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31.décembre.201131.12.2011 // Les Crises

[Article] Eurocrise : qui sont les vraies cigales ? par Yanis Varoufakis

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Traduction d’un bel article par ContreInfo

L’affaire semble entendue : un sud européen, dépensier, imprévoyant et désormais impécunieux, aujourd’hui réduit à mendier des subsides à un nord vertueux qui juge sévèrement ces errements irresponsables, forcément irresponsables, en une réédition du vieil apologue opposant la gente des fourmis à celle des cigales. Est-ce bien sûr ? L’économiste grec Yanis Varoufakis reprend à son compte la fable, mais en fait une lecture différente en réévaluant la distribution des rôles. Des fourmis industrieuses, nous dit-il, on en trouve tout autant au nord qu’au sud : ce sont ceux qui travaillent dur et peinent à boucler leurs fins de mois. Quand aux cigales insouciantes du lendemain, dans la version qu’il nous propose, il faut plutôt les chercher du côté de financiers qui ont recyclé les profits croissants du nord sous forme de crédit, indifférents aux bulles et au surendettement qu’ils ont provoqué et qui pourtant rendait certain l’effondrement de cet empilement de dettes.

Par Yanis Varoufakis, 15 décembre 2011

Voici une nouvelle version de la fable d’Ésope, écrite sur mesure pour notre « moment européen dans l’histoire », en une circonstance où un effondrement de l’Europe paraît certain en raison de la prédominance d’une lecture erronée de la situation. Ce qui suit tente d’offrir une vision alternative, qui soit plus en phase avec la perspective d’un avenir décent pour l’Europe.

Il était une fois un grec nommé Esope, qui a conté une histoire de fourmi industrieuse et de cigale imprévoyante.

Depuis deux ans, les Grecs ont gagné la réputation mondiale d’être les cigales de l’Europe, avec les Allemands dans le rôle des fourmis. Mais cette réputation faite aux Grecs s’applique désormais aussi à des régions situées à l’ouest et même au nord (vers l’île d’émeraude) et, en dehors de la Grèce, bien d’autres pays sont maintenant décrits sous les mêmes traits.

Les plans de renflouement de la Grèce, aujourd’hui tristement célèbres, ont propagé l’idée que la zone euro est tout simplement divisée entre fourmis du nord et cigales du sud. Maintenant que la douceur des journées estivales de l’euro s’en est allée, que l’argent facile en provenance de Wall Street et de la City a disparu, l’hiver du mécontentement nous frappe tous, provoqué par l’oisiveté des cigales.

De fait, la narration aujourd’hui dominante, dans une Europe enveloppée par les brumes glacées de cet hiver terrible, décrit des cigales du sud venant frapper aux portes des fourmis du nord, le chapeau à la main, quémandant un renflouement après l’autre. Les fourmis – et c’est compréhensible – restent sur leur réserve et n’accepteraient d’agir que si les cigales promettent de s’amender. En résumé, les réserves accumulées par les fourmis en prévision d’un rude hiver sont compromises par des cigales négligentes et affamées qui se refusent à renoncer à leur prodigalité.

Le problème de ces fables attrayantes, pour quiconque tente de comprendre cette crise, c’est qu’elles peuvent tout aussi bien aider à la compréhension que l’entraver. Je voudrais montrer ici que l’histoire intemporelle racontée par Esope, aussi appropriée puisse-t-elle sembler à première vue, contribue davantage à prolonger les problèmes actuels de l’Europe qu’à leur fournir une solution. Mon argument est simple : on trouve des fourmis et des cigales en Grèce comme en Allemagne, aux Pays-Bas comme au Portugal, en Autriche tout comme dans l’Italie voisine. Mais, lorsqu’on prend pour hypothèse que toutes les fourmis sont au nord et toutes les cigales au sud, les médecines prescrites deviennent toxiques.

Certes, il est exact que cette crise a fait peser une part disproportionnée du fardeau sur les fourmis. Mais ces fourmis ne sont pas exclusivement situées en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Autriche. Pas plus que les cigales ne seraient qu’exclusivement grecques, ibères ou de siciliennes. Il y a des fourmis allemandes et des fourmis grecques. Ce qui unit ces fourmis européennes, du nord au sud, de l’est à l’ouest, c’est qu’elles ont lutté pour joindre les deux bouts pendant les bons moments et qu’elles doivent se battre encore plus avec l’arrivée des jours mauvais. Dans le même temps, les cigales, tant au nord qu’au sud, ont joui d’une vie facile avant la crise, et elles s’en sortent aujourd’hui plutôt bien, attentives comme toujours à privatiser les gains et distribuer les pertes et les peines (en l’occurrence aux fourmis).

Dans ma version de la célèbre fable d’Ésope – si c’est elle qu’il convient d’utiliser pour comprendre la débâcle zone euro – il convient donc de situer correctement nos fourmis et nos cigales !

Qui sont les fourmis grecques ? des couples qui travaillent dur et occupaient avant cette crise des emplois dans des secteurs à faible productivité (par exemple aux caisses des supermarchés). Ils avaient en général du mal à joindre les deux bouts, pour cause de bas salaires, de mauvaises conditions de travail, d’un taux d’inflation pour leurs humbles paniers de biens et services bien au-dessus de la moyenne officielle. En particulier après l’introduction de l’euro ait fait grimper le prix de l’alimentation et des biens de première nécessité. Ils étaient aussi soumis aux fortes incitations des banques et autres leur enjoignant de souscrire des prêts pour offrir à leurs enfants ce dont la télé affirme qu’aucun gosse ne devrait être privé – ce que leur maigre salaire ne permettait pas. Avec la crise, certains ont perdu leur emploi, les autres une partie de leurs revenus, les remboursements d’emprunts sont toujours là, les impôts ont augmenté, et ils en sont réduits à envisager de vivre sans électricité (car l’Etat tente d’accroitre ses prélèvements en augmentant les factures). L’avenir de ces familles désormais est bouché. Qui plus est, on les décrit comme les méchants de l’histoire (de l’euro voire même du monde.).

Quand aux fourmis allemandes, elles travaillent dur dans des industries où la productivité est en forte augmentation (par exemple des salariés de Volkswagen), mais sont relativement pauvres. Avant comme après la crise de la zone euro, elles devaient lutter pour joindre les deux bouts. L’augmentation de la productivité de leur travail, associée à des salaires faibles et stagnants, a permis aux profits de grimper en flèche. Ceux-ci se sont traduits par un surplus dont le volume a grandi rapidement, en partie en raison d’une redistribution des richesses qui s’est faite au détriment des fourmis allemandes et au bénéfice de leurs employeurs, et en partie en raison de l’augmentation du revenu des exportations (qui ont augmenté avec la baisse du coût du travail en Allemagne). Ces excédents ont ensuite recherché des rendements plus élevés à l’étranger, en raison des faibles taux d’intérêt que ces surplus avaient induits en Allemagne. C’est alors que les cigales allemandes (ces inimitables banquiers dont l’objectif était de maximiser les gains à court terme moyennant zéro effort) ont tourné leur regard vers le sud, à la recherche de bonnes affaires.

Après des années marquées par des taux d’intérêt élevés et des déficits importants, le sud de la zone euro était parvenu à restreindre le différentiel des taux d’intérêt avec le nord. Toutefois, ce différentiel persistait, et ce principalement sur les prêts aux ménages et les crédits à la consommation, où il restait considérable. De sorte que le capital allemand (produit par le dur travail insuffisamment payé des fourmis allemandes, et géré par des cigales allemandes irresponsables) a pris le chemin du sud, à la recherche de rendements plus élevés. Qu’advient-il lors d’un afflux d’argent survenant à l’improviste ? Des bulles se forment. C’est aussi simple que cela. En Espagne, ce furent des bulles immobilières. En Grèce, ces bulles se sont manifestées sous forme de dette publique, car les cigales grecques (également connues sous le nom de promoteurs) ont vu qu’il était plus simple de capter les flux de capitaux allemands via les comptes d’un Etat dont les responsables n’étaient que trop désireux d’arroser les cigales grecques.

La forme précise prise par les bulles du sud n’a pas d’importance. Elles allaient éclater de toute façon, une fois que les bulles plus énormes créées par nos uber-cigales transatlantiques de Wall Street avaient crevé. L’important, c’est que les fourmis allemandes ont pu constater que leurs efforts ne se sont pas traduits par une vie meilleure, mais au contraire plus pénible, avec moins de pouvoir d’achat.

Renflouements introuvables

Une fois venue la crise, on a alors raconté aux fourmis allemandes qu’elles devaient se serrer la ceinture à nouveau, alors même qu’elles sont frappées plus durement par la pauvreté. On leur a également dit que leur gouvernement alloue des milliards au gouvernement grec. Comme on ne leur a jamais expliqué que ledit gouvernement n’est pas autorisé à utiliser cet argent pour amortir le choc subi par les fourmis grecques (en fait, ces prêts ont été accordés à la condition que ce choc soit maximisé aux fins de minimiser la douleur des cigales grecques et allemandes), elles sont perplexes : pourquoi devrions-nous travailler plus dur que jamais, et rapporter encore moins à la maison ? Pourquoi notre gouvernement donne-t-il de l’argent aux cigales grecques et pas à nous ?

Pendant ce temps, les fourmis grecques ressentaient à la fois désespoir et indignation. Les cigales des deux pays les ont pointées du doigt, les affublant de toutes sortes de qualificatifs déplaisants. Leur étonnement a atteint des niveaux inégalés lorsqu’on leur a asséné qu’ils avaient – par leur prodigalité – réellement menacé d’effondrement la civilisation telle que nous la connaissons. Elles allaient, se grattant la tête, pensant qu’il devait y avoir une erreur quelque part, car jamais elles n’avaient connu de jours fastes durant cette période qui l’avait prétendument été. Car elles se battaient alors et continuaient à se battre aujourd’hui, et de façon bien plus désespérée. Quant-à ces sauvetages, elles ne les voient tout simplement pas arriver, car personne ne leur a précisé que ces milliards dont on parle atterrissent dans les banques européennes en faillite, où ils tombent dans des puits sans fond. Et lorsqu’elles entendent que les Allemands les traitent de voleuses, corrompues et dépensières, il n’est alors pas bien difficile de retrouver dans leur mémoire collective le souvenir de périodes de l’histoire qui font qu’il est toujours aussi simple de devenir anti-allemand.

Une version qui s’éloigne d’Esope

Avant la création de l’euro, une expérience remarquable a eu lieu simultanément en Grèce et en Allemagne.

En Allemagne, le gouvernement, les employeurs et les syndicats sont convenus de tenter de rétablir la compétitivité allemande, l’emploi et la croissance en réduisant les salaires et, par conséquent, en maintenant l’inflation du pays en dessous de la moyenne européenne.

Au même moment en Grèce, le gouvernement de l’époque bataillait pour préparer le pays à l’adhésion à la zone euro en pressurant également à la baisse les salaires réels, profitant pour ce faire de l’afflux de migrants dans le pays.

L’expérience allemande a fort bien réussi, et ce même après l’introduction de l’euro. Les salaires réels ont baissé encore et encore. Le taux de chômage a été réduit. Les usines ont produit de plus en plus pour un coût toujours moindre. Les marchandises allemandes ont inondé les marchés et, dans le même temps, ce succès de l’Allemagne a abaissé le coût de l’argent, qui a inondé les pays de la zone alentour, y compris la Grèce. Les fourmis allemandes ont travaillé plus dur pour moins pendant que les cigales d’Allemagne se réjouissaient en allant voir leur banquier.

L’expérience grecque était également couronnée de succès, jusqu’à ce que la Grèce entre dans l’euro. Après quoi, l’afflux d’argent bon marché en provenance de l’extérieur – de l’Allemagne et de Wall Street – a permis aux cigales grecques et à leurs alliés au sein du gouvernement d’emprunter à leurs homologues allemandes (les banques) comme s’il n’y avait pas de lendemain. Chaque fois que les fourmis grecques réclamaient de bénéficier des avantages apportés par l’euro, elles n’obtenaient que des emplois mal rémunérés dans le secteur public, financés avec l’argent emprunté, ou bien on leur conseillait de se rendre dans une banque pour emprunter directement. Profitant des fonds structurels européens et des flots d’argent emprunté, les cigales grecques alliées avec certaines cigales allemandes se sont engraissées, tandis que les fourmis grecques se battaient pour joindre les deux bouts.

Puis, Wall Street s’est effondrée, en raison de causes internes. Lorsque cet effondrement a traversé l’Atlantique, frappant d’abord les banques de la zone euro, puis ensuite les finances publiques, c’est l’Etat des cigales grecques qui a fait faillite en premier. Quelqu’un devait porter le blâme. Les cigales d’Europe ont trouvé opportun de recourir au vieil argument du nationalisme. On a assisté soudainement à la mise en scène d’une guerre de déclarations entre Grecs et Allemands, nordistes et sudistes, dissimulant une terrible vérité : personne n’a jamais été renfloué, sauf certaines cigales, au nord comme au sud.

Morale de l’histoire

On voit souvent dans la fable d’Esope un conte moral dont le but était simplement de mettre en garde contre la paresse, et une coupable indifférence pour l’avenir. Elle contient hélas plus que cela. Esope sonnait l’alarme à la fois contre le travers dépensier de la cigale et la parcimonie extrême de la fourmi.

On doit ajouter aujourd’hui une leçon supplémentaire à sa morale : lorsque les fourmis et les cigales sont situées de part et d’autre de la ligne qui sépare les nations excédentaires et déficitaires dans une union monétaire mal conçue, le décor est planté pour l’apparition d’une dépression qui dresse tous contre tous, en un cercle vicieux dont seuls des perdants peuvent émerger. Une période où nul ne peut plus être renfloué (où même ceux qui, comme l’Allemagne, pourraient se renflouer seuls en quittant la zone euro, commettraient une forme suicide lent et douloureux.)

Nous n’avons qu’un seul choix : Déconstruire la narration prédominante. Reconnaître que co-existent dans toute la zone euro des fourmis mal traitées et des cigales suralimentées serait un bon début.


Publication originale Yanis Varoufakis, traduction Contre Info

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