Suite des interviews d’Emmanuel Todd…

Le jour où l’euro tombera

Source : Médiapart

Craignez-vous que la droite n’acclimate vos idées sur le protectionnisme, du fait de ce «besoin de protection» sur lequel entend jouer Nicolas Sarkozy?

Je ne me suis pas posé la question en ces termes. Je vois plutôt venir une campagne très dure, qui pourrait permettre à la gauche de redevenir la gauche. On voit en effet disparaître une certaine fantaisie (la gauche de la gauche, le trotskisme…), au profit d’une reconfiguration favorisée par une discipline inhabituelle.

En face, la droite existe – par-delà l’insignifiance de Nicolas Sarkozy – à travers deux composantes de son corps électoral, qui se sont énormément rapprochées: l’UMP et le FN. La porosité est désormais patente.

Je m’attends donc à un choc frontal sur le plan idéologique, avec une gauche obligée de s’assumer du fait de la crise, de l’effondrement de la légitimité libre-échangiste «européiste», ou de la faillite des classes dirigeantes. Cette gauche, contrainte d’être plus offensive, devra désigner le véritable ennemi: la nouvelle oligarchie, le nouveau système de pouvoir, les nouveaux rapports de classe.

Cette gauche française, par la force des choses, sera tenue de sortir du béni-oui-oui social-libéral, face à une droite n’ayant rien à proposer et qui ressortira donc les thèmes de l’identité nationale, de l’islam, des Arabes. Cette droite, très liée à ce qu’on appelait jadis «le grand capital financier», cette droite Fouquet’s pour dire vite, fera du populisme, jouera sur les peurs et le vieillissement d’un corps électoral, qui n’a jamais été aussi âgé en France.

Alors certes, dans la confusion générale, il est possible que Nicolas Sarkozy demande à son baratineur en chef, Henri Guaino, d’écrire son pipotage habituel de dernière minute, sur le protectionnisme. Il l’avait instrumenté en 2007, comme naguère au profit de Jacques Chirac. Il suffira de rappeler ces précédents pour contrer une telle tromperie sur la marchandise. Mais peut-être avez-vous raison: quelqu’un se trouve sans doute déjà dans les starting-blocks, prêt à raconter n’importe quoi!

Vous ne craignez pas que Sarkozy parvienne à se poser en digue?

Mais il est là depuis cinq ans, il a déjà tout dit sans jamais rien faire! Or le corps électoral comprend, malgré les grands médias tenus par l’argent. Nous sommes encore dans la phase où l’establishment journalistico-communicant s’enivre de son propre isolement: nous n’entendons, sous couvert de politique, que des spécialistes parler entre eux.

 

[…]

Une nouvelle caste de riches a pris le pouvoir

Source : BFMTV, traduction ContreInfo

Emmanuel Todd bataille contre l’idée dominante selon laquelle la crise serait due à l’irresponsabilité des emprunteurs, et insiste sur la bonne affaire que constitue la dette d’Etat pour les détenteurs de capitaux. Face à Berlin, qui juge-t-il, a mené une politique commerciale et industrielle déloyale envers ses partenaires, il conviendrait de faire preuve d’une certaine « brutalité » dans les négociations, en raison de « rigidités » qui sont selon lui un « trait culturel » allemand.

 

Emmanuel Todd s’entretien avec Ruth Elkrief, 2 décembre 2012 – extraits

Q : vous proposez dans le Point d’effacer la dette de la zone euro (…)

R : ce qui important, c’est la cohérence. C’est un modèle qui est présenté dans cet entretien du Point. C’est de la sociologie à chaud. (…) Le point de départ du modèle c’est d’abord de démasquer, derrière toutes sortes de termes qu’on utilise – banques, Etats, marchés, Bruxelles, Francfort – la réalité de ce qui se passe : une nouvelle caste de riches a pris le pouvoir et utilise tous ces instruments en prétendant, ou en faisant croire, qu’il y a un conflit entre le marché et l’Etat.

Alors qu’en fait il y a une complicité fondamentale entre tous les acteurs. (…)

Pour la dette publique, par exemple, il y a une sorte de jeu pervers entre les gens qui concoctent les plans d’austérité et les gens qui menacent de mettre des mauvaises notes aux Etats s’ils ne se tiennent pas bien.

Le jeu idéologique, pour le moment totalement dominant (…) c’est de dire que [pour] la dette les coupables, ce sont les emprunteurs. Les Français sont laxistes et dépensiers, les Grecs n’en parlons pas… (…)

Q ; pour vous, ils n’ont aucune responsabilité dans la situation ?

R : Je pense que la vérité – je ne l’ai jamais formulé comme cela (…) – c’est qu’ils n’en ont aucune. On ne voit jamais le mécanisme fondamental de l’endettement. Historiquement et économiquement, c’est la volonté des prêteurs. (…)

Il y a une mécanique du système économique général qui s’est mise en place avec le libre échange, [qui] met en concurrence toutes les populations actives. On fait intervenir des populations à très bas salaire de l’ex Tiers Monde, en Chine, en Inde ou ailleurs. Donc on obtient une compression des ressources des gens ordinaires, une stagnation ou une baisse des salaires. Evidemment ces gens sont poussés à s’endetter.

[…]

Todd : la France n’est pas l’Allemagne, ce n’est pas germanophobe de le dire

Source : Marianne

Propos recueillis par Philippe Cohen – Marianne | Mardi 13 Décembre 2011

Profitant de la polémique née de la saillie d’Arnaud Montebourg, l’anthropologue revient sur le suivisme des milieux dirigeants français à l’égard de l’Allemagne. Pour lui, les contours du nouveau Traité semblent indiquer que Sarkozy, Fillon et Juppé sont passés de la servitude volontaire traditionnelle de la bourgeoisie française à la servitude tout court , comme s’ils ne représentaient plus que les intérêts les plus étroits des banques françaises.

(dessin Louison)

Les propos d’Arnaud Montebourg et d’autres dirigeants socialistes dénonçant le comportement des responsables allemands dans la crise européenne ont fait surgir une polémique sur « la germanophobie ». La jugez-vous inutile ou significative ?
Emmanuel Todd : Elle est utile, mais il faut la mener jusqu’au bout. J’ai été frappé par la bonne conscience des dirigeants de droite. Ils pensaient pouvoir intimider ceux des hommes politiques qui posent pourtant une vraie question. Alors que la grandeur de la culture française est la notion d’homme universel, sa grande faiblesse est de ne pas être capable d’analyser des sociétés différentes, au nom, justement, de cet universalisme. Dans les années d’après-guerre, ne pas parler de la différence allemande était de bonne politique. Mais nous ne sommes plus dans l’après-guerre. Personne ne va faire la guerre à personne et des problèmes économiques nouveaux se posent en Europe, qui résultent largement des différences de culture et de mœurs entre peuples européens. Nous devons donc analyser le comportement spécifiques de l’Allemagne et en saisir les racines anthropologiques pour comprendre la nature et la profondeur des contradictions de l’Europe.Pouvez-vous préciser cette singularité allemande ?
L’Allemagne a conduit une adaptation particulière à la globalisation. Elle a délocalisé une partie de la fabrication de ses composants en Europe de l’Est, hors zone Euro, pour profiter du très bas coût du travail. Elle a pratiqué en interne une politique de désinflation compétitive en comprimant sa masse salariale. Le salaire moyen allemand a baissé de 4,2% en dix ans. L’Allemagne a obtenu un avantage compétitif, non sur la Chine – dont les taux de salaire sont vingt fois inférieurs, et le déficit commercial de l’Allemagne avec ce pays est d’ailleurs comparable à celui de la France, autour de 20 milliards d’euros –, mais sur les autres pays de la zone euro dans lesquels une politique de compression salariale n’est pas concevable pour des raisons culturelles. L’euro, qui empêche structurellement l’Espagne, la France, l’Italie et les autres pays de l’Union de dévaluer, a fait de la zone euro un espace d’exportation allemande privilégiée. C’est ainsi que sont apparus des déséquilibres commerciaux entre l’Allemagne et ses partenaires depuis la création de l’euro. En fait, ce sont ces déficits commerciaux internes à la zone euro qui sont la réalité du problème européen et non les déficits budgétaires qui n’en sont qu’une conséquence lointaine.Cette politique allemande est analysée comme une évidence, un lieu commun depuis des années, y compris par des économistes « mainstream » tels que Xavier Timbeau ou Patrick Artus. Continuer à ne pas parler de l’Allemagne revient à s’interdire a priori de poser le bon diagnostic sur la crise de l’euro. Il faut donc se demander pourquoi dans leurs discours, Sarkozy, Fillon et Juppé n’évoquent pas ce jeu économique très particulier de l’Allemagne.Sarkozy a cependant parlé, dans son discours de Toulon, du traumatisme allemand lié, selon lui, à l’hyperinflation des années 1920.
Mais c’est justement cela qui est très intéressant ! Un traumatisme psychique est évoqué. La seule spécificité allemande que nous sommes capables d’évoquer est d’ordre pathologique. Ceux qui sont censés lutter contre la germanophobie semblent en fait tétanisés par la perception de l’Allemagne comme un grand malade qu’il ne faudrait surtout pas brusquer sous peine d’encourir un autre dérapage encore plus inquiétant … Nicolas Sarkozy et ceux qui, comme lui, pensent qu’il convient de ménager l’Allemagne, sont enfermés dans l’histoire trouble du xxe siècle. Ils n’arrivent pas à penser qu’il s’agit d’un pays normal mais différent, possédant des atouts et des faiblesses et que les concepteurs de la monnaie unique – français –ont mis, par inadvertance, dans une position dominante qu’elle ne recherchait pas forcément. L’Allemagne profite de cette position parce que personne n’ose rien dire. Si on s’émancipe de la névrose allemande des élites politico-économiques françaises, on revient dans l’analyse d’un monde normal: des rapports de force économiques et stratégiques dans lesquels nous voyons se développer une stratégie allemande spécifique élaborée sans aucune concertation avec ses partenaires européens.[…]

Enfin, une interview au Point plus orientée sur les systèmes familiaux

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2 réponses à [Articles] Emmanuel Todd (2/3)

  1. Patrick Luder Le 28 décembre 2012 à 00h15
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    Todd à très bien compris que
    le principal avantage de l’Europe,
    c’est sa formidable diversité …


  2. dysgraphique Le 28 décembre 2012 à 18h30
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    merci olivier. Je recommande particulierement la lecture des systemes familliaux, ou E.Todd nous montre toute sa capacité à prendre du recul sur le données anthropologiques. Pour comprendre d’ou vient sa pensée (méfiance ce sont de gros pavés, pas des petits essais)


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