Les Crises Les Crises
22.janvier.201922.1.2019 // Les Crises

Les nouveaux dangers de la guerre froide. Par Stephen F. Cohen

Merci 54
J'envoie

Source : The Nation, Stephen F. Cohen, 05-12-2018

Le conflit militaire russo-ukrainien dans le détroit de Kertch illustre une fois de plus à quel point cette guerre froide est plus dangereuse que la précédente.

Par Stephen F. Cohen

5 décembre 2018

Stephen F. Cohen, professeur émérite de politique et d’études russes à Princeton et à NYU, et John Batchelor poursuivent leurs discussions (habituellement) hebdomadaires sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Les contributions précédentes, qui en sont maintenant à leur cinquième année, sont sur TheNation.com.)

Un thème majeur du livre récemment publié par Cohen, En guerre avec la Russie ? De Poutine et l’Ukraine à Trump et Russiagate, est que la nouvelle guerre froide est plus dangereuse à plusieurs égards que la précédente, qui a duré 40 ans et à laquelle le monde a survécu. Deux de ces nouveaux périls ont été prouvés le 25 novembre lorsque les forces russes ont tiré sur de petits navires militaires ukrainiens et les ont saisis dans les eaux territoriales contestées près du pont de Kertch récemment construit reliant la Russie continentale à la Crimée annexée.

Deux facteurs sans précédent dans l’histoire de la guerre froide ont marqué cet épisode. Contrairement à la précédente guerre froide, dont l’épicentre politique se trouvait dans la lointaine Allemagne, celle-ci s’est déroulée directement aux frontières de la Russie, et plus spécifiquement en Ukraine. En effet, le gouvernement de Kiev est en fait un régime client américano-OTAN. Ainsi, un « incident frontalier », comme l’a appelé le président russe Poutine dans l’épisode de Kertch, pourrait déclencher une guerre générale entre la Russie et l’Occident.

Deuxièmement, pendant la guerre froide qui a duré 40 ans, les présidents américains étaient censés négocier et en mesure de le faire avec leurs homologues du Kremlin pour désamorcer de telles crises, comme l’a fait JFK lors de la crise des missiles de Cuba en 1962. Mais en raison des allégations du Russiagate selon lesquelles Donald Trump aurait été de connivence avec le Kremlin pour accéder à la présidence en 2016, malgré l’absence encore de toute preuve, le président Trump n’a pas été en mesure ou n’avait pas la volonté de le faire. Au lieu de cela, en raison de l’épisode de Kertch, il a annulé une réunion prévue avec Poutine. C’est-à-dire qu’une crise qui rendait impérative une telle réunion était au contraire, en raison de l’état de la politique américaine, la cause de son annulation. Le résultat le plus important a été la militarisation accrue de la nouvelle guerre froide au détriment de la diplomatie, un thème qui a été débattu assez longuement ici.

Il est peu probable que Kertch soit le dernier conflit potentiellement explosif de ce type entre Washington et Moscou le long des frontières de la Russie, très probablement encore en Ukraine, en raison de l’expansion continuelle de l’OTAN vers l’est. Si le président Trump n’est pas pleinement habilité à mener des négociations de crise avec le Kremlin, comme tous les présidents depuis Eisenhower l’ont été, le prochain épisode pourrait ne pas être aussi limité et rapidement résolu, si en fait celui-ci l’a été.

Cela explique un autre thème de En guerre avec la Russie ? Les allégations du Russiagate et ses promoteurs sont devenues une grave menace pour la sécurité nationale américaine, à la fois en entravant Trump et en diabolisant davantage Poutine, qui était amplement exposé et accusé dans les récits de l’épisode de Kertch faits par les médias grand public américain. Il n’est donc pas surprenant que peu de ces témoignages aient porté sur l’importance de l’utilisation par le président ukrainien Porochenko de l’épisode de Kertch pour imposer la loi martiale aux régions ukrainiennes les moins susceptibles de voter pour lui lors des prochaines élections présidentielles de mars 2019 – ou sur les raisons pour lesquelles il a provoqué le conflit maritime pour renforcer ses déclinantes perspectives électorales. (Dans la lutte parlementaire qui a limité la loi martiale, les rivaux présidentiels potentiels de Porochenko étaient beaucoup moins réticents à cet égard.)

M. Cohen termine avec un témoignage personnel sur la façon dont le défunt président George H.W. Bush a mené la politique envers la Russie soviétique. En novembre 1989, face à des avis partagés sur la question de savoir s’il fallait poursuivre les relations pro-détente du président Reagan avec l’Union soviétique sous Mikhaïl Gorbatchev ou reprendre la politique de la guerre froide, Bush convoqua à Camp David un débat entre des opinions opposées auquel participèrent pratiquement toute son équipe nationale de sécurité. Cohen a été invité à présenter l’argument en faveur d’une politique de détente radicale, et feu le professeur Richard Pipes de Harvard a présenté le point de vue opposé.

Il était clair que le président Bush voulait entendre les opinions érudites les plus divergentes à un moment crucial de ses relations avec Moscou, ce qui est tout à son honneur. Rien ne prouve que les présidents Clinton, George W. Bush ou Obama en aient ressenti le besoin, ce qui est l’une des principales raisons pour lesquelles Washington est maintenant engagé dans une nouvelle et plus dangereuse guerre froide avec Moscou. C’est là une leçon pour le Président Trump.

Stephen F. Cohen est professeur émérite d’études russes et de politique à l’Université de New York et à l’Université de Princeton et rédacteur en chef adjoint de The Nation.

Source : The Nation, Stephen F. Cohen, 05-12-2018

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

Nous vous proposons cet article afin d'élargir votre champ de réflexion. Cela ne signifie pas forcément que nous approuvions la vision développée ici. Dans tous les cas, notre responsabilité s'arrête aux propos que nous reportons ici. [Lire plus]Nous ne sommes nullement engagés par les propos que l'auteur aurait pu tenir par ailleurs - et encore moins par ceux qu'il pourrait tenir dans le futur. Merci cependant de nous signaler par le formulaire de contact toute information concernant l'auteur qui pourrait nuire à sa réputation. 

Commentaire recommandé

Pol ux // 22.01.2019 à 06h42

Il n’y a plus de guerre froide. La Russie n’est plus soviétique.
Il n’y a plus que la Russie qui se défend contre le pire état prédateur qui est prêt à tout et même aux pires crimes pour exploiter les autres pays de la terre.

8 réactions et commentaires

  • Pol ux // 22.01.2019 à 06h42

    Il n’y a plus de guerre froide. La Russie n’est plus soviétique.
    Il n’y a plus que la Russie qui se défend contre le pire état prédateur qui est prêt à tout et même aux pires crimes pour exploiter les autres pays de la terre.

      +43

    Alerter
    • Fritz // 22.01.2019 à 06h57

      D’accord avec vous. L’expression “guerre froide” est trompeuse. Chez nous, elle désignait la confrontation USA-URSS des années 1947-1953 ; à la rigueur, le regain de tension du début des années 1980. Comme le note Stephen Cohen, les dirigeants de l’époque tentaient de désamorcer les crises – comme Kennedy et Khrouchtchev lors de la crise de Cuba, avec l’appui d’agents plus ou moins reconnus (Feklissov, par exemple).

      Ce garde-fou n’existe plus aujourd’hui. La diabolisation de la Russie et de Vladimir Poutine, le complotisme ahurissant du prétendu “Russiagate” interdisent aux Occidentaux de désamorcer les crises qu’ils multiplient, les agressions qu’ils pondent jour après jour contre la Russie. L’OTAN, cette organisation criminelle (Serbie, Libye) continue de prospérer et de s’étendre. Mais le jour viendra où l’ours placide se mettra en colère, et pour de bon.

      En 2014, peu après le coup d’État fasciste à Kiev, un journaliste de RT demandait au professeur Cohen ce que les historiens du futur diraient de la crise ukrainienne. « S’il reste des historiens », répondait calmement l’universitaire américain, « car la crise en cours pourrait fort bien déboucher sur une guerre nucléaire ».

        +14

      Alerter
  • DUGUESCLIN // 22.01.2019 à 07h27

    Les hégémonismes considèrent comme une agression toute résistance ou remise en cause de leur mainmise sur le monde.
    Les peuples qui aspirent à la souveraineté et les gouvernants qui soutiennent ces souverainetés sont considérés comme des ennemis dangereux.
    Demandez aux peuples s’ils veulent faire la guerre à d’autres peuples. Il est évident que le peuple américain dans son ensemble n’a pas envie de tuer ou se faire tuer pour défendre des intérêts financiers dont le but est de “s’approprier” le monde, d’exploiter ses richesses et de réduire les peuples à la seule fonction de produire, sans rechigner, à l’enrichissement de ces maîtres de la finance qui entendent gouverner et imposer leur vision du monde.
    Le peuple de France est-il prêt à aller se battre contre les peuples de Russie?
    C’est pourquoi il est important pour les adeptes de cette gouvernance mondiale d’empêcher et condamner la volonté populaire de gagner la maitrise de son destin.
    Ces peuples, qui pourraient s’entendre et se soutenir dans le respect mutuel, pourraient mettre en cause les guerres de domination et les populicides qu’elles engendrent et mettre fin à cette domination barbare.
    Ce qui explique, entre autres, la répression violente et démesurée des citoyens pacifiques, qui se reconnaissent par le gilet jaune.
    Ce qui explique les tentatives incessantes de discréditer aussi bien les présidents aimés de leur peuple, que les peuples eux-mêmes considérés comme trop incultes pour choisir ou encore soupçonnés d’arrières pensées dangereuses.

      +19

    Alerter
  • RGT // 22.01.2019 à 08h32

    “les peuples eux-mêmes considérés comme trop incultes”…

    Tout à fait.

    Les peuples sont par nature incultes car ils ne comprennent pas les “bienfaits” de la politique de leurs “dirigeants avisés”.

    Il suffit de regarder en France ces “racailles” de gilets jaunes, ces “bas du front” qui n’ont aucune idée de la gradeur des idées de notre “Grand Président”.

    Et il en a été ainsi de tous temps. Les peuples sont des abrutis qui ne comprennent pas la nécessité des “grandes réformes” nécessaires au bienfait de la Nation.
    Alors il ne faut surtout pas leur demander leur avis.
    Les peuples n’ont qu’une seule utilité : Être au service de leur maîtres et donner leur sang pour que ces derniers puissent mettre en place la seule et unique politique durable pour le long terme.

    Si on les écoutait il ne serait plus possible de décider de la moindre action régalienne car elle irait à l’encontre des aspirations des peuples.

    Heureusement, les “Pères Fondateurs” ont prévu ce problème et le seul droit intangible dont bénéficient les peuples, c’est bien celui de fermer leur gueules d’abrutis.

      +2

    Alerter
  • Mr K. // 22.01.2019 à 08h40

    Avec les postures idéologiques prenant le pas sur le rationnel, un autre danger, soulevé par ailleurs par Stephen F. Cohen, est le risque considérablement accru de déclenchement de guerre nucléaire par accident.

    Un climat de fortes tensions accroît de part et d’autre le risque d’appuyer par erreur sur la gâchette, en cas de fausse alerte par exemple.

    On a par le passé déjà été plusieurs fois à un doigt de la catastrophe définitive.
    Crises nucléaires : cinq fois où l’humanité a failli disparaître (France Culture, un texte en fait un résumé)

    https://www.franceculture.fr/histoire/crises-nucleaires-cinq-fois-ou-lhumanite-a-failli-disparaitre

    On peut rajouter une 6ème fois avec l’épisode relaté par John Pilger dans son documentaire “La guerre prochaine contre la Chine”. En 1962, un faux ordre de lancement de missiles nucléaires contre la Chine arrêté de justesse.

    Voir les 3 minutes du documentaire sous-titré français de John Pilger, à partir de 1h 19min 48sec :

    https://www.les-crises.fr/choisir-une-guerre-avec-la-chine-par-john-pilger/

      +7

    Alerter
    • Kaki // 22.01.2019 à 09h36

      L utilisation de missile nucléaire répond à des procédures extrêmement complexes , il ne s’agit pas simplement d une valise à code et d une clé titane à insérer dans le barillet du missile susnommé, même en cas de tir du à une mauvaise évaluation il existe la riposte gradué ( bien que poutine ait dit que la riposte serait totale, en réalité ce sont les généraux qui sont aux manettes)

        +1

      Alerter
      • Mr K. // 22.01.2019 à 10h47

        Je dois avouer que je n’ai pas la connaissance des procédures détaillées d’utilisation du nucléaire par la Russie, les USA, la Chine, le Pakistan, …

        Cependant, dans certains des exemples cités par France Culture (voir lien dans mon commentaire de 8h40), on voit bien que les “procédures complexes”, certainement présupposées dans le grand public à l’époque de ces évènements aussi, se sont réduites à la décision d’une ou quelques personnes.

        Exemple, le code de lancement des missiles nucléaires américains était tout simplement… 00000000 pendant une partie de la guerre froide :

        https://www.lepoint.fr/insolite/le-code-de-lancement-des-missiles-nucleaires-americains-etait-00000000-05-12-2013-1765294_48.php

        Extrait : “à l’époque la rapidité de réaction primait sur la sécurité du monde”. On en est où, avec aujourd’hui des décisions de riposte à prendre en moins de 10 minutes dans certains cas?

        On peut en profiter pour rajouter un danger supplémentaire pouvant amener à un conflit nucléaire mondial.
        Un conflit militaire conventionnel (par exemple entre la Russie et l’OTAN) avec l’une des parties se voyant en passe d’être battue conventionnellement utilisant du nucléaire tactique (mini-nuke) sur le champ de bataille, puis escalade.

        Les archives soviétiques ont par exemple montré que lors de la crise des missiles de Cuba de 1962 il y avait sur place des missiles nucléaires tactiques pointés sur la base américaine de Guantanamo. Avec la décision d’utilisation du nucléaire déléguée au commandement sur place en cas d’attaque américaine de Cuba.

          +3

        Alerter
  • leprolo AUSSEUR Robert // 23.01.2019 à 16h52

    Il ne faut pas rêver : Les politiques qui nous embarquent dans cette Europe = là , savent bien que l’Europe est sous influence ……Et qu’ils ne pourront pas en faire ce qu’ils voudraient ou tenter de nos le faire croire = C’est à dire une Europe libre …..Elle ne le sera pas !

      +0

    Alerter
  • Afficher tous les commentaires

Les commentaires sont fermés.

Et recevez nos publications