est plus capable de soumettre une puissance, ne serait-ce que de taille moyenne comme l’Iran, et encore moins de maintenir le reste du monde sous sa coupe.
Source : Tom Dispatch, Alfred McCoy
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
Au-delà du spectacle des raids aériens, des frappes de drones et des blocus navals, des forces géopolitiques plus enracinées sont à l’œuvre, conférant aux événements du golfe Persique une importance historique durable, une dynamique qui apparaît clairement lorsqu’on compare deux éditoriaux de journaux présentant des similitudes révélatrices, et ce en dépit des 80 ans qui séparent leur publication.
En 1942, alors que la Grande-Bretagne traversait l’une des périodes les plus sombres de la Seconde Guerre mondiale, les rédacteurs en chef du vénérable Times de Londres, ont su voir bien au-delà des attaques allemandes incessantes contre leurs forces en Égypte ou des naufrages de navires de la Royal Navy causés par les sous-marins nazis dans l’Atlantique pour prédire l’avenir de leur empire avec une clairvoyance hors du commun. Avec sa devise contradictoire « Imperium et Libertas » (Empire et Liberté), le vaste Empire britannique, qui couvrait encore un quart du globe, était déjà devenu ce que ces rédacteurs appelaient « une entreprise vouée à l’autoliquidation ». Une fois que les « circonstances temporaires » qui avaient permis l’ascension de la Grande-Bretagne : domination navale, prééminence industrielle et « faiblesse relative des États rivaux » se seraient estompées, alors le « recours systématique à la coercition » de cet empire ne pourrait plus durer. Prêtes à s’autogouverner, les nombreuses colonies britanniques commenceraient bientôt à se détacher et éclipseraient ainsi l’empire, pensaient les rédacteurs. Et cette prédiction n’aurait pas pu être plus juste. Moins de cinq ans après la publication de cet éditorial, l’Empire britannique avait déjà commencé à se désagréger.
Dans un article publié en mai 2026 dans le New York Times, le rédacteur en chef adjoint Christopher Caldwell a formulé une prédiction étonnamment similaire concernant l’avenir de l’hégémonie mondiale des États-Unis. Sous le titre provocateur « L’Amérique est officiellement un empire en déclin », Caldwell a relevé des parallèles troublants entre le sort de l’Amérique d’aujourd’hui et celui de la Grande-Bretagne il y a 80 ans. À l’époque, l’Angleterre était « en voie de désindustrialisation, surendettée, satisfaite d’elle même » et s’est retrouvée « pratiquement en faillite » à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mise à part sa « tentative malheureuse » de prendre le contrôle du canal de Suez aux mains de l’Égypte en 1956, elle a toutefois réussi la décolonisation en abandonnant « les territoires qu’elle ne pouvait plus s’offrir ». Comme il le souligne, la Grande-Bretagne a même « fini par entretenir des relations raisonnablement bonnes avec ses anciennes possessions coloniales ».
Au début de son deuxième mandat présidentiel en 2025, Donald Trump « avait une chance de mener à bien une initiative similaire » en se repliant « sur une sphère d’influence moins étendue » et en « recentrant l’attention américaine sur l’hémisphère occidental », poursuit Calwell. Il considérait cette stratégie comme potentiellement « viable » puisque « les systèmes impériaux, quel que soit le nom qu’on leur donne, ne durent que tant que leurs moyens sont à la hauteur de leurs fins ». Au lieu de s’en tenir à ce plan, cependant, Trump « a dangereusement étendu l’empire » par son intervention en Iran, qui est désormais devenue rien de moins qu’un « tournant décisif dans le déclin de l’empire américain ».
Pour évaluer la probabilité que la prédiction de Caldwell se réalise, nous devons dépasser l’urgence immédiate de la crise iranienne afin d’examiner à la fois les causes profondes du déclin mondial des États-Unis et ses conséquences probables à long terme, tant pour les États-Unis que pour le reste du monde.
Comment expliquer le déclin de l’empire américain
Comme la plupart des Américains ont mis du temps (voire n’ont jamais) pris conscience que leur pays était bel et bien une puissance impériale, et qui plus est d’une puissance extraordinaire, ils sont généralement restés aveugles à son vieillissement et à l’érosion inévitable qui accompagne celui-ci. Depuis que, à la fin du XVIIIe siècle, l’érudit anglais Edward Gibbon a publié son étude monumentale en plusieurs volumes, Le déclin et la chute de l’Empire romain, les dirigeants impériaux qui se sont succédé ont eu tendance à prendre pour acquis que leurs empires dureraient, comme celui de la Rome antique, un demi-millénaire ou plus. Adolf Hitler, avec son rêve du « Reich pour mille ans », n’a pas été le seul à partager une telle illusion.
Mais l’ère moderne, avec ses mutations économiques et technologiques rapides, n’a fait qu’accélérer le déclin impérial. Le vaste empire mondial de la Grande-Bretagne n’a duré que 90 ans (1857-1947) et l’empire français en Afrique, couvrant un quart de ce continent, a connu un sort similaire, tandis que l’empire soviétique en Europe de l’Est n’a duré qu’à peine 40 ans (1945-1989). Et donc, le fait que l’empire mondial américain ait survécu pendant 80 ans (1945-2026) devrait être considéré comme le maximum que l’on puisse raisonnablement attendre d’un empire moderne.
Si l’ordre mondial dirigé par les États-Unis, incarné par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC), a effectivement présidé à 80 ans de croissance économique mondiale soutenue, le concept britannique d’« entreprise à auto-amortissement » revêt une connotation typiquement américaine. Alors que le reste du monde profitait d’une reprise économique rapide après les ravages de la Seconde Guerre mondiale, la part de l’Amérique dans l’économie mondiale est passée d’un niveau écrasant de 50 % en 1945 à moins de la moitié de ce chiffre aujourd’hui. Grâce à un indice appelé PPA (parité de pouvoir d’achat) qui mesure la valeur réelle de la croissance économique, le FMI estime qu’en 2026, la Chine produira 20 % de la production économique mondiale, les États-Unis seulement 15 % et l’Union européenne (UE) 14 %.
Mais le déclin économique relatif des États-Unis ne devrait en aucun cas être le principal indicateur de leur échec. C’est même tout le contraire. Il faut y voir plutôt un hommage au succès de Washington, qui a su mener l’économie mondiale vers une prospérité sans précédent. Au cours des 80 années qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’économie américaine a connu une croissance rapide, mais bien d’autres pays ont connu une croissance encore plus rapide. Alors que les États-Unis, géant économique, ont su se montrer capable de structurer l’économie mondiale à leur guise en 1945, ils doivent désormais négocier les termes de leurs échanges avec une multitude de rivaux de même rang, qu’il s’agisse de puissances économiques comme la Chine, d’acteurs majeurs comme l’Inde et le Japon, ou d’un nombre croissant de blocs régionaux comme l’Union européenne, le Mercosur en Amérique du Sud et l’ASEAN en Asie.
Si l’on examine de plus près les forces qui sont aujourd’hui à l’origine du déclin américain, on constate une dimension géopolitique sous-jacente. Comme je l’explique dans mon nouveau livre, *Cold War on Five Continents* (Guerre froide sur cinq continents), les États-Unis ont atteint leur hégémonie mondiale après la Seconde Guerre mondiale en conservant une domination géostratégique inébranlable sur le continent eurasien. Grâce à ses alliances militaires aux deux extrémités de ce vaste continent, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) multilatérale à l’Ouest et cinq pactes de défense bilatéraux avec des pays allant du Japon à l’Australie à l’Est, les États-Unis ont imposé un « rideau de fer » anticommuniste de 8 000 km de confinement à travers l’Eurasie. En utilisant ces extrémités axiales comme points d’ancrage, les États-Unis cernent le continent de trois armadas, de centaines de bases militaires et de milliers d’avions à réaction. Avec Moscou isolée sur le plan géopolitique et Pékin n’étant encore qu’une puissance en développement, Washington n’avait qu’à patienter et attendre que l’économie socialiste de plus en plus stagnante de l’Union soviétique s’effondre et que ses dizaines d’États satellites en ébullition se libèrent, ce qui s’est produit entre 1989 et 1991.
Au cours des 35 années qui ont suivi cette grande victoire de la Guerre froide, les élites de la politique étrangère à Washington ont mené des politiques que l’on pourrait qualifier, avec une justesse déconcertante, de « mauvaise gestion bipartisane » de la position géopolitique des États-Unis en Eurasie. Abritant 70 % de la population mondiale et une part encore plus importante de la productivité de la planète, ce continent reste l’épicentre du pouvoir mondial (comme il l’est depuis 500 ans). Aucune nation ne peut prétendre au leadership mondial sans disputer l’influence géopolitique de ce continent.
De 2001 à 2021, tant les administrations démocrates que républicaines ont supervisé des occupations militaires de longue durée en Afghanistan et en Irak, lesquelles ont coûté la vie à des milliers d’Américains, entraîné la mort de millions de civils et englouti des milliers de milliards de dollars. Alors que Washington gaspillait environ 5 800 milliards de dollars dans ces guerres inutiles et sans intérêt, les réserves de devises étrangères de la Chine sont passées de seulement 200 milliards de dollars en 2001 à un montant colossal de 4 000 milliards de dollars en 2014. S’appuyant sur ces réserves sans précédent, le président Xi Jinping a lancé son initiative « Belt and Road » (Nouvelle route de la soie), dotée d’un budget de plusieurs milliers de milliards de dollars, qui a rapidement permis de mettre en place un réseau de voies ferrées, de routes, de pipelines et de ports partout sur le continent eurasien, depuis la mer Baltique jusqu’à la mer de Chine méridionale. Au moment où les troupes américaines achevaient leur retraite humiliante d’Afghanistan en août 2021, la Chine était devenue la puissance dominante en Asie centrale et la position des États-Unis en Eurasie commençait à s’effriter.
Au cours de son deuxième mandat, la politique étrangère du président Trump a encore affaibli la position des États-Unis sur la scène internationale. À l’extrémité occidentale du continent eurasien, il a mis en péril l’OTAN, l’alliance la plus importante et la plus ancienne de l’histoire militaire moderne, en faisant pression sur le Danemark, membre fondateur de l’alliance, pour qu’il lui cède son territoire souverain, le Groenland, provoquant ainsi une grave crise et contraignant les Européens à commencer à agir de manière autonome tant sur le plan commercial que sur celui de la défense.
À l’extrémité orientale de l’Eurasie, l’intervention de Trump en Iran et le blocage des approvisionnements pétroliers essentiels à l’Asie, suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, ont affaibli les alliances bilatérales de longue date avec l’Australie, le Japon, les Philippines et la Corée du Sud. Les milliers de missiles que les États-Unis ont tirés sur l’Iran ont également réduit leur capacité à défendre l’île de Taïwan et contraint Washington à commencer à retirer ses stocks de missiles de Corée du Sud, mettant ainsi en évidence à la fois les limites de leur puissance militaire et la priorité moindre accordée à l’Asie.
Comme l’a souligné la rédaction du New York Times après le récent sommet de Pékin entre Donald Trump et le dirigeant chinois Xi Jinping (au cours duquel le président américain a fait preuve d’un « manque d’intérêt inquiétant » envers Taïwan), « l’incapacité des États-Unis à vaincre l’armée iranienne, pourtant bien plus modeste, soulève des questions quant à leur capacité à défendre Taïwan contre une invasion continentale ». Si la Chine venait à s’emparer de cette île, le périmètre défensif américain dans le Pacifique serait repoussé de la « première chaîne d’îles » (Japon-Taïwan-Philippines) vers la « deuxième chaîne d’îles » (Japon-Guam), portant un coup géopolitique majeur aux États-Unis en paralysant leur capacité à venir en aide à leurs alliés asiatiques.
Dans une perspective plus large, les projets de l’administration Trump, tels qu’énoncés dans sa récente Stratégie de sécurité nationale, visant à « réajuster notre présence militaire mondiale » en redéployant des forces vers l’hémisphère occidental, équivaudraient, s’ils étaient pleinement mis en œuvre, à une capitulation unilatérale face à ce que les experts en politique étrangère ont pris l’habitude d’appeler « la nouvelle guerre froide » avec Pékin et Moscou.
L’énergie impériale
Si l’on creuse davantage encore pour comprendre les causes du déclin impérial américain actuel, on aboutit au facteur le plus fondamental, mais généralement le moins pris en compte, de l’ascension et de la chute de tous les empires mondiaux au cours des 500 dernières années : l’innovation énergétique.
Au XVIe siècle, l’Espagne et le Portugal ont optimisé le rendement calorique du corps humain en développant les plantations utilisant des esclaves, dont la rentabilité phénoménale a permis à une forme d’agriculture commerciale d’une cruauté sans pareille de se propager depuis l’Afrique de l’Ouest, le long des côtes du Brésil, jusqu’aux Caraïbes, puis, bien sûr, vers le Sud des États-Unis. Un siècle plus tard, les Néerlandais ont maîtrisé l’énergie éolienne, utilisant des moulins à vent pour scier des planches uniformes afin de construire des voiliers performants qui leur ont permis de fonder un empire commercial s’étendant des îles aux épices d’Indonésie à l’île de Manhattan. Au XIXe siècle, la révolution industrielle britannique a permis de mettre au point des machines à vapeur alimentées au charbon pour les usines, les trains et les navires, facilitant ainsi la conquête de colonies couvrant un quart du globe. Après 1945, l’ascension des États-Unis vers l’hégémonie mondiale allait être indissociable de l’essor du pétrole, lequel allait rapidement supplanter le charbon en tant que principale source d’énergie mondiale et conduire à des interventions répétées des États-Unis au Moyen-Orient au cours des 70 dernières années.
Ces dernières années, cependant, Pékin a lancé une révolution dans le domaine des énergies vertes renouvelables (solaire et éolienne) dont le rythme accéléré, porté par une efficacité économique indéniable, a le potentiel de transformer une grande partie de l’économie mondiale, tout en faisant de la Chine la première puissance économique mondiale. À une vitesse surprenante, la production d’électricité solaire est devenue 41 % moins chère (et l’éolienne 53 % moins chère) que la forme la moins coûteuse de combustible fossile. De plus, les innovations techniques en matière de conception des batteries, tant pour la propulsion que pour le stockage d’électricité, devraient rendre le coût de l’énergie produite à partir de combustibles fossiles prohibitif d’ici une décennie, voire moins.
Sous l’administration Biden, Washington a investi un billion de dollars pour financer les premiers pas timides des États-Unis vers un avenir fondé sur les énergies vertes. Cependant, dès son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump s’est empressé d’étouffer cette initiative naissante dans l’œuf à coups de décrets présidentiels, annulant les parcs éoliens côtiers, supprimant le crédit d’impôt pour les véhicules électriques (VE) et ouvrant de vastes étendues des eaux offshore américaines à de nouveaux forages pétroliers et gaziers.
Pendant ce temps, la Chine augmentait sa production totale d’électricité de 16 % en 2025, l’énergie solaire et éolienne représentant la moitié de sa capacité totale. Et tout comme la Chine produit déjà 80 % de l’offre mondiale de panneaux solaires, ses récentes innovations en matière de conception de batteries pour véhicules électriques lui ont permis de s’adjuger 70 % de la production mondiale de véhicules électriques. Alors que l’industrie automobile chinoise connaissait une forte croissance au cours des cinq dernières années pour atteindre 24 % de la production mondiale de voitures en 2025 (et devrait atteindre 35 % d’ici seulement quatre ans), la part de Détroit est tombée à seulement 16 %, en partie à cause de son retrait coûteux de la production de véhicules électriques depuis le retour au pouvoir de Trump.
Compte tenu des progrès rapides réalisés en matière d’autonomie des batteries, de temps de recharge et de résistance à la hausse des températures, il ne faudra que quelques années avant que les voitures à bas prix sortant des immenses usines automatisées chinoises ne supplantent les marques traditionnelles et ne dominent le marché automobile mondial. Alors que l’industrie automobile de Détroit, premier secteur manufacturier des États-Unis, lutte aujourd’hui pour sa survie (à l’instar d’autres industries dépendantes de combustibles fossiles hors de prix), l’avenir d’une grande partie de l’industrie manufacturière américaine s’annonce de plus en plus sombre.
Les conséquences du déclin des États-Unis
C’est un fait, l’époque de la Pax Americana du siècle dernier (même si l’Amérique impériale n’a jamais pu éviter totalement les guerres) est révolue. Et un monde sans leadership international actif des États-Unis ne sera pas nécessairement meilleur. En l’absence d’une superpuissance unique ou d’un groupe de superpuissances pour soutenir les résolutions autrement sans effet des Nations unies, les relations internationales dans un ordre mondial post-américain seront probablement à la fois plus complexes et peut-être aussi plus conflictuelles.
Dans le nouveau monde multipolaire qui devrait voir le jour au cours de la prochaine décennie (voire avant), même des grandes puissances comme les États-Unis et la Chine finiront sans aucun doute par exercer leur pouvoir asymétrique de plus en plus près de leurs frontières. Alors que certaines régions du monde seront en proie à des rivalités locales, Pékin contre Tokyo en Asie de l’Est, Ankara contre Le Caire et Riyad au Moyen-Orient, des organisations régionales comme l’ASEAN, le Mercosur et l’Union européenne devraient jouer un rôle de plus en plus important dans la recherche d’un consensus diplomatique et la médiation des conflits locaux.
Au lieu de la rivalité bipolaire de l’époque de la guerre froide ou des interventions menées par les États-Unis dans des pays comme l’Afghanistan, le Panama ou le Koweït ces dernières décennies, marquées par leur hégémonie unipolaire, les rivaux régionaux mèneront probablement à l’avenir des guerres locales acharnées dans les points chauds du globe pour des questions de frontières, de contrôle des ressources minérales, de droits sur l’eau ou de réfugiés climatiques. Pour ne citer qu’un exemple, l’Éthiopie, nation aride, enclavée et surpeuplée de 140 millions d’habitants en Afrique de l’Est, est confrontée à des conflits potentiels avec l’Égypte au sujet de l’eau du cours supérieur du Nil, avec l’Érythrée au sujet de l’accès aux ports, et avec la Somalie au sujet du sort de l’État séparatiste du Somaliland.
Certes, leur ampleur est souvent limitée, cependant les guerres régionales peuvent potentiellement causer des hécatombes humaines, comme l’a montré la deuxième guerre du Congo (1998-2003) qui a ravagé l’est du Congo, alors que des États voisins comme le Rwanda et des armées de seigneurs de guerre comme la milice meurtrière du M-23 se disputaient les droits miniers, tuant environ 5,4 millions de personnes. Cela en a fait le conflit armé le plus sanglant (bien que le moins remarqué) au monde depuis la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui encore, plus de 20 ans plus tard, les armées des seigneurs de guerre se battent toujours pour le contrôle de l’est du Congo, s’emparant de villes et provoquant le déplacement de plus d’un million de réfugiés.
À l’échelle mondiale, les institutions internationales que les États-Unis ont créées alors qu’ils étaient à l’apogée de leur puissance dans les années 1940 (l’ONU, le FMI et l’OMC) pourraient bien survivre. Cependant, les principes internationaux libéraux qui ont autrefois inspiré l’ordre mondial de Washington, droits humains, aide humanitaire, respect des réfugiés, droits des femmes et souveraineté nationale intangible, risquent de décliner, même en tant qu’idéaux auxquels aspirer. (C’est déjà le cas, bien sûr, dans l’Amérique de Donald Trump.) Et cela constituera sans aucun doute une véritable perte. Après tout, même dans le cadre de notre ordre mondial actuel, la combinaison de l’aide étrangère occidentale, de la croissance économique chinoise et des prêts de la Banque mondiale a permis de réduire considérablement le pourcentage de la population mondiale vivant dans une « extrême pauvreté » (moins de 2 dollars par jour), qui est passé de 44 % en 1981 à seulement 9 % en 2019.
Bien sûr, alors qu’elle incite l’Occident à réorienter les fonds de l’aide internationale vers la défense militaire, la deuxième administration Trump a déjà supprimé l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), réduisant ainsi l’aide alimentaire et médicale à l’échelle mondiale, ce qui pourrait entraîner 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030. Les efforts humanitaires et les principes qui les sous-tendent cèdent déjà la place à un ordre mondial bien plus transactionnel, illustré par la politique étrangère actuelle de la Chine, fondée sur l’intérêt mutuel et largement dépourvue de considérations éthiques.
L’une des principales réalisations de l’ancien ordre établi par Washington, à savoir le fait d’avoir évité une guerre mondiale entre les superpuissances pendant plus de huit décennies, pourrait être mise à rude épreuve dans les années à venir. Au lieu de mettre en commun leurs ressources limitées pour relever le défi du changement climatique, les grandes nations de la planète continuent d’augmenter leurs budgets militaires, ce qui se traduira par une hausse de 13 % des dépenses consacrées aux armes nucléaires pour la seule année 2023. Pour rester au niveau de la Chine et de la Russie dans une rivalité entre grandes puissances qui risque clairement de déboucher sur une nouvelle guerre froide, les États-Unis ont commencé à moderniser leur triade nucléaire en 2010, pour un coût estimé à 1 700 milliards de dollars sur les 30 prochaines années. Et conscients que la Corée du Nord, dotée de l’arme nucléaire, reste à l’abri tandis que l’Iran a été ravagé, même les États de taille moyenne chercheront sans aucun doute à se doter de l’arme nucléaire pour assurer leur sécurité, ce qui pourrait entraîner une dangereuse prolifération de ces armes capables de mettre fin au monde.
Après avoir pesé tous les changements susceptibles d’accompagner le retrait de Washington du leadership mondial sous l’ère Trump, ce qui peut paraître surprenant, c’est que le monde pourrait bien avoir de bonnes raisons de regretter la disparition de l’ordre mondial de Washington dans les années à venir. Peut-être est-ce parce que j’ai grandi sur des bases de l’armée américaine où le patriotisme était partout ; peut-être est-ce parce que j’idolâtrais mon père lorsqu’il est revenu de la guerre de Corée où il avait combattu le communisme ; ou peut-être est-ce parce que je saluais le drapeau américain tous les jours dans la classe de Mme Stabler, en sixième. Que mon point de vue découle de ces racines personnelles ou de ma formation d’historien spécialiste des empires, je suis convaincu que, dans les limites étroites que l’impérialisme impose, l’ère impériale américaine a bel et bien offert au monde une chance, ne serait-ce qu’une, de progresser.
En dépit de ses nombreux excès et de son incapacité régulière à respecter ses propres principes, l’Amérique impériale a offert à cette planète davantage d’occasions de changement que les grandes puissances qui l’ont précédée, et peut-être même que celles qui sont susceptibles de lui succéder. Pour toutes ces raisons, je dis : « Requiescat in pace (repose en paix), Pax Americana, tu nous manqueras. »
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Alfred W. McCoy, collaborateur régulier de TomDispatch, est titulaire de la chaire Harrington d’histoire à l’université du Wisconsin-Madison. Il est l’auteur de *In the Shadows of the American Century: The Rise and Decline of U.S. Global Power* et de *To Govern the Globe: World Orders and Catastrophic Change* (Dispatch Books). Son nouveau livre, qui vient de paraître, s’intitule *Cold War on Five Continents: The Geopolitics of Empire & Espionage*.
Source : Tom Dispatch, Alfred McCoy – 02-06-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
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