Les Crises Les Crises
25.juin.202625.6.2026 // Les Crises

Le Congrès s’apprête à rapprocher plus que jamais les armées américaine et israélienne

Merci 18
J'envoie

Une nouvelle disposition permettrait de fusionner les complexes militaro-industriels américain et israélien, tout en les soustrayant davantage au regard du public.

Source : Truthout, Ben Freeman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Un soldat israélien monte la garde entre les drapeaux israélien et américain dans un nouveau camp militaire lors d’un exercice conjoint avec l’unité américaine de missiles antimissiles Patriot à Tel-Aviv, le 20 janvier 2003.
Menahem KAHANA / AFP via Getty Images

À l’heure où l’opinion publique américaine exprime un niveau de méfiance sans précédent envers le gouvernement israélien, le Congrès vient de proposer de lier plus que jamais les États-Unis à l’armée israélienne.

La section 224, intitulée « Initiative de coopération en matière de technologies de défense entre les États-Unis et Israël », est dissimulée dans la version de la Chambre des représentants de la loi sur l’autorisation de la défense nationale (NDAA) pour 2027, diffusée mardi. Cette disposition contribuerait sans doute davantage à reserrer les liens entre l’armée américaine et l’armée israélienne que les plus de 200 milliards de dollars (inflation prise en compte) d’aide militaire qu’Israël a reçus des États-Unis depuis sa création en 1948.

La section 224 jette les bases d’une coopération bilatérale en matière de recherche et développement, de coproduction d’armes, de coentreprises, d’accords de licence et, semble-t-il, de toutes les formes de coopération entre les complexes militaro-industriels américain et israélien. Les États-Unis et Israël collaborent déjà étroitement dans le domaine de la défense antimissile, mais cette disposition élargirait considérablement la coordination à pratiquement tous les domaines des technologies de défense, y compris l’IA, l’informatique quantique, les systèmes autonomes, l’énergie dirigée, la cybersécurité, les biotechnologies et bien d’autres encore. Elle propose également une « intégration des réseaux » et une « fusion des données ». En d’autres termes, les données de l’armée américaine pourraient bientôt devenir celles de l’armée israélienne.

Si elle était pleinement mise en œuvre, cette proposition permettrait d’atteindre un niveau d’intégration militaro-industrielle plus élevé que celui dont les États-Unis bénéficient avec n’importe quel autre pays au monde. Certes, les États-Unis ont collaboré étroitement avec leurs partenaires de l’OTAN dans le cadre de la coproduction et du partage des chaînes d’approvisionnement, notamment par le biais du Plan d’action pour la production de défense. Et, en tant que premier fournisseur d’armes au monde, les États-Unis fournissent des armes aux armées du monde entier. Mais il s’agit principalement d’une relation à sens unique, les États-Unis fournissant des armes à des acheteurs étrangers qui ne fabriquent eux-mêmes que rarement des pièces pour ces armes, comme c’est le cas pour la chaîne d’approvisionnement mondiale du F-35.

La section 224 serait d’une tout autre nature. Elle fusionnerait les secteurs de la défense américain et israélien dans de nombreux domaines essentiels aux champs de bataille de demain, tels que les systèmes autonomes et la cybersécurité. Elle conférerait également aux États-Unis une influence israélienne extraordinaire, bien au-delà de celle dont Israël dispose déjà grâce au lobby israélien et à son solide réseau d’influenceurs sur les réseaux sociaux. Elle donnerait au gouvernement israélien l’occasion d’étendre considérablement l’un des leviers d’influence les plus puissants de la politique américaine : les emplois aux États-Unis. En agrandissant ou en créant de nouvelles installations de coproduction, comme il l’a déjà fait dans le Mississippi et l’Arkansas, le gouvernement israélien pourrait se vanter de créer des emplois sur le sol américain, s’assurant ainsi le soutien des membres du Congrès représentant les circonscriptions où ces emplois sont situés.

Il pourrait bien en résulter un système politique américain encore plus sensible aux caprices d’un gouvernement israélien qui ne semble pas hésiter à entraîner les États-Unis dans des conflits militaires au Moyen-Orient.

Ce niveau sans précédent d’intégration militaire entre les États-Unis et Israël contraste fortement avec le modèle traditionnel de coopération en matière de défense, dans lequel Israël se distinguait déjà comme le premier bénéficiaire de l’aide militaire américaine. Comme l’explique une récente note du Quincy Institute, rédigée par Steven Simon, ce glisssement d’un modèle d’aide à un modèle d’intégration militaire a des implications préoccupantes, à savoir :

Ce changement supprimera les mécanismes de contrôle politique et diplomatique qui rendent cette relation publiquement responsable, la faisant passer d’un vote annuel visible concernant l’aide à la mécanique opaque des acquisitions de défense, où le contrôle est limité et la responsabilité politique minimale. Il en résulterait une relation de défense à la fois plus étroite et moins transparente.

Tout cela intervient à un moment où l’armée israélienne a utilisé à plusieurs reprises des armes américaines lors de frappes qui ont violé le droit international humanitaire à Gaza, et alors qu’Israël a violé à plusieurs reprises les cessez-le-feu (tout comme les États-Unis eux-mêmes) dans le cadre de la guerre inutile menée par l’administration Trump contre l’Iran.

Il ne faut pas ignorer l’énorme fossé qui sépare ce que souhaite la majorité des Américains de ce que fait le président concernant Israël et ce que propose le Congrès à ce sujet. Seuls 30 % des personnes interrogées dans le cadre d’un sondage New York Times-Sienna réalisé mi-mai estiment que Trump a pris « la bonne décision » en entrant en guerre contre l’Iran, tandis que 64 % jugent qu’il a eu tort. Un sondage de l’Institute for Global Affairs publié en début de semaine a exploré plus en profondeur la psychologie des Américains en matière d’armement d’Israël, révélant que « seuls 16 % estiment que les États-Unis devraient continuer à fournir des armes à Israël sans nouvelles restrictions. 38 % souhaitent cesser complètement de fournir des armes, et 24 % supplémentaires souhaitent que la fourniture d’armes soit subordonnée à des conditions quant à leur utilisation. »

Pourtant, les dirigeants traditionnels des deux partis restent largement pro-israéliens et continuent de façonner le texte législatif de base avant que des amendements et un débat plus large au Congrès ne le soumettent à l’ensemble de l’assemblée, comme c’est le cas avec cette disposition de la National Defense Authorization Act (NDAA).

Même si c’est lentement, le vent tourne au sein des deux partis, alors que de plus en plus de membres dénoncent le fossé grandissant entre les actions d’Israël et les intérêts américains. Par exemple, le sénateur Chris Van Hollen (Démocrate-Maryland) a écrit mardi dans le New York Times que « le Parti démocrate a apporté un soutien instinctif et inconditionnel aux gouvernements israéliens, alors même que leurs actions ont de plus en plus porté atteinte aux intérêts et aux valeurs américains. » Du côté républicain, le représentant Thomas Massie (Républicain-Kentucky) et l’ancienne représentante Marjorie Taylor Green (Républicain-Georgie) ont ouvertement dénoncé l’influence néfaste du lobby israélien – une position qui leur a peut-être coûté, au moins en partie, leur siège au Congrès.

Que peuvent faire dès maintenant les autres membres du Congrès préoccupés par les actions déstabilisatrices d’Israël ? Mettre un terme à la fusion militaro-industrielle israélo-américaine. Les législateurs devraient rejeter la section 224 de la NDAA afin d’éviter une intégration profonde avec l’armée israélienne à un moment où un nombre croissant d’Américains s’opposent aux actions d’Israël dans la région.

*

Ben Freeman est directeur de la Foreign Influence Transparency Initiative au Center for International Policy.

Source : Truthout, Ben Freeman, 30-05-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Commentaire recommandé

petitjean // 25.06.2026 à 09h53

Pourquoi s’en étonner ?
Quand deux états génocidaires s’allient !

6 réactions et commentaires

  • Dmitry // 25.06.2026 à 08h55

    « Il ne faut pas ignorer l’énorme fossé qui sépare ce que souhaite la majorité des Américains de ce que fait le président concernant Israël et ce que propose le Congrès à ce sujet. »
    Une situation similaire se déroule en Russie. Les forces armées russes concluent des accords militaires avec Israël, tandis que l’opinion publique russe s’oppose à l’agression militaire israélienne dans la bande de Gaza. Je suis surpris de voir comment les cercles dirigeants agissent avec une telle constance obstinée à l’encontre des intérêts de la société. Et aussi pourquoi le lobby israélien est si omniprésent dans la politique de nombreux États (États-Unis, Russie, France etc.). Comment combattre cette infection?

      +7

    Alerter
    • petitjean // 25.06.2026 à 14h58

      « Les forces armées russes concluent des accords militaires avec Israël »
      Dans quel contexte ?
      merci de nous en apporter les preuves

        +4

      Alerter
      • Dmitry // 26.06.2026 à 08h34

        Je suis russe et j’ai des sources d’information russe. L’accord de coopération militaire entre la Fédération de Russie et Israël a été signé à Moscou le 6 septembre 2010. Voici le lien:
        https://docs.cntd.ru/document/902270691
        L’accord entre la Garde nationale russe et la Fédération des communautés juives sur la lutte contre l’antisémitisme a été signé le 8 octobre 2024. Voici le lien:
        https://tass.ru/obschestvo/22070527
        La Fédération de Russie entretient des relations privilégiées avec Israël. Je pense qu’il existe d’autres accords militaires qui ne sont pas divulgués.

          +4

        Alerter
    • Lt Briggs // 25.06.2026 à 17h36

      La recherche de la victoire dans un conflit à haute intensité écrase tout enjeu moral. Vous avez quelques éléments ici : https://www.cadtm.org/Pourquoi-les-BRICS-ne-denoncent-pas-le-genocide-en-cours-a-Gaza#quelles_sont_les_relations_entre_le_gouvernement_russe_et_le_gouvernement_israelien
      Pour résumer : « Dans la pratique, Israël n’applique pas les sanctions occidentales à l’égard de la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine, tout comme la Russie n’applique pas de sanction à l’égard d’Israël malgré le génocide en cours »

        +3

      Alerter
  • petitjean // 25.06.2026 à 09h53

    Pourquoi s’en étonner ?
    Quand deux états génocidaires s’allient !

      +13

    Alerter
    • Savonarole // 25.06.2026 à 12h59

      Bah disons que les USA ont toujours été un peu paranos sur les ventes de materiel militaires et sur le « partage » d’information même au seins des « 5 eyes » ; là il y a toutes les digues qui avaient été mises en place entre l’époque Carter et papa Bush qui ont sauté d’un coup.
      En général ils fournissaient des versions « dégradées » ou du vieux matos et en ce qui concerne « l’intelligence » ils gardaient pour eux leur propres saloperies, souvent de peur que « les alliés » monaient ces infos à leur « ennemis » (quand je disais parano …)
      Vous les sentez pas venir les bavures à coup de chantages de bas étages de « l’allié » du proche orient ?
      Bref, ce n’est qu’un petit bout des « sécurités » qui sont passées à la baille par ce NDAA : en gros maintenant le congrès ne va plus avoir aucun droit de regard sur ce que fait le DoW (formerly known as DoD) ; les vioks sont juste bons à signer le chèque d’étreines et à fermer leur gueule. By By à toute forme de transparence sur les activités du Pentagon.
      Ça en dit long sur leur projets d’avenir …

        +5

      Alerter
  • Afficher tous les commentaires

Les commentaires sont fermés.

Et recevez nos publications