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Ce qu’a fait Julian Assange ou ce que tous les journalistes d’investigations devraient faire – par Robert Parry

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Source : Consortium News, Robert Parry, 16-12-2010

18 avril 2019

Les États-Unis ont inculpé Julian Assange pour avoir encouragé ses sources à lui fournir plus d’informations et avoir tenté de protéger l’identité de celles-ci, or c’est ce que font systématiquement tous les journalistes, affirme l’un des plus grands journalistes d’investigation de notre époque.

Robert Parry nous informe ici des tentatives de l’administration d’Obama pour mettre en examen Assange pour avoir simplement fait ce que font tout le temps tous les journalistes d’investigation, dont Robert Parry : encourager leurs sources à leur fournir des informations secrètes même si elles doivent enfreindre la loi pour ce faire. Alors que le ministère de la Justice sous Obama a en définitive décidé de ne pas le poursuivre car cela serait franchir le pas de la criminalisation du journalisme, l’administration Trump a franchi cette même ligne rouge sur la base de ces mêmes preuves rejetées par l’administration Obama. Voici un article visionnaire et pertinent du regretté fondateur du site Consortium News, écrit huit mois après la sortie de la vidéo « Meurtre Collatéral ».

Première publication le 16 décembre 2010.

Quels que soient les aspects insolites de cette affaire, le projet de l’administration Obama de mettre en examen le fondateur de Wikileaks Julian Assange sous la charge de conspiration avec la soldate Manning en vue d’obtenir des secrets américains, frappe au cœur même du journalisme d’investigation qui se concentre sur les scandales ayant trait à la sécurité nationale. [par choix de traduction nous donnerons à Chelsea Manning son identité actuelle, NdT]

Et cela, simplement parce que, dans la plupart des cas, pour obtenir des informations classifiées sur les crimes d’état, des journalistes persuadent un agent du gouvernement d’enfreindre la loi en communiquant des documents classifiés ou tout du moins en révélant des informations secrètes. Il y a quasiment toujours un certain niveau de « conspiration » entre le journaliste et sa source.

Contrairement à ce que certaines personnes extérieures au journalisme pourraient penser, il est en fait plutôt rare que des information sensibles arrivent spontanément, « par inadvertance ». En fait au cours de mes trois décennies d’enquêtes dans ce domaine, je ne me souviens que de très rares documents secrets me parvenant de cette façon.

Dans la plupart des cas j’ai joué un rôle, important ou pas, dans la recherche d’informations classifiées ou dans les efforts pour convaincre des agents gouvernementaux de divulguer des secrets. Dans la majorité des cas j’étais l’instigateur de ces « conspirations ».

Généralement, mes « co-conspirateurs » étaient des agents gouvernementaux bien intentionnés qui étaient au courant d’actes répréhensibles commis sous couvert de sécurité nationale mais qui ne souhaitaient en aucun cas mettre leurs carrières en péril en parlant de ces violations. Le plus souvent, pour les convaincre, je devais soit faire appel à leur conscience soit leur fournir une quelconque justification acceptable pour qu’ils m’aident.

Assange : A fait ce que font les journalistes

En d’autres occasions j’ai essayé de divulguer « en catimini » des informations classifiées plus que jamais d’actualité. En effet en 1995 naissait Consortiumnews.com qui avait pour objectif de publier des informations secrètes et hautement confidentielles découvertes dans les dossiers d’une enquête du Congrès au cours de la période chaotique séparant la victoire des Républicains aux élections de 1994 et leur prise de pouvoir au Congrès au début de 1995.

En décembre 1994 j’ai demandé et obtenu l’accès à des archives apparemment non-classifiées oubliées par un groupe de travail qui avait examiné les accusations selon lesquelles l’équipe de campagne de Ronald Reagan avait, en 1980, saboté les négociations du président Jimmy Carter avec l’Iran concernant les otages.

A ma grande surprise j’ai découvert que les enquêteurs, apparemment dans leur hâte à terminer leur travail, avaient omis de se débarrasser des dossiers classifiés. J’ai donc profité du fait que mon « surveillant » ne me prêtait pas attention pour photocopier certains des dossiers secrets et suis parti avec le dossier. Plus tard j’ai écrit des articles au sujet de ces documents et j’en ai posté certains sur Internet.

Un tel comportement, qu’il consiste à inciter un agent gouvernemental nerveux à divulguer un secret ou alors à exploiter un accès non autorisé à des documents secrets, fait partie intégrante de ce que fait un journaliste d’investigation lorsqu’il expose des violations de la sécurité nationale. La règle de base veut que ce soit au gouvernement de cacher ses secrets et aux journalistes de les révéler.

« Ce qui permet aux journalistes d’obtenir des informations classifiées sur les crimes d’État, implique la plupart du temps qu’un journaliste persuade un agent gouvernemental d’enfreindre la loi, soit en ayant communication de documents classifiés, soit tout du moins en prenant connaissance d’informations secrètes. Il y a quasiment toujours un certain niveau de « conspiration » entre le journaliste et sa source. »

Quand il y a des fuites importantes, le gouvernement essaie souvent de convaincre les dirigeants des médias de rejeter ou d’édulcorer ces histoires « pour le bien du pays ». Mais finalement le choix d’obéir ou de publier appartient au seul média.

Historiquement la plupart de ces fuites ont, à court terme, mis le gouvernement dans le pétrin (bien qu’habituellement cela soit accompagné de cris d’orfraie). Néanmoins à plus long terme le public a pu ainsi être mis au courant des abus de pouvoir du gouvernement. Des réformes s’en sont souvent suivies comme lors du scandale « Iran-Contra » que j’ai contribué à révéler dans les années 1980.

Précédent « Nixon »

Cependant dans le cas de Wikileaks, au lieu de simplement se plaindre et passer à autre chose, l’administration Obama semble se diriger dans une direction qu’on n’avait plus vue depuis que l’administration Nixon avait tenté d’empêcher la publication des dossiers secrets « Pentagon Papers » sur la guerre du Vietnam en 1971.

En réagissant ainsi, l’administration Obama, qui était entrée en fonction en jurant d’établir une nouvelle ère de transparence, envisage une nouvelle stratégie de criminalisation des pratiques journalistiques traditionnelles tout en essayant de promettre aux principaux médias américains qu’ils ne seront pas emportés dans le coup de filet « Assange-Manning ».

Le New York Times a affirmé jeudi que les procureurs fédéraux étudiaient la possibilité d’inculper Julian Assange pour conspiration et ce pour avoir encouragé ou aidé Manning à sortir « des dossiers militaires classifiés et du Département d’État depuis le système informatique gouvernemental ». »

L’article du Times rédigé par Charlie Savage souligne que si les procureurs décident que Julian Assange a contribué de quelque façon que ce soit à tout cela « ils pensent qu’ils pourraient le poursuivre pour avoir contribué à la fuite, et pas uniquement pour avoir bénéficié des documents qu’il a ensuite publiés.

« Parmi les éléments examinés par les procureurs on trouve une discussion en ligne dans laquelle l’analyste militaire Manning aurait affirmé avoir été directement en communication avec Julian Assange par le biais d’un service de messagerie cryptée alors qu’elle téléchargeait des fichiers gouvernementaux cœur. La soldate Manning aurait également affirmé que Julian Assange lui aurait donné accès à un serveur spécialisé afin d’en transférer certains à Wikileaks.

« Adrian Lamo, un ancien hacker à qui Chelsea Manning s’est confié et qui a fini par la dénoncer, a affirmé que celle-ci a décrit ces interactions au cours de leurs conversations sur messagerie instantanée. Il affirmait que le but du serveur spécial était de permettre que les envois de Manning soient « placés en haut de la pile pour être examinés » Selon le rapport de Monsieur Lamo, la soldate Manning s’en vantait comme autant « de preuves de son statut de source de premier plan de Wikileaks. » »

Bien que certains des éléments de cette collaboration Assange-Manning puissent être considérés comme techniquement uniques du fait du rôle d’internet – et cela peut être un soulagement pour des médias plus traditionnels, comme le Times, qui de fait a publié certains des documents de Wikileaks – la réalité derrière tout ça est que ce qu’a fait Wikileaks est essentiellement « du même tonneau » que ce que fait le journalisme d’investigation dans le « nouveau contenant » qu’est Internet.

« Dans la plupart des cas j’ai joué un rôle, important ou pas, dans la recherche d’informations classifiées ou dans les efforts pour convaincre des agents gouvernementaux de divulguer des secrets. Le plus souvent j’étais à l’origine de ces « conspirations ». »

En rejetant Wikileaks comme une sorte d’hybride journalistique déviant, il se peut que les principaux journaux américains retrouvent un souffle, mais ils se pourrait bien qu’ils soient balayés par un nouveau précédent juridique qui pourrait les concerner plus tard.

Quant à l’administration Obama, sa soudaine agressivité pour déjouer ces nouveaux « crimes » en forme de publication d’informations vraies est tout simplement stupéfiante quand on la compare à son attitude « on n’a rien vu de mal » en ce qui concerne les crimes, publiquement reconnus, commis par George W. Bush et ses collaborateurs, crimes qui incluaient des infractions majeures telles que la torture, l’enlèvement et la guerre d’agression.

Le coup d’Holder

Holder : c’est lui qui a préparé l’acte d’accusation d’Assange

La possibilité que Julian Assange soit poursuivi ne me semble plus relever de la paranoïa. Dans un premier temps je ne pensais pas que l’administration Obama penserait sérieusement à contourner la loi pour trouver une façon de poursuivre Julian Assange et de fermer Wikileaks.

Mais il y a eu des pressions sur les partenaires de Wikileaks tels qu’Amazon et Paypal ainsi que des menaces de figures politiques majeures américaines, débitant leur rhétorique sur le fait que Julian Assange était un « terroriste » du même niveau qu’Oussama Ben Laden et donc une cible méritant d’être assassinée.

Normalement quand les gens se livrent à de tels discours de violence ce sont eux qui s’attirent les foudres de la police et des procureurs. Dans ce cas particulier cependant, l’administration Obama semble s’incliner face à ceux qui parlent avec légèreté d’assassiner celui qui dit la vérité.

Le procureur général Eric Holder a annoncé la semaine dernière qu’il avait pris des mesures « importantes » dans l’enquête, une allusion possible à ce qu’un des avocats de Julian Assange a dit au sujet de ce qu’il avait appris des autorités suédoises concernant une réunion secrète du grand jury en Caroline du Nord.

Le Times a affirmé que « Des fonctionnaires du ministère de la justice ont refusé de s’exprimer quand aux activités du grand jury. Mais au cours d’entretiens, des sources proches du dossier ont affirmé que le ministère, qui subit une intense pression pour faire un exemple, semblait enclin à poursuivre Monsieur Assange en tant que co-conspirateur concernant les fuites car il s’agit de dissuader de toute future fuite massive de documents sur internet.

« En rejetant Wikileaks comme une sorte d’hybride journalistique déviant, il se peut que les principaux journaux américains retrouvent un souffle, mais ils se pourrait bien qu’ils soient balayés par un nouveau précédent juridique qui pourrait les concerner plus tard. »

« En intentant un procès à Monsieur Assange en tant que conspirateur concernant les fuites de la soldate Manning, le gouvernement n’aurait pas à affronter des questions embarrassantes sur le fait qu’il ne poursuive pas également les média traditionnels ou des journalistes d’investigation qui révèlent également des informations que le gouvernement voudrait garder secrètes – comme par exemple le New York Times qui a de fait publié des documents obtenus initialement par Wikileaks. »

En d’autres termes l’administration Obama semble montrer Julian Assange du doigt en tant que cas particulier, alors qu’il est déjà considéré comme un paria dans la communauté de la presse. C’est ce qui permet d’inviter des personnalités des médias grand public à se joindre à sa répression sans imaginer qu’elles pourraient être les prochaines sur la liste.

Bien que les journalistes américains puissent à juste titre vouloir se protéger en faisant semblant de croire que Julian Assange n’est pas « comme nous », la réalité, qu’on le veuille ou non, n’en reste pas moins que nous sommes tous Julian Assange.

Dans les années 1980, Robert Parry [décédé en 2018, NdT] a révélé, pour Associated Press et Newsweek, une bonne partie du scandale « Iran-Contra ». Il a fondé Consortiumnews en 1995

Source : Consortium News, Robert Parry, 16-12-2010

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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Commentaire recommandé

Fabrice // 02.07.2019 à 07h02

Il est inquiétant que le pays malade s’attaque au thermomètre révélateur de sa maladie plutôt qu’au mal qui l’infecte.

On se focalise sur les USA mais l’Europe avec le secret des affaires, la loi sur les lanceurs d’alertes verouille de plus en plus la liberté d’information.

Dans peu de temps ce qui nous differenciera avec des pays autoritaires se sera une dialectique digne d’Orwell, le contre pouvoir qu’est censé être la presse est quasi muselé par l’argent ainsi que ses appointances avec les pouvoirs (politiques, financiers,…) et le reste sera endigué par la pression sociale, les risques de perdre sa situation sociale ou professionnelle et au final par la justice.

10 réactions et commentaires

  • Fabrice // 02.07.2019 à 07h02

    Il est inquiétant que le pays malade s’attaque au thermomètre révélateur de sa maladie plutôt qu’au mal qui l’infecte.

    On se focalise sur les USA mais l’Europe avec le secret des affaires, la loi sur les lanceurs d’alertes verouille de plus en plus la liberté d’information.

    Dans peu de temps ce qui nous differenciera avec des pays autoritaires se sera une dialectique digne d’Orwell, le contre pouvoir qu’est censé être la presse est quasi muselé par l’argent ainsi que ses appointances avec les pouvoirs (politiques, financiers,…) et le reste sera endigué par la pression sociale, les risques de perdre sa situation sociale ou professionnelle et au final par la justice.

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  • Fritz // 02.07.2019 à 08h27

    Un article prémonitoire du regretté Robert Parry (1949-2018). Comme quoi, seuls les idiots peuvent opposer une bonne Amérique, celle d’Obama, à une mauvaise Amérique, celle de Trump.

    Logiquement, on ne peut célébrer la presse d’investigation sans célébrer Wikileaks.
    On ne peut admirer Bob Woodward, Carl Bernstein, Seymour Hersh… sans admirer Julian Assange.

    Seulement voilà, ceux qui ont défilé en proclamant « je suis Charlie » n’auront même pas l’idée d’ajouter maintenant « je suis Assange ». Ils suivent la ligne dictée par un éditorial du Monde juste après l’arrestation de l’Australien : Assange est un « militant antiaméricain » qui s’attaque aux secrets des « démocraties » (comme celle de George W. Bush et d’Obama), pas aux secrets des « pays totalitaires » (suivez mon regard vers l’Est).

      +23

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  • Narm // 02.07.2019 à 14h01

    erreur dans le titre :

    « Robert Parry : ce qu’a fait Julian Assange, c’est ce que font tous les journalistes d’investigations »

    ça ne serait pas plutôt :

    ce qu’a fait Julian Assange, c’est ce que DEVRAIENT FAIRE tous les journalistes d’investigations

      +2

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  • jean-pierre KAYEMBA // 02.07.2019 à 14h49

    Pourquoi si peu de bruit pour Assange quand a vu tout ce qui s’est mobilisé en faveur du journaliste moscovite arrêté pour suspicion de possession de drogue?

      +9

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  • max // 02.07.2019 à 17h26

    Hier, sur la chaine TV C8 il y avait le film documentaire Snowden, une fois a Moscou il devait se rendre en Equateur et aujourd’hui il serait entre les mains des USA, le film était passionnant et je l’ai en DVD depuis longtemps.
    A leurs corps défendants, on peut donc remercier la France et d’autres pays d’avoir empêché qu’il n’y trouve refuge.
    Quand a son vécu, celui de cette période, c’est effectivement une aventure.

      +2

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  • SanKuKai // 02.07.2019 à 20h26

    “Historiquement la plupart de ces fuites ont, à court terme, mis le gouvernement dans le pétrin”
    C’est plus le cas en France. Alstom, Benalla, les voltigeurs de retour, les fakes news du ministère de l’intérieur, etc. De nos jours les affaires pourraient même être directement révélées par le gouvernement accompagné d’un “venez me chercher, je vous emmer…” que rien ne bougerait, même pas la justice.

      +9

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  • Bas-coup-ninerevuent // 04.07.2019 à 00h35

    ??NON ! Pour se protéger, préserver leurs carrières et familles, éviter des procès et des attaques à n’en plus finir, continuer à recevoir quelques bribes d’infos secrètes d’agents institutionnels, préserver les sources pour des affaires dites « sensibles », garder une visibilité et des complicités… les journalistes s’auto-censurent et livrent les infos dans des versiobs et commentaires qui ne déplaisent pas trop à de multiples chefs mafieux (des partis, des entreprises, de la haute fonction publique)… Si les journalistes, les chercheurs, le renseignement et les tribunaux exerçaient en toute indépendance et intégrité, Assange, Snowden et quelques lanceurs d’alertes n’en seraient pas là où ils sont : persécutés, menacés, condamnés par des Services, des Juridictions et des États à la botte des politiques impérialistes et liberticides.
    Un exemple : pour le ruiner…, les banquiers avaient intenté de nombreux procès contre le journaliste Denis Robert devant des juridictions aux 4 coins de la planète !

      +0

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