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2.juin.20212.6.2021 // Les Crises

Égypte : Malgré les actes de torture sur un citoyen américain, Biden continue de vendre des armes au Caire

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El Beblawi est l’un des auteurs de violations des droits humains les plus notoires d’Égypte, et pourtant les ventes d’armes au Caire semblent passer en premier.

Source : Responsible Statecraft, Michael Eisner, Sarah Leah Whitson
Traduit les lecteurs Les-Crises

L’administration Biden a récemment mis de côté son projet de « remettre les droits humains au centre de la politique étrangère américaine » pour donner un nouveau « chèque en blanc » au « dictateur préféré » de l’ancien président Trump, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi.

L’administration a fait des pieds et des mains pour demander l’immunité de l’un des auteurs de violations des droits humains les plus notoires d’Égypte, Hazem El Beblawi, dans le cadre d’un procès fédéral visant à obtenir des dommages et intérêts contre l’ancien Premier ministre égyptien pour son rôle dans la torture, la détention arbitraire et les horribles sévices infligés à un citoyen américain.

La tentative de l’administration Biden de protéger Beblawi – dans la foulée de l’approbation sans discussion de l’envoi de missiles tactiques avancés d’une valeur de 197 millions de dollars à l’Égypte – donne une première indication de la manière dont les discours sur la priorité accordée aux droits humains dans les relations des États-Unis avec l’Égypte resteront lettre morte et dont les relations reviendront à la normale avec le gouvernement autoritaire et militaire d’Al-Sisi.

L’ancien Premier ministre égyptien Beblawi a été désigné comme accusé dans le procès intenté par Mohamed Soltan le 1er juillet 2020. Soltan demande des dommages et intérêts contre Beblawi pour sa surveillance et son contrôle de la répression post-coup d’État qui a englobé les sévices, la torture et la détention de Soltan. Les événements décrits dans la plainte se sont déroulés sur une période de 21 mois, à partir du 14 août 2013, sur la place Rabaa al-Adawiya du Caire, où des milliers de personnes s’étaient rassemblées lors d’un sit-in massif pour protester contre le coup d’État soutenu par l’armée.

Ce jour-là, conformément au plan conçu et approuvé par Beblawi, les forces de sécurité égyptiennes ont pris d’assaut la place, tirant à balles réelles sur des manifestants pacifiques, tuant environ 1 000 manifestants et en blessant des milliers d’autres. Cet événement est connu sous le nom de massacre de la place Rabaa, que Human Rights Watch (HRW) a décrit comme « l’un des plus grands massacres de manifestants en un seul jour de l’histoire récente » juste derrière le massacre de la place Tiananmen. Dans ses recherches exhaustives sur le massacre, HRW a spécifiquement désigné Beblawi comme l’un des responsables du massacre.

Soltan, qui parlait couramment l’anglais et l’arabe, s’était porté volontaire comme traducteur pour des journalistes occidentaux pendant les manifestations. Il figure parmi les blessés, touché au bras alors qu’il parlait à un journaliste. Il a réussi à s’échapper de la place, mais une équipe des forces spéciales l’a arrêté quelques jours plus tard.

Soltan a ensuite passé plus de 21 mois en détention, où il affirme que les forces de sécurité égyptiennes lui ont infligé d’horribles sévices, tant physiques que psychologiques. Il décrit comment les gardiens de prison l’ont battu à coups de poing, de matraque et de fouet, lui ont éteint des cigarettes sur le dos, l’ont privé de soins médicaux et de sommeil, et l’ont maintenu à l’isolement pendant des mois. À un moment donné, les gardiens l’ont enfermé dans une pièce avec un homme mourant, puis l’ont laissé dans la cellule avec le cadavre pendant toute la journée du lendemain. En avril 2015, plus de 19 mois après son arrestation, les autorités égyptiennes l’ont poursuivi lors d’un procès collectif et l’ont condamné à la prison à vie avec 35 autres accusés sur la base d’accusations sans fondement et fabriquées de toutes pièces.

Sous l’énorme pression de l’administration Obama, le gouvernement égyptien a libéré Soltan en mai 2015, mais l’a obligé à renoncer à sa citoyenneté égyptienne dans le processus. Soltan est rentré aux États-Unis et a fondé une organisation à Washington, pour défendre les cas d’autres prisonniers politiques en Égypte et en Arabie saoudite.

Soltan a également eu l’occasion de demander justice dans son propre cas, et il l’a saisie. Alors que Soltan était encore en prison, Beblawi avait démissionné de son poste de Premier ministre en février 2014 et s’était installé à Washington pour occuper un poste confortable de « directeur exécutif » du Fonds monétaire international (FMI).

Armé des lois américaines spécifiquement conçues pour que les auteurs des pires violations des droits humains soient tenus responsables s’ils osent mettre le pied dans notre pays, Soltan a déposé une plainte devant un tribunal fédéral, demandant des dommages et intérêts contre Beblawi pour son rôle direct dans les sévices, la torture et la détention de Soltan. Beblawi a cherché à rejeter l’affaire avant de répondre aux accusations de Soltan, soutenant que son statut au FMI le met à l’abri de poursuites judiciaires aux États-Unis.

L’accord concernant le siège de l’ONU définit le droit applicable en matière d’immunité pour les fonctionnaires des institutions spécialisées de l’ONU comme le FMI. La section pertinente stipule que les « principaux représentants résidents des membres » ont droit à l’immunité après accord entre trois intervenants : « Le principal fonctionnaire exécutif de l’institution spécialisée, le gouvernement des États-Unis et le gouvernement du membre concerné. »

L’un des trois intervenants – l’agence spécialisée, ou le FMI dans ce cas – n’a pas encore pesé sur la question du statut de Beblawi. Mais avec l’aide de l’administration Trump, les avocats de Beblawi ont tenté de combler cette lacune, en joignant une lettre du département d’État américain indiquant que, selon ses archives, Beblawi a été « notifié au département comme assumant ses fonctions de principal représentant résident » de l’Égypte auprès du FMI « à compter du 2 novembre 2014. »

La Cour n’a cependant pas accepté les assurances de l’administration Trump. Elle a voulu voir par elle-même l’avis du FMI présentant le nouveau représentant résident principal. Par ordonnance, datée du 19 décembre 2020, la Cour a demandé aux États-Unis de produire « la documentation de l’accord du FMI » ou, à défaut, une analyse juridique expliquant pourquoi l’accord du siège, qui semble exiger clairement un accord tripartite pour la désignation des représentants résidents principaux, n’exige pas l’accord du FMI dans le cas de l’accusé Beblawi.

Héritant du dossier de l’administration Trump, l’administration Biden, malgré sa rhétorique sur l’élévation des préoccupations en matière de droits humains dans les relations des États-Unis avec l’Égypte, a choisi d’adopter la même approche que son prédécesseur. Dans sa déclaration d’intérêt à la Cour, datée du 1er avril 2021, l’administration Biden a ignoré la demande spécifique de la Cour au gouvernement de fournir des documents du FMI ou de « consulter le FMI et d’obtenir ces documents. »

Étant donné l’empressement apparent de l’administration Biden à faire disparaître cette affaire, il semble probable que les documents du FMI en question n’existent tout simplement pas. Au lieu de l’admettre, l’administration a poursuivi son offensive en affirmant que « le FMI a notifié à l’État que El Beblawi a assumé le poste de représentant résident principal de l’Égypte auprès du FMI, à compter du 2 novembre 2014. » En ce qui concerne l’analyse juridique demandée par la Cour, l’administration Biden a estimé que l’accord du siège ne voulait pas dire ce qu’il disait à propos de l’obligation d’obtenir l’accord de l’institution spécialisée pour établir l’immunité, et que, de toute façon, rien de tout cela n’avait d’importance, car sa propre détermination sur l’immunité de Beblawi était « au-delà du contrôle judiciaire. »

La Cour doit maintenant décider s’il faut s’en remettre à la « déclaration d’intérêt » de l’administration Biden sur l’immunité de Beblawi, qui est en fait une motion de rejet au nom de l’absent Beblawi. Celui-ci a quitté son emploi et a quitté les États-Unis en octobre 2020. Il n’a pas divulgué la raison de son départ, mais cela pourrait bien avoir quelque chose à voir avec le fait de devenir un accusé dans un procès fédéral. Pendant ce temps, le FMI a refusé de commenter si Beblawi était en fait un représentant résident principal, et semble avoir l’intention de rester complètement en dehors de l’affaire.

Quelle que soit la décision de la Cour sur la question de l’immunité, l’administration Biden, en s’efforçant de protéger Beblawi, a envoyé un message troublant indiquant qu’elle n’a pas l’intention de contester le gouvernement militaire brutal d’Al-Sisi sur son bilan en matière de droits humains. Soltan a intenté son procès en vertu de la loi sur la prévention de la torture adoptée en 1991, qui permet aux victimes de torture d’obtenir une certaine justice contre leurs oppresseurs, quel que soit leur rang ou leur titre.

En essayant de court-circuiter l’action en justice de Soltan, l’administration Biden, si elle y parvient, pourrait bien saboter la seule possibilité pour les milliers de victimes de Beblawi d’obtenir un certain degré de responsabilité judiciaire et d’établir une trace historique du massacre de la place Rabaa. En prenant la défense de Beblawi, l’administration Biden rassure également les autres membres de la junte militaire d’Al-Sisi qui continuent à commettre de graves violations des droits humains contre leur propre peuple, en leur disant qu’ils n’auront pas à rendre de comptes, pas à cette administration qui continuera à faire circuler les armes et à assurer leurs arrières en cas de besoin.

Source : Responsible Statecraft, Michael Eisner, Sarah Leah Whitson, 23-04-2021
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4 réactions et commentaires

  • James Whitney // 02.06.2021 à 10h06

    Égypte, mais pas que. En matière de politique étrangère, Biden fait beaucoup comme Trump (et comme Obama en règle générale). Le problème, c’est que l’intimidation, les sanctions et la torture rapportent beaucoup pour l’industrie de guerre étasunienne.

    Les pays européens ne sont pas épargnés, et la population carcérale aux USA (pourcentage de la population le plus élevé du monde) non plus : « coût de travail » très bas, la vie comme la vie de Assange pour un très grand nombre, surtout pour les femmes et ceux dont la peau n’est pas blanche.

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  • Savonarole // 02.06.2021 à 13h20

    Biden fait du Macron, grandes annonces, grands principes, une bonne dose de morale et six mois plus tard le bilan c’est que ça n’a rien changé à la situation pré-déclaration présidentielle.
    Les politiques sont devenus les artisans de tout les impossibles … un peu tout le contraire de ce qu’ils devraient être d’ailleurs. Vu qu’on ne nous laissera jamais voter pour des moins cons , il va falloir s’en contenter et faire avec … ou sans, c’est au choix.

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  • Fabrice // 02.06.2021 à 13h52

    Il faut arrêter de croire que Biden ce sera le bonheur et les bisounours la forme change mais le fond reste le même, le président a été soutenu par les mêmes qui ont le vrai pouvoir et l’administration reste la même qui applique la même règle que chez nous,  » les élus changent pas eux ».

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  • Jeremia // 02.06.2021 à 17h15

    Avant de condamner la torture dans les pays « alliés », faudrait déjà que les USA ne la pratiquent pas eux-mêmes:
    https://www.investigaction.net/fr/Les-Etats-Unis-pratiquent-la/

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