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31.octobre.202631.10.2026 // Les Crises

Révélations : Netanyahou a été averti quelques jours avant le 7 octobre. Il n’a pas informé les responsables de la sécurité israéliens

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En septembre 2023, le président des Émirats arabes unis, ben Zayed, a appelé Netanyahou pour lui faire part d’une sérieuse mise en garde. Netanyahou n’a rien fait. Une enquête approfondie, menée dans le cadre d’un nouvel ouvrage, révèle les manquements du Premier ministre concernant les événements du 7 octobre. Le commentaire de Netanyahou : « C’est un mensonge éhonté. »

Source : Haaretz, Shlomi Eldar, Ruth Yuval
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

On était à la fin du mois de septembre 2023. Des attentats terroristes semaient le trouble en Cisjordanie, des foules de Gazaouis manifestaient régulièrement devant la barrière frontalière, et le pays était secoué par un conflit interne autour des lois relatives au coup d’État judiciaire. Pour des observateurs lucides, il était évident qu’une escalade était imminente.

Le président des Émirats arabes unis, le cheikh Mohamed ben Zayed – connu sous l’acronyme MBZ – était particulièrement inquiet. « Il m’en a souvent parlé au cours des mois qui ont précédé la guerre » raconte le président Isaac Herzog, qui entretient des relations amicales avec ben Zayed. « Il n’a cessé de faire passer le message qu’il fallait désamorcer la situation. Il a même envoyé un émissaire spécial en Israël, lequel a rencontré le Premier ministre. Il semblait à l’émir que la région était au bord de l’explosion. »

Ben Zayed s’entretenait également directement avec le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Ces conversations se déroulaient selon une procédure standard : un représentant de l’ambassade des Émirats arabes unis se rendait au bureau du Premier ministre, muni d’un appareil téléphonique spécial garantissant la confidentialité de l’appel.

Mais cette fois-là, l’appel émis par ben Zayed sortait de l’ordinaire. Une semaine et demie avant le 7 octobre 2023, le dirigeant émirati a appelé Netanyahou depuis le palais présidentiel d’Abou Dhabi et s’est entretenu avec lui pendant 45 minutes.

Au cours de cet entretien, ben Zayed a averti que le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, préparait une opération de grande envergure contre Israël. Ben Zayed a fait part de sa crainte que cet événement non seulement entraîne un bain de sang, mais qu’il déstabilise également toute la région et sape les Accords d’Abraham.

Trois sources étrangères de haut niveau sont très bien informées du contenu de cette conversation, dont l’existence est révélée ici pour la première fois. Sa divulgation est le fruit d’une enquête approfondie s’appuyant sur des dizaines de sources en Israël et dans le monde entier, notamment des responsables de très haut rang, ainsi que sur des enregistrements, des documents internes et de la correspondance. Cette enquête a été menée dans le cadre du nouvel ouvrage « Otages : 843 jours d’abandon » (éditions Kinneret Zmora, en hébreu) rédigé par les auteurs du présent article.

Lors de cet entretien téléphonique, était également présent un proche conseiller de ben Zayed, un Palestinien qui avait émigré il y a plusieurs années de Gaza vers Abou Dhabi et qui entretenait des liens étroits avec la bande de Gaza. Selon ce conseiller, le dirigeant émirati a insisté auprès de Netanyahou sur la nécessité de se préparer à cette menace.

« L’émir a expliqué que, selon lui, Sinwar se préparait à un événement de grande envergure » précise le conseiller. « Il a dit à Netanyahou qu’Israël devait se tenir prêt. Il a également recommandé de tenter de trouver une solution économique pour la bande de Gaza et d’apaiser la situation en Cisjordanie afin d’éviter toute escalade. »

Ben Zayed a exhorté Netanyahou à prendre la situation au sérieux. À sa grande surprise, cependant, le Premier ministre a réagi avec un calme relatif. Netanyahou a déclaré que, selon lui, le Hamas avait l’intention d’intervenir en Cisjordanie, et il a rassuré Ben Zayed en affirmant qu’Israël était prêt à faire face à tous les scénarios.

Le dirigeant émirati a par la suite raconté la conversation qu’il avait eue avec Netanyahou et l’avertissement qu’il avait également transmis au directeur de la CIA, William J. Burns. Ben Zayed a fait part à Burns du sentiment qu’il avait tenté de faire passer à Netanyahou, à savoir que « quelque chose était sur le point d’exploser » et lui a précisé que le Premier ministre israélien estimait que la zone instable dont il était question était, en réalité, la Cisjordanie.

« L’émir espérait qu’en dépit de sa réaction réservée, Netanyahou prendrait le message au sérieux et agirait en conséquence » explique le conseiller. Aucun d’entre eux n’aurait pu imaginer que le Premier ministre, bien qu’ayant pris connaissance du message, n’en informerait pas les responsables des forces de défense. Le chef du Shin Bet, le chef du Mossad, le chef d’état-major des Forces de défense israéliennes : aucun d’entre eux n’a été mis au courant de l’avertissement de ben Zayed.

Pour comprendre l’origine de cet avertissement inhabituel, et pourquoi il a été formulé précisément par le président des Émirats arabes unis, il faut remonter à ce qui s’est passé en coulisses au cours des mois précédents. Au cours de cette période, Israël a mené, sous le regard et avec l’accord de Netanyahou, des pourparlers avec le Hamas au sujet d’une « hudna », une trêve temporaire visant à favoriser la mise en place d’un accord à long terme dans la bande de Gaza.

Les contacts ont débuté en secret début 2023, ce qui coïncide avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou. Sinwar a chargé Ghazi Hamad, membre du bureau politique du Hamas, de cette mission. Hamad parle couramment l’hébreu et avait déjà participé aux contacts secrets visant à obtenir la libération du soldat enlevé Gilad Shalit. Parallèlement, un haut responsable du Fatah, lui aussi parlant couramment l’hébreu, a été recruté. Ce responsable, que nous appellerons ici « Coal Eyes » (un pseudonyme, par mesure de prudence), est connu pour sa fiabilité et est accepté tant par le Hamas que par le Shin Bet. Son rôle consistait à transmettre des messages entre les parties, de manière à ce que les choses ne donnent pas l’impression qu’il y avait un contact direct entre le Hamas et Israël.

Dans la pratique, ces discussions étaient quasi directes. Ghazi Hamad et Coal Eyes se réunissaient au domicile de Nasser Sarraj, à Gaza, lequel avait auparavant occupé le poste de directeur adjoint du ministère des Affaires civiles de l’Autorité palestinienne. Du côté israélien, c’était le responsable du Shin Bet en charge des otages et des personnes disparues qui était à l’autre bout de la ligne. Les troubles à Gaza pouvant également nuire à l’Égypte, une grande partie des discussions reposait sur des accords conclus au préalable entre Jérusalem et Le Caire. Néanmoins, « l’existence même de ce canal direct a été cachée aux Égyptiens, de peur qu’ils ne se sentent offensés d’être exclus » explique l’un des membres de l’équipe du Shin Bet ayant participé à la préparation des pourparlers, « et c’est ainsi qu’il est devenu un canal personnel entretenu par Netanyahou. »

Les discussions ont d’abord porté sur une levée progressive du blocus de Gaza et sur l’augmentation des livraisons de denrées alimentaires et de matières premières à destination de la bande de Gaza. Une nouvelle idée a également été avancée : la création de zones commerciales le long des frontières de la bande de Gaza avec Israël et l’Égypte, lesquelles offriraient des milliers d’emplois aux chômeurs de Gaza. Les Égyptiens étaient également disposés à garantir un « passage sûr » aux habitants de la bande de Gaza se rendant à l’aéroport de Charm el-Cheikh, ce qui leur ouvrirait une fenêtre sur le monde. La proposition d’approvisionner la bande de Gaza en gaz naturel à partir du gisement de Gaza Marine, découvert en 2000 au large des côtes de l’enclave, a également été avancée. Cette proposition a été baptisée « G 4 G », pour « Gas for Gaza » (du gaz pour Gaza).

À l’été 2023, il semblait que toutes les questions économiques avaient été réglées et qu’il ne restait à l’ordre du jour que le sujet le plus sensible : la libération des prisonniers israéliens et la restitution des dépouilles des soldats détenus dans la Bande de Gaza. En échange du retour d’Avera Mengistu et d’Hisham al-Sayed, ainsi que des dépouilles d’Hadar Goldin et d’Oron Shaul, Sinwar a exigé la libération de 500 prisonniers du Hamas. Il a ensuite accepté de ramener ce nombre à 250 prisonniers, puis, après d’âpres négociations, a consenti à la libération de seulement 50 prisonniers. Le Shin Bet était disposé à accepter la libération de 30 prisonniers, dont 20 condamnés à perpétuité, figurant sur une liste jugée « acceptable » pour Israël, en échange de la restitution des quatre Israéliens.

L’ambiance était si optimiste que Coal Eyes a rapporté à plusieurs reprises qu’un accord avec Israël était plus proche que jamais et que les deux parties considéraient les propositions comme des « options réalisables ». L’un des responsables du Hamas impliqué dans les initiatives de négociation témoigne « qu’il en ressortait chaque fois enthousiaste et annonçait à ses collègues : Ça va se faire. »

Une source israélienne proche des services de sécurité, impliquée dans la préparation des négociations, confirme que « fin août 2023, Netanyahou a approuvé la libération de 30 prisonniers, dont 20 condamnés à perpétuité, qui devaient être choisis par le Shin Bet ». Selon lui, « à ce stade, il restait seulement à obtenir l’accord du comité ministériel en charge des otages et des personnes disparues, dont l’approbation est nécessaire pour la libération de prisonniers, en particulier ceux condamnés à la réclusion à perpétuité. »

Cependant, Netanyahou a reporté à plusieurs reprises la convocation de cette commission. Peut-être l’a-t-il fait par crainte de parvenir à un accord avec le Hamas, ou peut-être par crainte de la réaction de ses partenaires extrémistes au sein de son nouveau gouvernement. Aux représentants du Shin Bet, qui géraient le canal de communication avec le Hamas, il disait craindre que l’affaire ne soit divulguée aux médias. « Et c’est ainsi que le dossier est resté au point mort semaine après semaine » explique la source.

Lorsque Sinwar a commencé à manifester son mécontentement face à l’absence de progrès, Ghazi Hamad et Coal Eyes ont tenté de le rassurer en lui expliquant que ce retard était dû au fait que Netanyahou était accaparé par les graves troubles qui secouaient alors Israël : l’avancement de la réforme judiciaire et les manifestations de grande ampleur qui avaient éclaté dans son sillage.

Dans le contexte des bouleversements internes que connaissait alors Israël, l’axe de la résistance composé de l’Iran, du Hamas et du Hezbollah a de plus en plus considéré qu’Israël était devenu beaucoup plus vulnérable et qu’il leur était possible d’unir leurs forces et de lancer une campagne coordonnée pour le vaincre. Des documents internes montrent que de hauts responsables du Hamas ont alors commencé à multiplier leurs appels à l’Iran, sollicitant une aide pour financer l’attaque.

Puis, début septembre 2023, Sinwar a soudainement rompu tout contact avec l’équipe de négociation. « Il a tout simplement disparu de nos radars, s’est évaporé » explique un haut responsable du Shin Bet. Une source du Hamas précise que Sinwar avait perdu patience face au rythme imposé par les Israéliens.

C’est ainsi que le canal direct établi entre un responsable du Shin Bet et Ghazi Hamad, responsable du Hamas, et géré avec l’accord de Netanyahou, a été rompu. Ce canal, soit dit en passant, reprendra pleinement ses activités un an après le massacre du 7 octobre, en septembre 2024, lorsqu’il deviendra urgent de sortir de l’impasse les négociations sur la libération des otages.

En septembre 2023, juste avant que les dés ne soient jetés, Sinwar a organisé une rencontre privée avec Coal Eyes, le responsable du Fatah. « Dis aux Israéliens que s’ils continuent de faire du surplace, je leur prépare une énorme surprise » a-t-il déclaré d’un ton catégorique. C’est là qu’il a laissé échapper pour la première fois un mot-clé qui aurait dû faire sonner l’alarme : « Dis-leur de s’attendre à un zilzal, un tremblement de terre. »

Coal Eyes a quitté la conversation, très secoué. Il a décidé de consulter un ami proche, ce même Palestinien qui avait émigré de Gaza à Abou Dhabi et occupait les fonctions de conseiller proche de ben Zayed.

« Coal Eyes était très nerveux » raconte le conseiller. « Il lui semblait évident que l’opération dont parlait Sinwar pouvait avoir des répercussions sur le Moyen-Orient tout entier, mais il avait peur de transmettre cette information directement au Shin Bet. D’un autre côté, il craignait encore davantage que, s’il n’informait pas le Shin Bet, les Israéliens ne l’accusent de collaborer avec Sinwar. Il craignait sincèrement pour sa vie. C’est pourquoi il a décidé de transmettre le message à ben Zayed. »

« Qu’est-ce que tout cela veut dire ? » a demandé ben Zayed au conseiller, qui lui avait transmis l’avertissement de Sinwar.

« S’il dit zilzal, ça veut dire la guerre » a répondu le conseiller.

« Tu en es sûr ? » a demandé l’émir.

« Non, c’est mon interprétation » a répondu le conseiller, « et c’est aussi ainsi que Coal Eyes l’a compris. »

Le dirigeant émirati a réfléchi à tout ça, indécis. La perspective que, dans un contexte de tensions régionales, le simple fait d’avertir les Israéliens des intentions du Hamas de déclencher une guerre puisse attiser les tensions, voire entraîner une frappe préventive d’Israël, le préoccupait. Il a finalement pris sa décision : « Si nous ne sommes pas sûrs, nous ne transmettrons pour l’instant aucun avertissement aux Israéliens. Nous allons mener une enquête approfondie sur cette affaire jusqu’à ce que nous ayons des certitudes. »

Pour appréhender le degré exact de gravité de la menace proférée par Sinwar, Coal Eyes a été invité à organiser une nouvelle rencontre avec lui à Gaza. Cette rencontre a eu lieu à la mi-septembre 2023.

« Alors ? a demandé Sinwar. As-tu transmis le message aux Israéliens ? »

« Non » a répondu le médiateur.

Sinwar a pris une profonde respiration et, d’une voix d’un calme glacial, lui dit : « Transmets-leur ce message : je prépare la mère de toutes les surprises. Une opération terrifiante. Quelque chose d’extraordinaire. » Une fois encore, il a fait rouler le mot « zilzal », tremblement de terre, sur sa langue. « Transmets mot pour mot aux Israéliens ce que je te dis », a-t-il exigé.

Coal Eyes a contacté le conseiller de ben Zayed depuis Gaza pour lui transmettre les propos de Sinwar. « Je lui ai demandé tous les détails » se souvient le conseiller, « notamment le langage corporel de Sinwar, le ton précis de sa voix et le contexte dans lequel ces propos ont été tenus, en particulier en ce qui concerne l’avertissement concernant le zilzal. »

« Je lui ai proposé de quitter rapidement la bande de Gaza et de me rejoindre chez moi pour un entretien en tête-à-tête. À la fin de cette rencontre, j’ai compris que ni Coal Eyes ni moi n’avions fait d’erreur dans l’interprétation du message : Sinwar avait l’intention d’entrer en guerre. »

Le conseiller a fait part à ben Zayed de ses impressions quant à la conversation qu’il avait eue avec Coal Eyes. Le dirigeant émirati a pris la mesure de l’ampleur de la menace et a décidé que « le message de Sinwar devait être transmis aux Israéliens, à leurs plus hautes instances, dès que possible. »

Et en effet, le 15 septembre, Coal Eyes et le conseiller ont transmis cet avertissement au Shin Bet. Le chef du celui-ci, Ronen Bar, a demandé à s’entretenir immédiatement par téléphone avec le Premier ministre, entretien organisé par le secrétaire militaire de Netanyahou, Avi Gil. Au cours de cet entretien, Bar a informé Netanyahou des menaces de « séisme » proférées par Sinwar, et il a été décidé d’organiser une réunion de sécurité réunissant tous les services de sécurité concernés.

« Pourquoi Sinwar nous a-t-il adressé un avertissement ? » demande aujourd’hui, de manière rhétorique, un haut responsable des services de renseignement. « Soit c’était parce qu’il en avait assez des tergiversations d’Israël, qu’il voulait nous pousser à conclure un accord et qu’il n’était pas vraiment désireux de déclencher une guerre. Soit, comme nous préférons le croire, cela faisait partie de son plan de « grande supercherie », et il voulait tester l’état de préparation de l’armée israélienne. »

Quoi qu’il en soit, les autorités de défense n’ont pris aucun risque inutile. La réunion de sécurité s’est tenue deux jours plus tard, le 17 septembre, en présence du ministre de la Défense Yoav Gallant et de représentants des services de renseignement militaire. À l’issue de la discussion, il a été décidé d’organiser une réunion de travail dans le bureau du Premier ministre plus tard dans la journée. Des représentants du Mossad et du Conseil national de sécurité ont également été invités. Les représentants du Shin Bet présents à la réunion ont estimé, en se basant sur le recoupement de nouvelles informations obtenues par le renseignement, que Sinwar pourrait envisager de s’emparer d’Elizabeth Tsurkov, la chercheuse israélienne qui avait été enlevée et était alors détenue en Irak, afin d’augmenter le nombre de prisonniers palestiniens qu’il obtiendrait dans le cadre d’un accord d’échange.

Le chef du Shin Bet a précisé qu’il ne s’agissait là que d’une première évaluation et que cet avertissement devait être pris au sérieux, étant donné qu’il révélait un manque de force dissuasive du côté d’Israël et indiquait que « nous étions sur une trajectoire de collision ». Bar a recommandé une méthode opérationnelle appelée « bombe extinctrice » – nom de code désignant une attaque puissante et soudaine destinée à neutraliser rapidement une menace majeure – ou, à tout le moins, la mise en œuvre de « mesures défensives énergiques » à Gaza et en Cisjordanie, ne serait-ce qu’en prévision des fêtes juives qui approchaient. Aucune décision n’a été prise à l’issue de la réunion.

Constatant qu’Israël ne réagissait pas suite à l’avertissement clair transmis au Shin Bet, le dirigeant émirati a décidé de s’entretenir personnellement avec le Premier ministre israélien. C’est ainsi qu’à la fin du mois de septembre a eu lieu cet entretien de 45 minutes, au cours duquel il a adressé à Netanyahou un avertissement explicite concernant les intentions de Sinwar.

Un appel similaire avait été reçu à l’époque par le bureau du Premier ministre en provenance du chef des services de renseignement égyptiens, le général Abbas Kamel, qui avait averti Netanyahou « d’un événement inhabituel, une opération terrifiante », sur le point d’être lancée par le Hamas. La journaliste Smadar Perry, qui a publié les détails de cette conversation dans le quotidien Yedioth Ahronoth, rapporte que Netanyahou a également déclaré à Kamel : « À Gaza, nous maîtrisons la situation, nous tenons les rênes. Notre problème c’est la Cisjordanie, et c’est là-bas que nous déployons également des forces. »

Le 1er octobre, lors d’une discussion portant sur les émeutes à la frontière de Gaza et sur la mise au jour des intentions du Hamas de mener une attaque terroriste en Cisjordanie, le chef du Shin Bet a de nouveau recommandé de prendre pour cible de hauts responsables du Hamas, dont Sinwar, qui « faisait preuve d’arrogance. »

Comme lors des précédentes occasions où cette proposition lui avait été soumise, Netanyahou a répondu : « Préparez-moi des propositions et je les examinerai. »

« Il n’a jamais dit non » explique un haut responsable de la Défense. « C’était toujours sa façon de repousser le moment de s’attaquer au problème. » Un autre haut responsable présent lors de la discussion se souvient qu’en concluant la réunion, le Premier ministre a déclaré : « Continuez à travailler sur cette faisabilité, mais pour l’instant, apaisez la situation. »

Tout au long de la réunion, le Premier ministre n’a pas fait allusion aux appels d’alerte qu’il avait reçus.

« Si nous avions eu connaissance de ces avertissements, il est possible que nous aurions accordé davantage d’importance au premier message que nous avions reçu de Sinwar » explique un haut responsable du Shin Bet. « Cela aurait peut-être également permis de comprendre les raisons de son retrait soudain des négociations début septembre. « Nous aurions peut-être fait le rapprochement et abouti à une conclusion totalement différente de celle à laquelle nous sommes parvenus, une conclusion qui aurait bouleversé notre analyse dans son ensemble. »

Les origines de la relation complexe entre Netanyahou et Sinwar remontent à de nombreuses années, plus précisément à la libération de Sinwar d’une prison israélienne dans le cadre de l’accord Shalit de 2011. Après s’être emparé implacablement de tous les centres de pouvoir de la bande de Gaza, Sinwar a commencé à élaborer une nouvelle stratégie à deux volets visant à sortir Gaza de sa situation difficile.

« Dès le début, peut-être même déjà lorsqu’il était en prison, Sinwar avait deux options en tête » explique un haut responsable des services de renseignement qui connaissait bien Sinwar à l’époque. « D’une part, il accélérait le développement des capacités militaires du Hamas, transformant ce dernier en une puissante armée terroriste qui s’est heurtée à plusieurs reprises à Israël. D’autre part, il laissait s’installer la prise de conscience du fait que, lors de toutes les vagues de combats, Gaza avait été vaincue de manière irrévocable. Par conséquent, en dépit de sa haine profonde envers Israël, il faudrait donner une chance à une tentative de parvenir à un accord qui permettrait une vie normale à Gaza, avant de recourir à l’armée du Hamas si cet accord ne se concrétisait pas. »

En 2017, Sinwar décidait de franchir une étape surprenante. Il a contacté son rival juré, l’ancien responsable du Fatah et actuel homme d’affaires, Mohammed Dahlan. Les deux hommes, originaires de Khan Yunis, se connaissaient depuis leurs années d’université à Gaza, et déjà à l’époque, il y avait une profonde animosité entre eux. La tension s’était exacerbée lorsque Dahlan, chef de la sécurité préventive au sein de l’Autorité palestinienne pendant son mandat dans la bande de Gaza, avait mené une guerre sans merci contre les dirigeants du Hamas. Lorsque le Hamas s’était emparé du pouvoir par la force à Gaza, Dahlan avait été placé en tête de la liste des personnes à abattre.

Mais Sinwar estimait désormais pouvoir tirer parti de Dahlan et des relations qu’il avait nouées tant avec le gouvernement égyptien qu’avec les services de sécurité israéliens. À l’été 2017, après près de 40 ans de rupture et d’animosité, Sinwar a rencontré Dahlan à son domicile du Caire, en compagnie de plusieurs autres hauts responsables du Hamas, dont Mohammed Deif, chef de la branche militaire, et Moussa Abu Marzouk, membre du bureau politique du Hamas.

Sinwar a décrit à Dahlan les terribles souffrances endurées à Gaza et lui a demandé de transmettre à Netanyahou son souhait de parvenir à un accord satisfaisant. Les éléments essentiels de cet accord consistaient à assouplir le blocus et à relancer l’économie de Gaza, principalement par la création d’emplois.

Dahlan a fait intervenir les Égyptiens pour qu’ils jouent le rôle de médiateurs entre Sinwar et Netanyahou. Cette initiative a donné naissance à un réseau de relations de travail indirectes entre Israël et le Hamas. Un aperçu de ces contacts allait être révélé rétrospectivement en 2022, lorsque Meir Ben-Shabbat, alors chef du Conseil de sécurité nationale, a dévoilé dans une interview accordée au Yedioth Ahronoth les négociations menées avec Sinwar. Ben-Shabbat a présenté une note que Sinwar avait rédigée en hébreu et envoyée à Netanyahou en 2018 : « Risque calculé. »

« Cela a été l’un des moments les plus magiques de ce processus » a déclaré Ben-Shabbat. « J’en déduis que Sinwar est très attentif à ce qui se passe du côté israélien, qu’il analyse chaque déclaration des responsables politiques, qu’il comprend les dilemmes et qu’il y apporte sa propre contribution. »

En août 2018, ces contacts ont débouché sur une réunion de hauts responsables israéliens consacrée à cette question, en présence du Premier ministre. Au cours de cette réunion, un plan structuré a été présenté en vue de la conclusion d’un accord prévoyant la libération des quatre prisonniers en échange d’un cessez-le-feu réciproque et de l’acceptation par Israël d’un arrangement et d’un assouplissement significatif du blocus de Gaza.

L’étape suivante portait sur l’accord d’échange lui-même. Pour que le Hamas libère les quatre Israéliens, Israël a accepté de libérer des prisonniers du Hamas, y compris ceux arrêtés lors de la guerre de Gaza de 2014 (opération Protective Edge), à l’exception de ceux impliqués dans des activités terroristes majeures. Le compte-rendu de la réunion indiquait que « reporter l’accord d’échange de prisonniers et de personnes disparues, et le dissocier du processus de négociation, pourrait retarder de plusieurs années la solution concernant le retour des prisonniers et des personnes disparues. »

De hauts responsables de la défense ont estimé que les conditions étaient alors des plus propices pour qu’Israël parvienne à un accord d’échange de prisonniers à un coût acceptable. Netanyahou a pris note des conclusions de la discussion et s’est engagé à prendre une décision. Cependant, le temps a passé, et Netanyahou a commencé à hésiter, retardant ainsi l’approbation du processus d’accord.

En revanche, lorsque les services de sécurité ont constaté une intensification des activités opérationnelles du Hamas, Netanyahou a refusé à plusieurs reprises d’autoriser le lancement à son encontre d’une opération de grande envergure. « C’était déjà devenu une routine » raconte un officier supérieur. « Ils tirent des roquettes, nous ripostons, il y a une série d’affrontements, les habitants de la zone frontalière [israélienne] avec Gaza sont épuisés, et cela coûte très cher. L’armée a voulu, à plusieurs reprises, lancer une vaste opération militaire tous azimuts contre Gaza, mais le gouvernement dirigé par celui-là même qui avait promis avant son élection « d’être ferme face au Hamas » a insisté pour ne pas aggraver la situation et préserver soigneusement cet « atout » qu’est le Hamas. « Calmez-vous », nous disaient-ils, « concentrons-nous sur le nord et l’Iran. »

Un ancien général de division de l’armée israélienne témoigne avoir entendu « à plusieurs reprises le chef d’état-major, Herzl Halevi, critiquer la politique d’endiguement de Netanyahou ». Il la décrivait en termes très imagés lors des réunions : « C’est comme avoir un clou qui dépasse du mur chez soi, et au lieu de l’arracher, on rassemble tous les membres de la famille, y compris les enfants, et on leur dit : Chaque fois que vous passez là, faites attention au clou. Quand nous avons accepté de vivre avec ce clou, nous étions loin de nous douter que, finalement, alors qu’il aurait fallu l’enlever du mur, c’est nous qui allions nous y empaler. »

Puis la pandémie de Covid-19 a éclaté, et les contacts entre le Hamas et Israël ont été rompus. Israël s’est concentré sur la gestion des nouveaux problèmes engendrés par la pandémie et, parallèlement, a été entraîné dans cinq cycles électoraux consécutifs. Au sein de l’axe de la résistance, une nouvelle stratégie a commencé à faire son chemin : le jour approchait où un coup décisif pourrait être porté à Israël, affaibli par la crise. Sinwar, quant à lui, a continué à consacrer beaucoup d’efforts et d’argent au développement de projets de tunnels à Gaza ainsi qu’à l’entraînement et à l’armement de l’armée du Hamas en vue du jour fatidique.

Il faudrait encore près de trois ans avant que ce jour n’arrive. « Lorsque vous lirez ces mots, des milliers de combattants du djihad venus des Brigades Izz al-Din al-Qassam surgiront pour attaquer des cibles de l’occupation sioniste criminelle, et bombarderont les avant-postes ennemis, ses agglomérations et ses carrefours dans la région sud de la Palestine occupée » ont annoncé Sinwar et ses amis Mohammed Deif et Marwan Issa dans une lettre adressée au Hezbollah le matin du 7 octobre, dans le but de persuader le chef de l’organisation de l’époque, Hassan Nasrallah, de se joindre à l’opération. « Nos forces franchiront la barrière de séparation pour affronter et combattre les forces d’occupation, s’empareront de positions militaires et civiles dans la région et feront de nombreux prisonniers parmi les soldats de l’occupation. » [Longue de 65 kilomètres, la barrière est composée d’un mur et d’une clôture qui ont nécessité 140 tonnes de fer et d’acier, NdT]

Le 7 octobre, à 6 h 29 du matin, le « zilzal » a frappé. Dès midi, les réseaux sociaux en Israël et dans le monde entier étaient inondés d’images effroyables du massacre : des meurtres diffusés en direct, des incendies criminels et des destructions. Des dizaines de vidéos montraient des civils enlevés et emmenés vers la bande de Gaza.

Lorsque le cabinet de sécurité israélien s’est réuni avec un certain retard, à 14 h 45, on ne disposait toujours pas d’une estimation précise du nombre de personnes enlevées. « À l’heure actuelle, on compte 14 soldats et 28 otages civils, ainsi que des dizaines d’autres avec lesquels aucun contact n’a pu être établi » a déclaré le chef du Shin Bet. Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a exigé que l’on ignore les otages, affirmant « qu’il est impossible d’agir avec un tel état d’esprit. »

« J’ai donné l’ordre aux Forces de défense israéliennes : aucune négociation, quelle qu’elle soit » a déclaré le ministre de la Défense Yoav Gallant. « Ils n’accepteront de nous parler que lorsqu’ils seront au fond du gouffre, la tête sous l’eau. »

En fin de journée, le monde était submergé d’informations effroyables concernant l’enlèvement de centaines d’hommes et de femmes, d’enfants et de personnes âgées. À 19 h 00, le Premier ministre du Qatar, le cheikh Mohammed ben Abdulrahman al-Thani, a appelé le directeur du Mossad, David Barnea, avec lequel il entretenait des relations amicales – « Dedi Boy », comme le dirigeant qatari avait l’habitude d’appeler affectueusement le responsable des services de renseignement israéliens. Les deux hommes s’étaient rencontrés à peine une semaine plus tôt, à la fin de Yom Kippour. Barnea s’était alors rendu à Doha au nom de Netanyahou pour demander aux Qataris d’augmenter leur aide financière à la bande de Gaza.

Al-Thani était dans tous ses états. « Je viens de parler avec le chef politique du Hamas, Ismail Haniyeh, et son adjoint, Khalil al-Hayya, qui venaient tout juste d’arriver à Doha » a-t-il expliqué à Barnea. « Je les ai explicitement menacés : si tous les otages civils ne sont pas libérés immédiatement, j’ordonnerai personnellement leur expulsion du Qatar. Je tiens à vous informer que le Hamas est prêt à libérer tous les civils dès maintenant, et que nous sommes disposés à jouer le rôle de médiateurs. »

La réponse du directeur du Mossad israélien a laissé al-Thani perplexe. « S’ils veulent libérer les civils, qu’ils les libèrent » a répondu Barnea. « Nous ne sommes pas disposés à dialoguer avec le Hamas. » Le dirigeant qatari a déclaré à ses collaborateurs : « Ce ne sont pas les Israéliens que je connais. Ce n’est pas le Dedi Barnea que je connais. »

Barnea, comme l’admettent ses collaborateurs, a bien entendu le Premier ministre du Qatar lui dire, lors de leur première conversation, que le Hamas était disposé à libérer les civils, mais que l’organisation terroriste avait posé des conditions inacceptables, telles que l’arrêt de l’incursion de l’armée israélienne à Gaza et l’octroi de nouveaux droits aux fidèles sur le Mont du Temple. Le Premier ministre du Qatar nie ces allégations. « Le premier jour, les dirigeants du Hamas n’ont posé aucune condition draconienne » affirme son conseiller, « car la menace que nous faisions peser était réelle, et ils n’étaient absolument pas en mesure d’imposer quelque condition que ce soit. »

Al-Thani n’a pas baissé les bras. Il a appelé le secrétaire d’État américain Antony Blinken. « Écoutez, lui a-t-il dit, il y a des centaines d’otages à Gaza, et parmi eux, selon mes estimations, des dizaines de civils. Il faut qu’ils soient immédiatement libérés. J’ai proposé aux Israéliens de servir de médiateur pour conclure rapidement un accord en vue de leur libération, mais cela ne les intéresse pas. »

Blinken a informé al-Thani qu’il prévoyait de se rendre en Israël dans les trois jours. « Attendons » l’a-t-il rassuré. « Je m’entretiendrai personnellement avec Netanyahou. » Al-Thani a insisté : « Vous savez que le temps est un facteur important. Nous devons agir maintenant. » Blinken l’a interrompu : « Pour le moment, la situation est complexe. Israël est toujours sous le feu des attaques, et il n’y a personne à qui parler. Nous allons attendre trois jours. »

Le lendemain matin, loin des négociations diplomatiques entre Israël et Doha, Rawhi Mushtaha, le bras droit de Sinwar, a appelé Samir Mashharawi, un proche de Dahlan. Lors de cet appel téléphonique depuis Gaza, Mushtaha, au nom de Sinwar, a demandé à Dahlan de les aider à trouver rapidement un médiateur afin de faire avancer un accord de cessez-le-feu. Pour donner plus de poids à sa demande, Mushtaha a ajouté : « Notre ami vous écoute », faisant référence à Sinwar, qui suivait la conversation.

Mashharawi a fait part de cet appel à Dahlan. Selon lui, Dahlan lui aurait dit : « Avant toute chose, ils doivent libérer tous les civils, les enfants, les personnes âgées et les bébés. » Sans cela, il n’y a rien à discuter. Ce qu’ils ont fait relève de la folie. Ce n’est pas une ligne rouge qu’ils ont franchie, c’est une ligne noire. Si les civils sont libérés, l’opinion publique israélienne aura le sentiment qu’il y a matière à discuter. Sinon, qu’ils en subissent les conséquences. »

Mashharawi a transmis le message de Dahlan au Hamas. « Donne-moi 24 heures et je te tiendrai au courant » a répondu Mushtaha. À la surprise générale, il est revenu à peine une heure plus tard. Il avait un message : Sinwar était prêt à libérer tous les civils. Il convient de noter que lorsque Sinwar parle de civils, il ne parle que des personnes qui sont âgées de moins de 18 ans et de plus de 50 ans.

« Il m’a dit que, dans un premier temps, libérer tous les civils sans rien demander en échange ne leut posait aucun problème » raconte Mashharawi. « Je vous jure que ce sont ses mots exacts : tous les civils, sans rien demander en échange. Ils n’avaient qu’une seule condition : ils voulaient que nous fassions intervenir au plus vite un médiateur désigné d’un commun accord, afin que les négociations puissent commencer immédiatement sur tous les autres points – la libération des soldats et des officiers en échange de prisonniers palestiniens, puis la question du blocus de Gaza. »

Dahlan a fait appel à ses contacts au sein du Shin Bet et leur a transmis ces informations. Selon Mashharawi, « la réponse officieuse que Dahlan a reçue de leur part était la suivante : Netanyahou ne veut parler de rien. Il ne veut que la guerre et l’élimination du Hamas. » Le point de vue des Israéliens était le suivant : « D’abord, nous éliminons le Hamas, puis nous récupérerons les otages par la force. »

Un haut responsable de la Défense reconnaît que certaines, au moins, des propositions visant à obtenir la libération des otages civils ont été transmises au Mossad, au Shin Bet et au Premier ministre. Mais selon lui, même si ces propositions étaient bien concrètes, l’establishment militaire, qui a eu besoin de 24 heures pour reprendre le contrôle de la situation, et a fortiori les dirigeants politiques, encore sous le choc, n’ont pas été en mesure d’aborder la question au cours des premiers jours.

« Pour être honnête » déclare ce haut responsable, « la question des otages ne figurait pas sérieusement à l’ordre du jour à ce stade, et personne, ni au niveau militaire ni au niveau politique, n’était disposé à discuter de cette proposition. La libération des otages ne figurait même pas sur la liste des objectifs de guerre formulée par le gouvernement dans la nuit du 7 octobre. La proposition aurait-elle pu être débattue comme il se doit et une décision prise ? Sur le fond, la réponse est oui. Mais le climat général était similaire à celui qui régnait après Pearl Harbor : nous venions de subir un coup brutal. Nous étions en pleine guerre : qui pouvait se permettre de parler d’arrêter les combats et d’entamer des négociations dans l’immédiat, même si c’était pour sauver la vie de dizaines de personnes, dont le nombre exact nous était encore inconnu ? »

Mashharawi raconte que le 10 octobre, Mushtaha l’a rappelé, au nom de Sinwar, pour savoir si une réponse israélienne à la proposition du Hamas avait été reçue. « Je lui ai dit : j’attends toujours une réponse d’Israël » explique Mashharawi. « J’ai attendu encore quelques jours une réponse, puis j’ai de nouveau pris contact avec les Israéliens, mais ils n’étaient absolument pas disposés à discuter. Entre temps, en l’espace de quelques jours, les bombardements sur Gaza se sont intensifiés, et il est devenu impossible de joindre Mushtaha et Sinwar. »

Blinken est finalement arrivé en Israël au bout de six jours. Dès son arrivée, le jeudi 12 octobre, il a rencontré Netanyahou, puis s’est rendu le lendemain à Doha pour s’entretenir avec le Premier ministre du Qatar. « J’ai abordé la question de la libération des otages avec Netanyahou, mais je n’ai pas obtenu de réponse claire de sa part » a déclaré le secrétaire d’État américain à al-Thani. « Netanyahou n’en est pas encore là ! »

Al-Thani a réitéré sa conviction qu’à mesure que les jours passaient et que les attaques israéliennes à Gaza s’intensifiaient, faisant de nombreuses victimes, notamment parmi les civils, l’accord proposé par le Hamas pour libérer les otages risquait d’expirer. Blinken a promis d’essayer de s’entretenir à nouveau avec Netanyahou. Le 14 octobre, peu après le décollage de son avion de Doha à destination de Washington, Blinken a envoyé un SMS à al-Thani : « Netanyahou est prêt à ce que vous jouiez le rôle de médiateur. Le directeur du Mossad arrivera bientôt. » Le lendemain, huit jours après qu’Al-Thani eut proposé ses services au directeur du Mossad israélien, Barnea est arrivé à Doha.

Entre-temps, comme on pouvait s’y attendre, le Hamas a surenchéri. Un haut responsable du Shin Bet, qui avait compris où cela allait mener, se souvient que dès le 18 octobre, après la vague meurtrière de frappes qu’Israël avait déchaînée sur Gaza au cours de ces premiers jours, il avait estimé qu’il fallait y mettre un terme. « Nous aurions dû prendre le temps de respirer, serrer les dents, nous armer de courage et encaisser le coup en libérant tous les prisonniers exigés par le Hamas. Ensuite, nous aurions dû saisir la première occasion de reprendre les hostilités. »

Pour lui, « les premières heures et les premiers jours qui suivent l’enlèvement sont les plus critiques. À mesure que les jours passent et que la riposte militaire s’intensifie, les deux camps ont tendance à camper sur leurs positions, et le prix des otages augmente. Nous devons aussi agir avec finesse, ai-je dit. Mais lorsque cette idée a été soumise au Premier ministre, celui-ci a répondu : Dès qu’une stratégie est dévoilée, ce n’est plus une stratégie. Et l’affaire en est restée là. »

Le colonel (à la retraite) Doron Hadar, qui a dirigé pendant de nombreuses années l’unité de négociation de l’état-major général des Forces de défense israéliennes (FDI), a également perçu des signes indiquant la volonté du Hamas de s’engager dans des négociations ouvertes. « J’ai commencé à recevoir des messages, à recueillir des renseignements et d’autres données, et la situation s’est peu à peu précisée : compte tenu du contexte, alors que l’autre camp était lui aussi sous le choc et que le Hamas était consterné par le préjudice d’image subi sur la scène internationale à la suite des images montrant des centaines d’otages, des personnes âgées, des femmes effrayées et des enfants en larmes, nous pouvions établir un cadre d’accord au sein duquel, si nous le souhaitions, il ne serait pas difficile de faire valoir par la suite que le Hamas l’avait violé, et de lancer une attaque. »

« Il est évident pour moi, bien sûr, que notre camp est sous le choc total, et même plus que cela, en proie à une rage intense. Mais en fin de compte, on attend des dirigeants qu’ils sachent faire la part des choses entre les réactions émotionnelles et la raison, et qu’ils prennent le temps de réfléchir à ce qu’il convient réellement de faire à ce stade. Comme conclure un pacte avec le diable, puis le tuer. »

À la mi-octobre, Hadar a assisté à une réunion organisée dans le bureau d’Ophir Falk, le conseiller en politique étrangère de Netanyahou, qui portait sur la définition des objectifs de guerre. Hadar a demandé à présenter son point de vue à l’assemblée. « J’ai demandé à Falk : Dites-moi, est-ce que vous saisissez ce qui est en train de se passer ? raconte Hadar. Nous pouvons ramener les femmes et les enfants dès maintenant. Il s’agit d’un échange à raison d’un contre un. Nous pouvons prendre l’initiative. »

Falk a mis fin à la discussion et a demandé aux autres participants de quitter la salle. « J’ai poursuivi, se souvient Hadar, et je lui ai dit : Concluons un accord. On leur proposera mille prisonniers, voire deux mille s’il le faut. Le monde est de notre côté maintenant, exerçons une pression internationale et concluons un accord. »

Mais Falk a interrompu Hadar. « Il n’y aura aucun accord, lui a-t-il dit. On est face à l’État islamique. Ce sont des meurtriers. Ils n’obtiendront rien. Change ton état d’esprit, Doron. »

« Le problème de base était que le Hamas cherchait une fin définitive du conflit, comme il l’appelait » conclut William J. Burns, l’ancien directeur de la CIA, avec la modération qui le caractérise, résumant ainsi le labyrinthe dans lequel allait s’enliser la question des otages. « Le seul compromis que Netanyahou était prêt à envisager était un accord de première phase, mais il affirmait devoir se réserver en permanence la possibilité de “continuer à anéantir le Hamas par la suite”, selon ses propres termes. Et c’est là que résidait pour nous le véritable défi : comment résoudre cette équation et parvenir à ramener tout le monde à la table des négociations ? »

En conséquence, l’État d’Israël a bel et bien changé d’approche dans sa manière de traiter ses citoyens et ses soldats retenus captifs par l’ennemi. Il a donc fallu attendre encore deux années de guerre avant qu’un accord ne soit signé pour ramener les derniers otages de Gaza, vivants ou morts, alors que le Hamas était toujours debout.

Le cabinet du Premier ministre a qualifié cette enquête de « mensonge éhonté ».

« Le Premier ministre Netanyahou n’a pas parlé au président des Émirats arabes unis pendant la période en question et n’a reçu aucun avertissement de sa part », indique la réponse.

L’ancien chef du Shin Bet, Ronen Bar, et l’ancien chef d’état-major des Forces de défense israéliennes, Herzl Halevi, ont déclaré qu’ils n’avaient pas été informés de l’avertissement lancé par le président des Émirats arabes unis.

Haaretz a contacté le président ben Zayed pour obtenir ses commentaires, mais n’a reçu aucune réponse.

Source : Haaretz, Shlomi Eldar, Ruth Yuval, 08-09-2026

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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