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10.juin.202110.6.2021 // Les Crises

Les États-Unis prêchent des valeurs qu’ils violent ouvertement – par Glenn Greenwald

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Comment pouvez-vous feindre la colère face aux attaques d’autrui contre la liberté de la presse alors que vous emprisonnez Assange pour le punir de ses révélations essentielles sur les responsables américains ?

Source : Glenn Greenwald
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken parle de l’importance du journalisme indépendant, le 6 mai 2021 (Radio Free Europe). Julian Assange arrive au tribunal de Westminster à Londres dans sa tentative de résister à l’extradition par l’administration Biden (Photo par Victoria Jones/PA Images via Getty Images)

Poursuivant sa tournée mondiale de conférences vertueuses, le secrétaire d’État américain Antony Blinken a proclamé jeudi – dans un sermon qu’il faut entendre pour le croire – que peu de choses sont plus sacrées dans une démocratie que le « journalisme indépendant. » S’adressant à Radio Free Europe, Blinken a rendu hommage à la « Journée mondiale de la liberté de la presse. » Il a affirmé que « les États-Unis soutiennent fermement le journalisme indépendant. » Il a expliqué que « le fondement de tout système démocratique » implique de « demander des comptes aux dirigeants » et « d’informer les citoyens » ; et il a prévenu que « les pays qui refusent la liberté de la presse sont des pays qui n’ont pas une grande confiance en eux-mêmes ou en leurs systèmes. »

La cerise rhétorique sur le gâteau est venue lorsqu’il a posé cette question : « Pourquoi avoir peur d’informer le peuple et de demander des comptes aux dirigeants ? » Le secrétaire d’État a ensuite émis ce vœu : « Partout où le journalisme et la liberté de la presse sont remis en question, nous nous tiendrons aux côtés des journalistes et de cette liberté. » Comme je sais que je serais extrêmement sceptique si quelqu’un me disait que ces mots venaient de sortir de la bouche de Blinken, je vous présente ici le clip vidéo non édité d’une minute et cinquante-deux secondes où il dit exactement cela

Le fait que le gouvernement Biden croie si fermement au caractère sacré du journalisme indépendant et se consacre à sa défense partout où il est menacé surprendrait beaucoup de monde. Parmi eux, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks et la personne responsable de la divulgation de plus de faits importants sur les actions de hauts fonctionnaires américains que pratiquement tous les journalistes américains employés par la presse mainstream réunis.

Actuellement, Assange se trouve dans une cellule de la prison britannique de haute sécurité de Belmarsh parce que l’administration Biden tente non seulement de l’extrader pour qu’il soit jugé pour espionnage pour avoir publié des documents embarrassants pour le gouvernement américain et le parti démocrate, mais aussi parce qu’elle a fait appel de la décision rendue en janvier par un juge britannique rejetant cette demande d’extradition. L’administration Biden fait tout cela, note le New York Times, en dépit du fait que « les groupes de défense des droits de l’Homme et des libertés civiles avaient demandé [à l’administration] d’abandonner l’effort de poursuivre Assange, en faisant valoir que l’affaire… pourrait créer un précédent constituant une grave menace pour les libertés de la presse » – les libertés de la presse, exactement la valeur que Blinken vient juste de passer la semaine à célébrer et à promettre de défendre.

C’est le ministère de la justice [DOJ, Department of Justice, NdT] de Trump qui a porté ces accusations contre Assange après que le directeur de la CIA de l’époque, Mike Pompeo, a affirmé dans un discours de 2017 que WikiLeaks a longtemps « prétendu que les libertés du premier amendement de l’Amérique les protègent de la justice » puis a prévenu : « Ils ont pu le croire, mais ils ont tort. » Pompeo a ajouté – en invoquant la mentalité de tous les États qui persécutent et emprisonnent ceux qui les dénoncent efficacement – que « donner à [WikiLeaks] l’espace nécessaire pour nous écraser avec des secrets mal acquis est une perversion de ce que représente notre grande Constitution. Cela prend fin maintenant. »

Mais comme tant d’autres politiques de Trump concernant les libertés de la presse – qu’il s’agisse de défendre l’utilisation par le DOJ de Trump de mandats pour obtenir les relevés téléphoniques des journalistes, d’exiger qu’Edward Snowden soit maintenu en exil, ou de maintenir Reality Winner et Daniel Hale en prison – les hauts responsables de Biden sont depuis longtemps entièrement d’accord avec la persécution d’Assange. En effet, ils ont été à l’avant-garde des efforts visant à détruire les libertés fondamentales de la presse, non seulement pour WikiLeaks mais aussi pour les journalistes en général.

C’est Joe Biden qui a qualifié Assange de « terroriste de la haute technologie » en 2010. C’est l’administration Obama qui a réuni un grand jury pendant des années pour tenter de poursuivre Assange. C’est la sénatrice Dianne Feinstein (Démocrate de Californie) qui a insisté pour qu’Assange soit poursuivi en vertu de la loi sur l’espionnage, des années avant l’entrée en fonction de Trump. Et c’est la collègue de Blinken au sein de l’équipe de sécurité nationale d’Obama, Hillary Clinton, qui a félicité le DOJ pour les poursuites engagées contre Assange. Tout cela était destiné à punir les révélations d’Assange sur les méfaits endémiques du gouvernement américain et de ses alliés et gouvernements adverses dans le monde entier.

The New York Times, 21 février 2021

Comment pouvez-vous parcourir le monde en feignant la colère face à la persécution de journalistes indépendants par d’autres pays alors que vous êtes un élément clé de l’administration qui fait plus que quiconque pour détruire l’un des journalistes indépendants les plus importants de ces dernières décennies ? En effet, comme de nombreux journalistes l’ont signalé à l’époque, peu d’administrations dans l’histoire des États-Unis, si tant est qu’il y en ait, sont plus hostiles aux libertés fondamentales de la presse que l’administration Obama dans laquelle Blinken a servi précédemment, notamment en poursuivant deux fois plus de sources journalistiques en vertu des lois sur l’espionnage que toutes les administrations précédentes réunies.

En 2013, alors que Blinken occupait un poste de haut niveau au Département d’État, le Comité pour la protection des journalistes a fait quelque chose de très rare – il a publié un rapport mettant en garde contre une épidémie d’atteintes à la liberté de la presse par le gouvernement américain – et a déclaré : « Dans le Washington de l’administration Obama, les responsables gouvernementaux ont de plus en plus peur de parler à la presse. » Jane Mayer, du New Yorker, a déclaré à propos des attaques de l’administration Obama contre la liberté de la presse : « C’est une énorme entrave à l’information, et donc le refroidissement n’est pas assez fort, c’est plutôt le gel de l’ensemble du processus. » James Goodale, avocat général du New York Times pendant la bataille menée par le journal dans les années 1970 pour publier les Pentagon Papers, a averti que « le président Obama dépassera certainement le président Richard Nixon en tant que pire président de tous les temps sur les questions de sécurité nationale et de liberté de la presse. »

Même « l’attaque contre la liberté de la presse » à laquelle Blinken fait référence dans cette interview vidéo – à savoir la récente demande de la Russie aux médias liés à des gouvernements étrangers, comme Radio Free Europe, de s’enregistrer en tant « qu’agents étrangers » auprès du gouvernement russe et de payer des amendes pour ne pas l’avoir fait – est une arme que Blinken et ses camarades utilisent contre d’autres depuis des années. En effet, la Russie répondait à la demande antérieure du gouvernement américain d’enregistrer RT et d’autres agences de presse russes en tant « qu’agents étrangers » aux États-Unis, ainsi qu’à l’escalade des attaques de l’administration Biden le mois dernier contre les agences de presse qui, selon elle, servent d’agents de propagande pour le Kremlin.

Ce n’est pas très nouveau pour les États-Unis de multiplier les conférences que le reste du monde reconnaît comme des farces complètes. En 2015, le président Obama se pavanait en Inde pour donner des conférences sur l’importance des droits de l’Homme, avant d’écourter son voyage pour s’envoler vers l’Arabie saoudite, où il a rejoint de nombreux hauts responsables du gouvernement américain pour rendre hommage au roi saoudien Abdallah, leur allié proche et hautement répressif de longue date, dont Obama a tant fait pour fortifier le régime totalitaire.

Mais galoper à travers le monde en se faisant passer pour le champion de la liberté de la presse et des droits des journalistes indépendants, tout en travaillant à prolonger l’enfermement et la détention de l’une des personnes responsables de la plupart des révélations journalistiques les plus importantes de cette génération au-delà de la décennie qu’il a déjà endurée, est d’un tout autre niveau de tromperie. Le terme « hypocrisie » est insuffisant pour rendre compte du manque de sincérité qui se cache derrière la posture de Blinken.

Il est toujours facile – et peu coûteux – de condamner les violations des droits de l’Homme de ses ennemis. Il est beaucoup plus difficile – et plus significatif – de faire respecter ces principes pour ses propres dissidents. Blinken, comme tant d’autres qui l’ont précédé dans ce bureau de Foggy Bottom [quartier de Washington comportant de nombreux services du département d’Etat, NdT], excelle théâtralement dans le premier cas et échoue lamentablement dans le second.

Source : Glenn Greenwald, 09-05-2021
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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Commentaire recommandé

Le Belge // 10.06.2021 à 08h43

Faites ce que je dis, mais surtout pas ce que je fais. Surtout pas ! Les gouvernants américains (il n’y a pas qu’eux, il y a aussi les laquais européistes) sont les McFly & Carlito de la politique : des bouffons.

15 réactions et commentaires

  • Le Belge // 10.06.2021 à 08h43

    Faites ce que je dis, mais surtout pas ce que je fais. Surtout pas ! Les gouvernants américains (il n’y a pas qu’eux, il y a aussi les laquais européistes) sont les McFly & Carlito de la politique : des bouffons.

      +37

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  • LibEgaFra // 10.06.2021 à 09h19

    La dissimulation, l’hypocrisie, le double langage (novlangue!), le non respect de leur parole, le mensonge sont les « valeurs » suprêmes des yankees.

    Les Amérindiens disaient déjà, les blancs à la langue fourchue. Ils avaient tout compris!

    Et les européens se soumettent à ça? Plus la peine de proposer des cours d’éthique.

      +15

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  • Undertaker // 10.06.2021 à 12h03

    Bah je vous conseille de regarder La guerre Invisible, de John Pilger ou un ancien analyste de la CIA déclare tout de go
    – « oh, vous savez 80 à 90 % des infos proviennent de nos agences ». Bon par contre, pour certains vous allez devoir supporter le discours lénifiant anti-guerre tout du long.

      +7

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  • Bernd Badder // 10.06.2021 à 14h19

    Tiens ça me rappelle deux faits à mettre en parallèle : on a été faire la guerre à l’Irak soit disant pour sauver des couveuses au Koweit, mais 500000 enfants irakiens morts 10 ans plus tard c’était « worth it » pour Madeleine Albright.
    Ou le célèbre « il faut protéger la démocratie dans le pays X » , traduisez : renversons le gouvernement progressiste élu légalement pour y coller un dictateur violent qui nous mange dans la main … on dirait un résumé de l’histoire de l’Amérique du sud depuis 1900 dit comme ça…
    Ou encore : « De quel droit un pays étranger fait de la pub sur facebook pendant une campagne US ? » pendant ce temps : à Rio de Janeiro, l’AP redore l’image d’un ancien militaire …
    C’est le vieil amérindien qui avait raison : « Visage pâle à la langue fourchue »

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    • Mcath // 11.06.2021 à 10h01

      Merci à Olivier Berruyer pour ces infos.
      La Fontaine avait raison:  » La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
      Honte aux USA, à la GB, à la Suède, mais aussi à la France qui n’a pas voulu accueillir Assange. Que peut-on faire? Quels journalistes dans notre pays soutiennent Assange?

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    • METZGER // 12.06.2021 à 16h32

      Et pour paraphraser Oumpapa :  » Frère blanc a cerveau de mouche dans crâne de bison « 

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  • scc // 10.06.2021 à 21h34

    Liberté de la presse, s’il n’y avait que cela que les US violent…
    L’opération Car Wash menée au Brésil par Sergio Moro (celle qui a permis d’envoyer Lula en tôle et le mettre hors course des élections, mais pas que) semble l’avoir été tellement avec « l’aide » des USA que des parlementaires US commencent à poser des questions au DoJ.
    https://theintercept.com/2021/06/08/brazil-congress-car-wash-corruption-merrick-garland/

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  • scc // 10.06.2021 à 21h48

    Un autre lien avec plus de détails sur la demande des démocrates US:
    https://www.thenation.com/article/world/brazil-lula-letter/
    La démocratie est sacrée pour les US lol.
    Et tout ça n’est que la partie émergée de l’iceberg…

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  • Fabrice // 11.06.2021 à 07h43

    Le problème c’est que la démocratie vu par les Etats-Unis n’est pas celle qui fut créé par le peuple grecque il y a quelque milliers d’années mais bien une version qui leur permet d’abolir tous les obstacles mis à leurs intérêts économiques peu importe que ce soit une démocratie ou non (le plus mémorable étant le Chili), mais le plus étonnant c’est que l’on puisse encore croire à ce paquet vide que sont les termes démocratie, droits de l’homme dont les américains se targuent de défendre la propagation dans le monde.

    Le pire c’est qu’ils l’ont tellement galvaudé qu’il devient de plus en plus un repoussoir, favorisant des régimes qui auraient mérités de tendre vers la démocratie et qui finalement ont tous les argument pour démontrer la nuisance de la démocratie « américaine ».

    Mais le pire c’est que sous le dictat de cette vision purement matérialiste et commerciale, les idéaux démocratiques eux reculent de plus en plus chez nous alors que nous sommes à une période où la technologie aurait pu permettre l’arrivée d’une vraie démocratie directe et entière…

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  • Auguste Vannier // 11.06.2021 à 09h14

    « Le terme « hypocrisie » est insuffisant pour rendre compte du manque de sincérité qui se cache derrière la posture de Blinken »
    Nous savons que les dirigeants US sont responsables de millions de morts.Cela commence avec les Amérindiens, devient massif avec Hiroshima et Nagasaki, continue avec les Palestiniens, en passant par l’horreur Coréenne, Vietnamienne et Malaisienne, Irakienne, Lybienne, Syrienne, sans compter tous les coups tordus d’Amérique du Sud et des révolutions de couleur.
    Hypocrisie ou cynisme ne sauraient qualifier les discours de ces dirigeants, nous sommes en effet devant des « criminels contre l’humanité » exportés vers le Nouveau Monde par la vieille Europe colonialiste capable des pires guerres fratricides et de l’impensable holocauste.
    Nous restons en bonne compagnie, désormais comme « colonisés ».Evidemment ça change notre regard!

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  • Marire // 11.06.2021 à 09h32

    La Fontaine avait raison:  » La raison du plus fort est toujours la meilleure. »
    L’histoire d’Assange est une honte pour les USA, mais aussi pour la GB, la Suède et aussi la France qui ne s’est pas proposée pour l’accueillir. Que peut-on faire pour le soutenir? Les journalistes Français font-il une action?

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  • daniel // 12.06.2021 à 08h01

    Le crime d’ Assange est d’avoir permis l’ élection de Trump. C’est ce qui se disait chez les « gens bien ».
    C’est en effet impardonnable.
    Dans un sens ou dans l’autre, la presse est instrumentalisée.

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  • Araok // 12.06.2021 à 19h58

    Mais personne ne lui parle d’Assange à ce gus qui fait des conférences?
    Bon, chez nous, Reporter sans frontières est d’une discrétion de bleuette.
    L’objectif étant de faire un exemple pour retirer l’envie à quelqu’un de se prendre pour Snowden ou Assange…

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  • petitjean // 13.06.2021 à 16h04

    le masque de la démocratie sur le visage hideux de la tyrannie
    j’attends ce jour où les USA se prendront la raclée du siècle mettant fin à leurs innombrables crimes…………..

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  • patoche // 18.06.2021 à 13h02

    RSF était subventionné par la CIA à l’époque de Ménard. Dans son viseur les ennemis de l’Empire particulièrement en Amérique du Sud. Très peu sur l’occident soumis.
    Cela n’a pas changé.

    https://www.legrandsoir.info/l-unesco-exclut-reporters-sans-frontieres-affiliee-a-la-cia-pour-ses-methodes-de-travail-controversees-rebelion.html

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